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Panthera tigris tigris

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Je suffoque sous une chaleur d’enfer. Mes flancs, pantelants, cherchent désespérément un peu de fraîcheur sur la terre brassée. Je lève un œil las sur les hautes branches des tecks. Une nuée de petits singes s’agite depuis un moment. Leurs cris aigus, leurs mimiques m’agacent. Malgré la torpeur qui me cloue au sol, j’en croquerais bien un au passage. J’irai chasser, ce soir, près du point d’eau. J’ai notamment repéré un garçonnet malingre aux yeux effilés en amande... hum ! Il a l’air si tendre...

Au village, c’est la fête. Paramhamsa rentre de la pêche, les filets pleins à craquer. Il a de quoi nourrir sa nombreuse famille et ses voisins. Toute la communauté est en liesse. Pour la circonstance, les femmes ont dépensé une énergie incroyable à rafraîchir leurs modestes saris. Elles rivalisent en maquillage de tous genres. Adarsh, la femme du pêcheur, est l’heureuse maman d’une fratrie de cinq bambins. On devine, sous les plis de sa tunique turquoise, un corps déjà épanoui. Elle sourit aux aïeux pour lesquels elle cuisine depuis le lever du jour. Aucune ride n'est encore venue ternir l’ovale de son visage. Un léger trait de khôl étire ses paupières jusqu’à l’infini. Le jais de ses yeux, profond, troublant, ensorcelle quelques hommes solitaires. Mais elle ne leur accorde aucune attention. Elle ne vit que pour les siens et veille jalousement sur ses enfants. L’aîné, Chandraraj, est scolarisé. C’est encore le seul. Il part à pied, tous les matins, à travers la grande forêt de Shola pour rejoindre la piste. Quelques kilomètres après, il attend patiemment le bus coloré qui le conduit au collège, à Serampur. Il est studieux, intelligent et rusé. Têtu aussi. Il veut devenir docteur et sortir les siens de leur modeste condition.
— Mikul va t’accompagner, ce matin.
— Mais pourquoi ?
— C’est dangereux, en ce moment. Tu sais bien, on sait que mère tigre a mis bas.
— Je ne l’ai jamais vue, moi !
Une pointe de déception ponctue sa dernière phrase. Il fait la moue et accroche nerveusement un sac sur son dos. Il embrasse ses parents et se tient à bonne distance de l’adolescent longiligne qui marche devant lui. Leurs silhouettes s'évanouissent au bout du chemin tordu qui disparaît sous une végétation luxuriante. Sans un mot.

Des insectes viennent coloniser mon museau sec. Je passe rapidement la langue sur mon pelage, les moustaches lissées par ce nettoyage furtif. À côté, mes trois petits respirent vite. Ils sont beaux, il est vrai que leur père est un sacré gaillard. Très tôt, il a évincé nombre de rivaux qui venaient fureter près de moi. Maintenant, reconnu mâle dominant, il m’a abandonnée pour d’autres conquêtes. Je dois élever seule notre progéniture et la protéger contre les attaques absurdes des humains. Je ferai tout pour leur assurer un avenir digne de leur géniteur. J’entends venir de loin les marcheurs dans la forêt. Je suis sur la défensive, la queue en alerte, les oreilles plaquées, je plisse le nez. Je les vois distinctement. Ce sont deux petits d’homme. Je m’aplatis contre le sol, étouffant presque mes enfants. Je respire à peine. Ils ne m’ont pas vue. Nous sommes sauvés... eux aussi. Mais ce n’est que partie remise.

Les yeux écarquillés, Chandraraj ne perd pas une miette du long parcours. Sa mémoire enregistre tous les détails, même les plus infimes. Il penche la tête à travers le bus aux couleurs de l'arc-en-ciel. Il existe bien des vitres mais sans verre. L'air qui se faufile dans l'habitacle charrie des odeurs épaisses, des senteurs perdues de jungle. Le jeune indien, tignasse noire échevelée, jette un regard nostalgique vers la forêt. La poussière de la piste enveloppe la nature sauvage. Tout d'un coup, les derniers arbres de la forêt de Shola ont été gommés du paysage. Les cris des singes se sont tus. Le jeune enfant s'installe sagement sur une banquette inconfortable et lorgne du côté des occupants agglutinés le long du marchepied. Le tumulte des voix dissonantes, les visages fatigués par le trajet quotidien entraînent Chandraraj aux confins de la somnolence. Il pose délicatement sa tête contre un dosseret métallique et ferme les yeux. Il rêve de la grande ville, là-bas, tout au bout du chemin. Il rêve d'une autre vie. Serampur, une porte ouverte sur la civilisation.
Le fils de Paramhamsa le pêcheur marche maintenant le long d'une avenue interminable. Le ciel s'est drapé dans les reflets irisés du matin. Ici, les odeurs sont différentes, les bruits décuplés. Des files colorées de piétons se pressent sur les trottoirs. Au loin, les grilles du collège, grandes ouvertes, permettent à des centaines d'enfants de s'y faufiler. On croirait une myriade de fourmis colonisant le moindre recoin du prestigieux édifice. En rang par deux, uniforme gris et bleu marine, l'avenir de l'Inde défile sous la houlette autoritaire des professeurs.

Dans la torpeur de la forêt, je continue de veiller sur mes trois petits. Ce soir, je vais les initier à la chasse. Leur première chasse. Mais avant, je leur apprendrai à jouer. Jouer avec leur proie, la patience de la traque, l’élasticité de leur corps paré pour l'attaque. Puis, quand l'instinct ne sera plus nécessité, leur faire aimer la chair de l'autre. Comment tirer l'essentiel des morceaux choisis, mastiquer, digérer. Quelques coups de langue au bord de la mare. Une bonne toilette, longue, minutieuse. Après nous retournerons sous les tecks ombrageux. Le regard voilé par la fatigue, toujours rivé sur les querelles inutiles des singes. Contre mes flancs chauds, je bercerai mes enfants. Bientôt, ils ne me téteront plus. Cependant, je ne peux m'empêcher de les lécher vigoureusement sur le haut de la tête, le long de leur échine nerveuse. Enfin, roulés les uns contre les autres, je lancerai un long feulement de plaisir. Comme un signal qui se répercutera à travers la forêt. Pour terroriser les villageois dans leur sommeil. Juste pour prévenir que je suis là, moi, panthera tigris tigris.

Le bus crachote des relents de gas-oil sur le chemin du retour. Il halète péniblement sur la pente raide qui laisse le port enchâssé dans la baie boueuse. Les rayons du soleil jouent à cache-cache avec d'énormes cumulus. La menace pèse sur les hautes cimes. La ville est loin. C'est presque un souvenir oublié pour le jeune Chandraraj. Jusqu'à demain... Il lui tarde de retrouver les siens, pelotonnés sur la place du village. Sa mère a dû préparer du poisson grillé accompagné de riz parfumé. Ou peut-être tout simplement de la bouillie de manioc. Un fruit délicatement épluché et il filera se coucher sur un matelas décoré par l’aïeule de la maisonnée. Il a une vie de rêve comparée à certaines ethnies plus isolées. Il est heureux. Sa soif d'apprendre est inextinguible. Son besoin de rêve est un guide quasi religieux.
Ce soir, il fait sombre plus tôt. La pluie guette à travers le rideau compact des nuages. Elle attend un moment propice pour frapper. Mikul n'est pas là pour accompagner Chandraraj. Mais ce n'est pas la première fois qu'il va traverser seul la forêt pour rallier son village. Comme on le lui a appris, il faut marcher d'un pas souple, sans bruit, être aux aguets de tout. Et surtout, surtout, ne pas sortir du chemin. Entre la piste et les premières maisons, il doit y avoir à peine trois kilomètres...

J'étire mes pattes engourdies, une à une. J'ouvre les yeux sur mes petits qui imitent tous mes gestes. Le vent se lève. Il fait plus frais sous les branchages. Une dernière fois avant ma balade rituelle, je lacère le tronc déjà abîmé d'un eucalyptus. Mes enfants, joyeux, procèdent de la même manière. Je guette pour voir si un jeune macaque ne s'est pas aventuré près de nous. Ce serait une proie idéale pour aguerrir les miens. Je m'arrête, tous sens en alerte. Je crois déceler une odeur, un lointain parfum salé. Mes naseaux se contractent, ma respiration s'accélère. Je plaque les oreilles sur mon frontal. Oui, je l'ai reconnu ! C'est le jeune garçon qui rentre chez lui. D'un coup de patte martial, j'invite mes petits à rester calmes. Presque à l'écart. Je m'aplatis au sol, au ras du chemin, dissimulée par les hautes herbes. J'attends. Je guette. Je rentre en chasse.
Je le vois venir de loin. Fluet, fragile, on dirait qu'il a peur. Quelle aubaine ! Il est seul... il est pour moi. J'évalue la distance qui nous sépare. Pourvu que mes rejetons ne fassent pas les fous ! Je retiens mon souffle. Les pieds du petit garçon effleurent presque mes côtes. Je fais corps avec le sol. Je lui accorde une dernière chance. Il chemine rapidement vers les siens. Pourquoi ne pas l'épargner ? C'est un petit lui aussi. Oui, mais un petit... d'homme. L'heure n'est plus au calcul, mais à l'instinct.
Mon train arrière me donne le la. Je jette mes pattes postérieures vers l'avant. D'un bond, j'ai dû faire cinq mètres. Maintenant, la course est lancée. Tant pis si je fais du bruit. En ligne de mire, il n'y a que l'enfant, son dos, sa silhouette fine. Il ne m'entend pas. Pas encore. Mes coussinets rebondissent sans effort sur le sable. Je suis à peine à un mètre. Il se retourne. Trop tard ! J'ai déjà piétiné sa cheville et mes dents se referment sur son petit mollet bronzé. Je le tiens fermement entre ma mâchoire. Il crie, il hurle, il pleure. Je le secoue frénétiquement, de gauche à droite, pour le faire taire. Il va mourir. Mais moi, je veux jouer. Je ramène tranquillement le jouet à mes bambins. Ils ronronnent de bonheur. Notre repas est assuré.
Tard dans la nuit, la lune monte au-delà des branches. Des lumières palotes tremblent aux alentours du village. Des appels retentissent : « Chandraraj, Chandraraj ». Ainsi, c'était le nom du petit garçon dont il ne subsiste qu'une vilaine carcasse. Il était tendre, absolument délicieux. Mes fils et ma fille, repus, le museau poisseux de sang, se sont endormis contre moi. J'étends mes grosses pattes pour les protéger. On ne sait jamais. Les hommes sont si méchants !

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.

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Kleber · il y a
Bonjour Vincent, votre avis me touche particulièrement. Panthera tigris tigris fait désormais partie intégrante d'un recueil de 14 nouvelles, intitulé "Nouvelles sans frontières". Vous pouvez venir visiter mon site www.leslivresdemartine.fr.
Je viens de recevoir un prix, hier, pour une autre nouvelle.
Je souscris bien évidemment à votre projet. Vous pourrez me contacter via mon site. A bientôt, Vicnent !

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Zina · il y a
Très beau récit, le must c'est l'humour de la féline/tigresse (qui ramène le jouet/enfant à ses bambins) + 1 vote.
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Qualsevol Nit · il y a
Manger ou être mangé... Les deux points de vue, celui du tigre comme celui de l'enfant, ont leur raison d'être ... On espère quand même que le petit garçon s'en sortira, mais non! C'est pourtant un bon moment de lecture qui se lit jusqu'au bout d'un seul trait. Bravo! Mon vote pour cette nouvelle originale.
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Charles Duttine · il y a
Fragilité et violence chez tous ces personnages. Un univers fort. Bravo
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Martine Janicot Demaison · il y a
Sans doute le reflet de ma vie ?
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PETITDADA · il y a
PARFAIT BRAVO
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Renaud · il y a
J'aime cette nouvelle, qui finit mal. C'est la vie, et elle aussi, elle finit mal. Se mettre dans la peau de la tigresse est très bien pensé. Je rythme y est, et même le suspens.
C'est bien écrit, propre et tout et tout.
Je vote, des deux griffes !

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Martine Janicot Demaison · il y a
Merci, vos propos me touchent
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Yaakry · il y a
j'ai beaucoup aimé votre nouvelle !! je suis la première à voter mais
surement pas la dernière ! j'ai 3 poèmes en compétition si vous avez 5
minutes merci et encore bravo

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Martine Janicot Demaison · il y a
J'y vais. A bientôt !
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