Papa soldat de plomb

il y a
2 min
39
lectures
6

Point zéro Au départ, il y a soi. En soi, vers l’intérieur Il y a l’infiniment petit Et de soi vers l’extérieur L’infiniment grand. Ainsi, chacun est son propre Point zéro  [+]

Papa soldat de plomb.

Papa soldat de plomb portait bel uniforme bleu azur, avec sur les côtés du pantalon, de rouges rayures, une veste à boutons d’or, des épaulettes à fines dorures. Figuraient sur ses manchettes, plusieurs galons, sur la poitrine, de nombreuses décorations. Juché sur son chef, un haut chapeau à visière surplombait sa jolie tête glabre et discrète. Ses bottes toujours pimpantes luisaient à cent pieds. Assorti à celles-ci, il arborait en permanence dans son dos, un fusil en bandoulière. Toujours impeccable, net et droit comme un I majuscule au garde-à-vous ; il avait fière allure !
Papa soldat de plomb avait un fils qui lui ressemblait comme une goutte de plomb, tout comme lui vêtu mais plus petit et sans fusil.
Sans varier, Papa soldat de plomb disait à son fiston :
— Regarde, tu vois ce beau fusil ? Il nous protège. C’est grâce à lui que nous sommes ensemble. Grâce à lui, on peut se défendre. Un jour, quand tu seras grand, toi aussi tu en auras un et tu seras fort comme Papa ! Que diable ! Nous ne sommes pas des soldats de bois ! Garde-à-vous !
Et fiston soldat de plomb s’exécutait.
— Repos ! Tournez droite ! En avant ! Marche ! Une, deux, une, deux, une, deux...
Ainsi menaient-ils leur vie qui s’écoulait, paisible, en tambours et trompettes, défilés et parades militaires.

Mais un jour, on entendit au loin, des détonations et des bruits sourds. Puis ces bruits s’approchèrent. Fiston soldat de plomb qui était de garde, accourut en criant dans la cuisine où son père était de corvée d’épluchage de pommes de terre :
— Papa, Papa, on nous attaque ! Viens vite ! Viens nous défendre avec ton beau fusil !
A son inquiétude, la joie se mêlait. Il n’avait jamais vraiment souhaité cela mais depuis longtemps il espérait en son for intérieur que se présenterait l’occasion de voir son père qui vantait au quotidien tous les mérites de ce fusil, s'en servir enfin.
Blême et décomposé, Papa soldat de plomb laissa choir la patate qu’il venait d’entamer dans le tas de pluches et resta immobile.
— Mais... Papa ! Viens vite ! Viens avec ton fusil, ils arrivent ! insistait l’enfant.
En effet, de la fenêtre on pouvait les voir s’approcher.
— Mais Fiston, répondit le père apeuré, je ne sais pas m’en servir.
— On ne t’a pas appris ? questionna le fils surpris.
— Eh bien, non. Je croyais qu’un fusil suffirait ! Et aussi longtemps que je l’aurais avec moi, il ne pourrait rien nous arriver. Je pensais qu'il était là pour nous protéger.
L’assaut de la maison commença et Fiston soldat de plomb, immensément déçu, comprît qu’il n’y avait rien à faire, que si l’on était soldat de plomb, on n'avait aucune chance, fusil ou pas, de se défendre.
Alors, quelques larmes d’étain perlèrent de ses paupières et il sanglota si fort qu’on eût dit qu’il allait fondre tout entier, entremêlant ses couleurs et ses dorures au métal liquéfié.
Papa soldat de plomb s’approcha de lui pour le consoler alors que la maison s’effondrait sous les coups répétés des obus et de la mitraille et vint lui avouer une chose que le fiston ne savait pas :
— Lorsqu’on est soldat de plomb constitué, on l’est pour l’éternité car la guerre incessante que se livrent les hommes ne nous atteint jamais. Nous sommes faits pour parader, en fanfare, et pour briller dans les yeux des enfants dont nous sommes les jouets. Aujourd’hui mon fils tu as grandi, et demain tu recevras ton fusil.
6

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !