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Sonia

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Relater un souvenir impliquant mon père serait impossible. Aucun père n’a jamais fait partie de ma vie. Seul un « Papa », et nul autre que lui, y a tenu un rôle.

Et aujourd’hui encore, à l’aube de mes quarante ans, je me trouve incapable de le nommer autrement qu’avec ce petit terme rond, que je prononce toujours avec délectation et affection. Il n’en va pas autrement lorsque je l’évoque auprès d’étrangers qui se montrent parfois surpris par une telle réminiscence enfantine. Mais, selon moi, le débaptiser signifierait galvauder son identité si spéciale à mes yeux. Aussi est-ce tout simplement exclu.

Relater un souvenir impliquant Papa est donc bien plus envisageable, en particulier lors d’une belle journée d’hiver. De ces journées illuminées d’un soleil généreux, extraordinaires sous un ciel débordant de bleu, un bleu profond qui détoure les reliefs des sommets blanchis par la neige. Les montagnes semblent alors plus proches, si accueillantes et clémentes que Papa proposait alors invariablement une sortie de ski.

Un peu plus tôt que d’habitude, Maman préparait alors le repas. Il eut été impensable d’aller skier en milieu d’après-midi alors le déjeuner avait lieu peu après onze heures. L’appétit n’était pas encore très ouvert mais on s’attablait cependant devant le traditionnel boudin-compote. Puis débutait notre préparation vestimentaire. Papa dans sa chambre, moi dans la mienne. Nous revêtions nos combinaisons au son de la vaisselle qui s’entrechoque et de l’eau qui coule dans l’évier. Les collants de laine n’étaient pas très seyants mais faisaient partie du rituel. La crème solaire, périmée depuis une décennie, sentait fort et on se la passait par la porte de la salle de bain entrebâillée. Une vingtaine de minutes nous étaient nécessaires avant de nous retrouver dans la voiture. Papa s’installait au volant et ouvrait sa combinaison grise. Je me rappelle très nettement son pullover en laine tricoté par Maman. Garée en plein soleil, il faisait dans notre Fiat Panda 4x4 une douce chaleur dans laquelle la digestion allait s’achever paisiblement au fil de la route.

Le paysage défilait, les virages en lacets serpentaient le long de la montagne. Nous regardions la maison atrophiée au fond de la vallée et nous nous élevions doucement vers l’azur et les sommets enneigés. Je ressentais une petite pointe d’anxiété à la perspective de chausser les skis et je pense aujourd’hui que, selon toute vraisemblance, Papa éprouvait la même appréhension diffuse : trouver une place de stationnement appropriée – ni trop loin, ni trop près-, obtenir nos sésames pour les pistes au guichet encombré puis jouer des coudes pour atteindre le télésiège n’étaient pour nous nulle sinécure.

La première remontée était généralement la plus critique. Les jambes étaient encore fébriles, il fallait composer avec le mouvement du siège - qui avance toujours trop vite - pour incliner notre buste vers l’avant, plier les genoux et s’asseoir précisément au bon moment. Ni trop tôt, ni trop tard. Je me souviens encore de l’impuissance mêlée de panique que j’avais ressentie le jour où cette précieuse coordination avait fait défaut à Papa. Dans une vaine tentative pour rattraper un bâton, il avait chuté, évitant de justesse, une fois atterri sur le sol, l’impact du siège dans la nuque. A mon intense frayeur avaient succédé quinze interminables minutes d’une solitude profonde : j’expérimentais là mon premier voyage en solitaire vers les sommets. Bien qu’apercevant Papa quelques sièges derrière moi - il lançait à mon attention des signes rassurants-, je ne voyais devant, au-delà de ma nacelle vacillante, que les montagnes et les sapins couverts de neige. Je percevais alors avec une sensation accrue la bise qui sifflait dans mes oreilles et les craquements récurrents du siège au passage des poulies de chaque poteau. Je trouvais ma situation bien précaire.

Néanmoins, le ski avec Papa était généralement complice et bienveillant. La rivalité ou la compétition étaient implicitement exclues. Je le suivais avec un plaisir certain, en toute confiance, mes courbes épousant ses virages raffinés. Papa se tenait droit et maintenait ses skis serrés, fidèle aux standards de l’époque. Il évoluait avec une grâce naturelle. Il ne faisait qu’un avec le dénivelé et ses membres aguerris amortissaient les bosses, absorbaient les anfractuosités et ne semblaient aucunement souffrir d’un quelconque effort physique. J’aurais aimé jouir d’une telle aisance mais il n’en était, je crois, rien. Au fil des années, je parvins à suivre son rythme mais jamais je ne fus capable de me prévaloir de son style et de son élégance sur les skis. Cependant, m’encourageant et me félicitant, Papa me donnait des ailes pour dépasser ma fatigue ou, plus tard, une paresse adolescente. Nous skiâmes ainsi et exclusivement ensemble pendant une quinzaine d’années, au terme desquelles je mis cette activité entre parenthèse, n’y trouvant plus le même goût.

En parallèle à l’effort sportif que nous partagions, je remarque aujourd’hui que ma mémoire étrangement sélective associe volontiers ces moments de partage à la montagne avec le son très particulier des petits avions de tourisme qui quadrillent les airs pendant les plus belles journées d’hiver. Lorsque Papa et moi dévalions les pentes ou palabrions au soleil au sujet de la qualité des pistes, il n’était donc pas rare qu’un de ces engins volants traverse placidement l’horizon. Le son des moteurs me frappait alors par la pureté de son écho rebondissant contre les parois montagneuses alentours. L’air et le ciel bleu semblaient à l’unisson véhiculer les vrombissements jusqu’à moi. La conjugaison de ce bruit particulier à l’odeur prégnante de la crème solaire dans mes narines s’est étonnamment inscrite dans mes souvenirs.

C’est ainsi qu’en déjeunant sur notre terrasse hier par un beau jour d’hiver chaud et ensoleillé, j’ai remarqué encore une fois – à tort ou à raison -que la conjonction d’un azur limpide et d’un soleil radieux autorisait un tel phénomène et me transportait systématiquement au ski avec Papa. L’expérience fonctionnant donc indépendamment de la crème solaire périmée.

Après plusieurs heures sur les pistes, nous rentrions généralement avant la cohue mais jamais sans un goûter léger pris à côté de la voiture. Les chaussures de ski et tout le matériel avaient été patiemment nettoyés afin de ne pas tremper le coffre. Fourbue mais émerveillée par cette après-midi, j’étais heureuse. Je ne me souviens guère de nos conversations lors du trajet retour mais j’imagine volontiers que Papa évoquait des parentés avec certains habitants des villages traversés ou accrochés à l’autre versant de la montagne, des histoires de famille oubliées, des anecdotes qui l’avaient frappé et qu’il partageait avec plaisir avec sa fille.

Le soleil devenait plus pâle en entamant sa descente derrière l’horizon écorché et les contours du paysage s’estompaient peu à peu. La route serpentait vers la vallée déjà plus sombre. Les arbres enneigés cédaient leur place le long de la chaussée aux bouleaux et chênes dénudés. La journée s’achevait.


Relater un souvenir impliquant Papa, un beau jour d’hiver ensoleillé, pose invariablement un sourire sur mon visage. Que les étrangers qui se moquent ne s’y trompent pas, cet homme n’était pas un père mais un grand Papa. Mon Papa.

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HarukoSan · il y a
superbe description d'un papa que j'aurais aimé avoir et certainement aimé autant que vous, sauf que ce ne fut pas le cas et si l'envie vous prenait d'aller me lire j'ai écrit " le père defendu" .....un père autrement certes...mais je m'en suis guérie....merci pour ce texte émouvant sincère et joliment écrit , un papa qui doit être fier de sa fille! bonne continuation.à bientôt .
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Chris Peltier · il y a
Très beau texte qui m'a replongé en enfance. Bravo Sonia :-)
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Annelie · il y a
Bravo et merci pour ce partage... Je prends un abonnement dans l'espoir de vous lire à nouveau.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire si vous voulez me lire.

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Chironimo · il y a
papatéou, outépapa? à 75 balais, le mien me manque toujours: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/rachmaninoff-1
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Frédérique Souvy · il y a
Bravo. C'est toujours très émouvant de pouvoir se souvenir d'instants de complicité partagée avec un papa ou une maman; encore plus de pouvoir en reparler.... et le récit est si bien narré, encore bravo .
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