Papillon gris

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Finaliste
Jury

Dans le silence de l’atelier, les ciseaux entament l’étoffe. La morsure de la découpe emplit la pièce d’un son épais. La lumière traverse en oblique la verrière, le chant des oiseaux dans la cour ponctue l’air, à peine assourdi.

L’atelier date de la fin du XIXe siècle, conçu pour une couturière qui s’était fait à l’époque une réputation en lingerie. Sa vocation première est restée, celle d’abriter le travail des gens du métier. Au bout de la chaîne, Marine était tombée par le hasard d’une rencontre sur ce local discret et verdoyant situé au cœur de Paris, dans l’arrière-cour d’un immeuble. Les propriétaires, deux frères, recherchaient un styliste suite au départ de leur locataire. Elle cherchait un endroit pour travailler à sa propre création, après plusieurs années passées dans une maison.
À leur apéritif de bienvenue, elle avait appris que Madeleine Vionnet s’y était installée quelque temps. Son cœur avait manqué un coup.

Depuis trois ans qu’elle y travaille, elle ne se rappelle pas un jour sans avoir ressenti en franchissant la porte de l’immeuble, cette effervescence à la fois sourde et écumante qui prélude à un rendez-vous amoureux. Les grandes fenêtres sombres encore qui n’attendent qu’elle, le bouton en laiton de l’ancienne porte en bois sous sa paume, lissé par les milliers de passages avant elle… Élan et tension mêlés, avant de s’attaquer à la matière.

Elle perçoit dans ces murs de façon presque palpable l’énergie créatrice de Madeleine. Une projection peut-être de la sienne, mais pas seulement.
Avant l’heure elle avait résisté à la standardisation, elle concevait et cousait des robes d’étoiles, qui n’ont pas vieilli. Une femme à la simplicité foudroyante, c’est ainsi que Marine la voit. Si elle devait l’imaginer en une matière, elle serait une étoffe veloutée d’un gris laiteux.

Elle-même est venue au stylisme sur le tard, au milieu de la trentaine, quand elle n’avait plus pu, littéralement, mettre un pied dans le grand cabinet de conseil financier où elle travaillait depuis dix ans. Cela couvait depuis plusieurs années en réalité, mais ça, elle ne l’avait réalisé que bien plus tard. Un matin, son corps était devenu si exsangue et rétréci, qu’elle n’avait plus pu sortir de son lit.
Concevoir des images et des stratégies uniquement basées sur le profit avait fini par avoir sa peau. Ça l’avait grignotée, raboteuse qui ponce la chair, fine couche après fine couche. Un petit tas de cendres s’amoncelaient chaque jour, invisibles, autour d’elle. Un jour, il n’y eut plus que la peau sur les os.

Ce qu’elle voulait faire de sa vie, elle ne le savait pas. Hormis une chose, elle avait besoin de retourner à la matière. Besoin de toucher aux choses avec les mains, de retrouver du corps à la tâche. Elle s’était laissé le temps de mieux voir.

Elle regardait un matin des enfants jouer dans le square en bas de chez elle, lorsqu’elle s’était souvenue que petite, elle dessinait tout le temps. Cela avait continué jusqu’à l’adolescence, puis ça s’était éteint. Il lui semblait que cela coïncidait avec sa rencontre avec Marco, son premier amour. Elle s’était ensuite embarquée dans ce qu’elle considérait comme une vie d’adulte, avec un métier sûr, c’est ce qu’elle imaginait, et salaire exponentiel.

Au début, ça l’avait amusée d’apprendre le mode d’emploi économique de gros rendements à court terme. Ça semblait si facile, elle se sentait petit wagon sur des rails, juste appliquer des recettes bien comprises. C’était à la fois stimulant et confortable, même s’il fallait travailler sans compter ses heures, être atteignable à n’importe quel moment. Il fallait bien un inconvénient quelque part. Elle était bonne à ce jeu-là, elle possédait un sens aigu du marketing, s’adaptait à tous les terrains et concevait des stratégies qui convainquaient les clients. Les résultats ne se faisaient pas attendre. Elle avait donc grimpé dans l’échelle de l’entreprise.

Ça avait commencé face au miroir. Elle avait fini par remarquer une lueur fixe dans ses yeux, sa peau devenue grise. Elle se tirait alors les joues, pinçait sa peau avec une violence de plus en plus grande au fur et à mesure que sa sensation de douleur s’émoussait. Un jour elle ne s’était plus reconnue. Mais elle s’en était accommodée. Elle l’avait incorporé, un phénomène normal à payer pour un tel job, elle avait honte de sa faiblesse. Elle ne dormait plus.

Un matin elle n’avait plus pu se lever. Mise en congé maladie, plus d’autre choix, elle végétait seule dans son grand appartement froid, épuisée. Dormir, se forcer à manger, se recoucher, regarder par la fenêtre, re-dormir, et le cycle recommençait.
Au bout de six mois de ce régime, elle avait fait une nuit un songe étrange. Elle avait rêvé de robes magnifiques, exposées comme des sculptures dans une galerie d’art. Des œuvres d’orfèvre dont elle percevait chaque détail. Les perles brodées, les pièces de métal ouvragé fixées sur du velours grenat foncé, des tenues articulées dans un mouvement, un bras en l’air, le buste en avant, la tête alignée… Elle s’était réveillée incrédule, les battements de son cœur résonnaient dans son thorax. Son rêve lui avait semblé si réel qu’un sentiment d’irréalité profonde l’avait envahie. Le décalage l’avait attrapée comme un sable mouvant, elle avait eu la nausée. C’est à ce moment-là qu’elle s’était réveillée.

Elle s’était interrogée après-coup sur les mécanismes de son inconscient capable de fabriquer un tel univers. Dans sa vie jusque-là, les vêtements avaient pour elle à produire une image de prestige. Qu’elle maîtrisait, axée sur quelques marques de luxe les plus en vue. Elle s’était conformée à l’uniforme en vigueur dans son milieu, la coupe classique no colours excepté le bleu, blanc, beige. Assorti à un visage bien maquillé et à des cheveux tirés, lissés de préférence. Au final ça lui convenait, elle se sentait dominante avec ses talons hauts mais pas trop, attirer tout en émettant des signaux d’efficacité, et ses petits tailleurs ajustés juste comme il faut. C’était plaisant. Elle se savait séduisante dans ce genre de tenue, le regard des hommes s’attardait sur elle, elle imaginait l’échauffée des scénarios de ses collègues, la culbute sur un bureau…
Pas son univers du tout donc. Enfin, c’est ce qu’elle croyait.

Dès le lendemain matin, elle s’était rendue à pied au magasin de fournitures pour beaux-arts, pas loin de chez elle. Elle s’en était curieusement rappelée, alors qu’elle passait auparavant devant la large devanture tous les jours pour se rendre au travail, sans la voir. Prise de fringale, elle avait acheté en vrac des pinceaux, fusains, sanguines, crayons de couleurs, des pots de gouache et des blocs à dessin de toutes les tailles.
Elle avait d’abord peint chez elle de grandes plages de couleurs qu’elle imprégnait d’eau. Cela donnait des dégradés subtils et imprévisibles. Elle aimait suivre les tracés aléatoires de l’eau, elle l’aurait contemplée des heures durant.
Peut-être que c’était ce qui lui avait le plus manqué, les couleurs et les vastes étendues.
Un après-midi, sans crier gare elle s’était mise d’un coup à croquer des manteaux, pantalons, jupes, chandails, vestes, robes, qu’elle colorait ensuite. Tout y passait, ses traits étaient rapides, précis. Son appétit était féroce.

Marine avait su alors ce qu’elle avait à faire. Elle avait rédigé et envoyé sa lettre de démission, et dans la même foulée s’était inscrite à l’École Supérieure de stylisme de Paris. Elle avait trente-cinq ans et n’avait jamais cousu de sa vie ou presque. Elle avait été prise sur ses dessins. Dès le premier jour, elle s’était sentie à sa place.
Elle avait déniché un petit deux-pièces pas cher, une aubaine, et avait pu suivre sa formation à plein temps en puisant dans ses économies. Elle ne dépensait presque rien et cela ne lui coûtait pas.
Ça s’était très vite enchaîné, elle avait commencé à fabriquer ses propres patrons quelques mois après son entrée et s’était en particulier liée avec une enseignante qui avait repéré son urgence. Ça avait été un travail de titan. Elle n’avait pas de temps à perdre, elle avait tout pris à bras le corps, elle avait faim.

Le coup de foudre avait eu lieu durant son cours d’histoire de la mode. Un coup de tonnerre silencieux. En feuilletant un beau livre au programme du cours, elle était tombée sur la photographie d’une robe qui l’avait d’emblée attirée. Intriguée, elle avait lu la légende écrite en tout petits caractères, la robe datait du début des années 20, s’ensuivait le nom d’une couturière. Une couturière dont elle n’avait jamais entendu parler. Des pages plus loin, une deuxième illustration l’avait arrêtée. De la même créatrice. Et ainsi de suite, une troisième, une quatrième. Aucune ne se ressemblait. Si ce n’est par une même qualité singulière d’harmonie. Il y avait du mystère dans ces créations. Marine avait retenu son nom « Madeleine Vionnet ». Elle ne sait pas ce qui l’avait le plus bouleversée à l’époque dans cette découverte, entre la beauté et la modernité des robes, et le fait que cette femme lui soit restée inconnue jusque-là.

Qu’est-ce qui avait ombré cette femme si puissante et géniale dans ses créations ? Les gens du métier la connaissent et la révèrent aujourd’hui encore. Ses techniques de coupe sont toujours enseignées dans les grandes écoles. Mais elle n’est pas connue du public. Elle avait tenté de se remémorer, néophyte encore, les grands couturiers du début du siècle, mais seuls Patou, Poiret et Coco Chanel bien sûr, lui revenaient.
Un secret bien gardé à la façon d’un trésor intime peut-être, par les maîtres en la matière qu’elle a tous inspirés.

Ce mystère l’avait en fait longtemps taraudée. Il avait ravivé son sentiment toujours aigu d’avoir été dupée. Privée, amputée même de quelque chose d’essentiel. Elle ne savait pas très bien en quoi cela consistait, mais elle le pressentait, forme indistincte.
Une lave épaisse de révolte et de rage longtemps matées s’était mise à bouillir au fond d’elle.

Elle avait trouvé une photographie de la styliste prise dans son atelier. Les yeux sombres, le visage sans maquillage, en robe claire. Au travail devant un petit mannequin en bois. Rien de spectaculaire. Si ce n’est un regard et un corps dont la présence et l’énergie semblent transpercer le cliché.

Une fois son activité de couturière terminée, ses créations avaient continué à faire des petits et s’étaient incorporées incognito fluides, dans le monde. Marine avait appris qu’elle avait choisi d’arrêter son œuvre à l’âge de la retraite. Un travail lié en substance à elle-même, pas de continuité entre les mains d’autres.

Madame Vionnet avait eu un succès immédiat. Créatrice, elle avait dérangé les gardiens du fil d’une maison rangée, qui avaient fait barrage sur ses créations. Un barrage devenu tremplin magnifique pour ouvrir sa propre maison, saluée par des files de clientes. Novatrice, avec des conditions de travail nouvelles pour ses employées. Sa maison, une ruche où on prenait en compte les dos fatigués, pas une bétaillère.

Au début, sa rage l’avait aidée à tenir le coup, à intégrer les innombrables techniques de coupe et de couture, à supporter de se retrouver sur les bancs d’une école. Son dernier travail à l’aiguille devait remonter à l’école primaire, au cours de couture qu’elle avait tant détesté — à dire vrai, c’était l’enseignante au sourire rance et aux yeux durs qu’elle avait détestée, comme bon nombre de ses camarades.
Elle avait aussi la rage de se retrouver enfin active. Passer d’un numéro parmi d’autres à celle qui joue avec la beauté de leurs tracés.

Quand elle ne parvenait à rien, sur le point de jeter l’éponge et tout le reste, elle avait souvent senti un mouvement d’air autour d’elle, comme une ombre passer, délicate. Elle reprenait alors son ouvrage.

Sa rage avait diminué au fil des mois, jusqu’à s’éteindre. Elle avait été bonne compagne, l’allumage explosif d’une fusée, indispensable à sa propulsion. Mais ce n’est pas avec cette énergie-là que l’on crée.
Elle continuait ses travaux sans compter ses heures, entre essais, ratés, réussites parfois. Pour continuer, elle s’arrimait comme à un mantra à l’esprit de sa mentor, à la douceur de sa luminosité forte.

Sa persévérance avait fini par payer. Une semaine après son diplôme, reçu avec les félicitations du jury, elle avait été engagée chez un grand couturier, sur la recommandation de son enseignante. L’inventivité de son style, son souci du moindre détail, sa connaissance hors pair des étoffes, dont il connaissait les meilleurs fabricants répartis sur tous les continents, lui avaient donné envie de travailler pour lui. Elle y était restée quatre ans. C’était exténuant la plupart du temps, un travail de fou pour des délais de fou. Mais elle avait tout pris. Sauf suborner sa créativité aux impératifs de temps, à l’enfer des collections obligées jusqu’à l’éternité.
Ce n’était pas sa perspective. Elle voulait continuer à respirer, pratiquer de manière confidentielle. Elle employait la plupart de son temps libre à confectionner des vêtements pour des amies, du sur-mesure à prix coûtant. Elles en étaient souvent heureuses, et cela commençait à se savoir. Une nouvelle clientèle avait ainsi commencé à se former, amenée par le bouche-à-oreille. Elle organisait une première rencontre avec la cliente, un entretien d’une heure pour discerner sa personnalité et ses goûts. Puis elle lui proposait dans un second temps des modèles, des matières et des coloris.
Malgré la charge de travail, son énergie se régénérait.
Un jour, elle avait été prête. Elle avait cherché un atelier.

*****

Sa pelote à épingles au poignet, elle ajuste sur le mannequin la tunique d’un ensemble anthracite en lin. L’air est calme, le soleil doux de l’après-midi traverse la verrière, chauffe la peau de ses bras nus. Elle recule, concentrée. Peut-être une retouche à faire là, raccourcir en léger cintré. Entièrement à sa tâche dans le silence ambiant, pulsé par le rythme en ressac de son cœur. Maintenant, rien d’autre. Tout existe, chaque épaisseur compte, chaque poussière qui tournoie, légère, avec lenteur.
Marine éprouve parfois un sentiment de subversion quand elle crée, le sentiment de briser un tabou. Elle ne sait pas vraiment lequel. Celui d’oser s’aventurer au-delà du périmètre établi peut-être. Elle s’était rendu compte que c’est une des définitions du tabou.
La tunique s’arrête en haut des cuisses. L’ensemble est fait de contrastes, entre structure et fluidité. Elle éprouve du plaisir à le construire. Le pantalon évasé légèrement à sa base donne un mouvement d’ondulation dans la marche. Met en valeur la silhouette de sa cliente, mis en valeur par elle, la danse à trouver. Quand enfin tout s’accorde, Marine songe souvent à une constellation qui s’allume.

Quelque chose la chiffonne toujours dans le tombé de la tunique. Un léger souffle sur sa joue lui fait tourner la tête. Un papillon gris clair vient de se poser sur son épaule droite. Elle suspend son souffle, de peur qu’il ne s’envole. Mais il semble être à l’aise, arrimé au jersey de son maillot. Elle reprend donc son travail. Un mouvement à nouveau lui fait le regarder. Le papillon est en train de relever ses ailes, découvrant leurs dessous vert intense. Puis il s’envole, ses ailes tracent un rayon vert argenté qui tournoie dans l’air, vers la fenêtre ouverte.

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