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Melifos

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Tous les jours, je faisais le trajet Clermont-Billom pour aller accomplir ma noble tache de pédagogue dans le collègue où j’avais été nommé enseignant en Anglais.
Ce matin-là, le 26 juin 2006, il faisait doux, la lumière sublimait le paysage des petites routes que j’empruntais. De bonne humeur, je chantonnais approximativement les paroles d’un vieux succès de Cloclo qui passait à la radio. Ma compagne était partie tôt car elle avait un rendez-vous, je ne l’avais donc même pas vue !
Je remarquais soudain un panneau inhabituel, sans doute le fait qu’il porte mon prénom m’attira-t-il l’œil. « Sylvain, continue encore 500 mètres, et mon successeur te guidera ! ». Amusé, je poursuivis mon chemin. Evidemment, 500 mètres plus loin... la suite !
« Sylvain R. le professeur, ces panneaux sont pour toi et toi seul. Dans 200 mètres tourne à gauche ! ».
Pensant m’être reconnu, je commençais à me prendre au jeu, même si cela allait impliquer une modification d’itinéraire... Une fois la distance indiquée parcourue, un panneau en forme de flèche à gauche : « Sylvain R., je sais que tu es très en avance comme toujours, tu as donc le temps de suivre la piste ! ».
Ça n’était pas faux, j’étais toujours maladivement en avance, ce qui était parfois un peu pesant pour mon entourage, pour ma compagne Annabelle en particulier qui devait subir au minimum une demi-heure d’attente à tourner en rond devant les habitations des amis chez qui nous étions invités à dîner. En effet, je détestais être en retard, mais ça ne se fait pas de se pointer trop tôt chez les gens ! Généralement, je partais très en avance, puis je patientais sur place. Je suis comme ça, ça me paraît moins stressant ainsi...
Je commençais d’ailleurs à penser à une trouvaille d’Annabelle. Son esprit créatif et ses façons de faire sortant de l’ordinaire m’avaient frappé dès notre rencontre sur les bancs de la fac. Et après des études d’anglais, elle s’était finalement orientée vers le travail de la lave émaillée, et ses réalisations lui permettaient de se dégager un revenu correct. Elle disait toujours que j’étais trop pragmatique, trop raisonnable et que l’important n’était pas là. Sur le fond, j’étais d’accord, mais j’étais tout de même content qu’elle puisse vivre de sa passion. Elle me regardait alors avec ce fameux demi-sourire qui lui était si personnel et me disait tendrement : « Tu es incorrigible ! ».
Le panneau suivant était plus énigmatique : « Prends la dernière lettre de ton nom de famille, et choisis le chemin qui commence par celle-ci au prochain carrefour ». Je m’appelle Sylvain Robliens, j’ai donc pris le « sentier du Bourdon ».
Ce devait être le plus petit des quatre embranchements, et il n’y avait pas âme qui vive. Je me demandais ce qu’Annabelle avait encore trouvé comme surprise et ce que je trouverais au bout. J’imaginais une invitation au restaurant ou même pour un weekend, ou alors un cadeau, ou même Annabelle en personne pour un petit moment coquin...

Le long du sentier, un grand champ un peu en friche s’étendait paresseusement.
Un panneau indiquait : « Dans le champ. Meule de foin ».
Je posais ma voiture un peu en vrac, de plus en plus impatient. Je marchais, que dis-je, je courais, vers la meule de foin unique posée en son centre comme une sorte de téton saugrenu.

Jamais, jamais, je n’aurais pu imaginer cela. Derrière la meule, le corps d’Annabelle. Inerte.
Je me penchais sur elle. Elle ne respirait plus et sa peau avait pris une inquiétante couleur bleuâtre. Je tentais de reproduire les gestes appris en formation aux gestes d’urgence, cours que j’avais suivi à l’IUFM, mais la panique commençait à me gagner. Je savais qu’il me faudrait de toute façon appeler les secours, je composai fébrilement le 15. Une opératrice calme, si calme, bon sang comment peut-on rester calme quand au bout du fil quelqu’un est dans cet état !! Je répondis à ses questions et repris mes inutiles manœuvres de réanimation.
Soudain, je remarquai le trou. Il était sur sa tempe, sur le côté opposé à moi. Cela expliquait sans doute que je ne le remarque que maintenant. De même que le revolver au bout de sa main... Comment avais-je pu ne pas voir ça ?

Je n’arrivais pas à comprendre : pourquoi cette mise en scène ? S’était-elle fait agresser dans ce coin désert alors qu’elle n’avait en tête qu’un rendez-vous romantique ? Ou bien était-ce... Non, ça ne pouvait pas être un suicide, Annabelle avait tout pour être heureuse, nous avions des tas de projets, et puis ça n’était pas le genre de fille à se donner la mort !
Mes idées s’embrouillaient, la douleur me rendait fou. Les secours arrivèrent enfin, et avant de l’évacuer, ils me conseillèrent de ne pas conduire. J’avais une amie, enfin, Annabelle avait une amie, dans le voisinage, et je l’appelai devant eux. Laura arrivait.
Ce fut un véritable réconfort d’apercevoir sa frimousse juvénile. Elle allait me comprendre, Annabelle et elle avaient été aussi proches que des sœurs depuis leur enfance, et je ne comptais plus le nombre de fois où elle était restée dormir à la maison à la suite d’une bonne soirée passée ensemble. Elle m’avait tout de suite accepté, ne s’était jamais montrée possessive à l’égard d’Annabelle, ni envahissante. Inexplicablement, elle était célibataire, et un jour que je la taquinais à ce sujet, elle m’avait vertement répondu qu’elle préférait être seule que de se caser avec n’importe qui sous la pression sociale, et qu’elle le saurait tout de suite quand ce serait le bon. Ses idées semblaient si arrêtées, et pourtant si naïves, que j’avais préféré mettre un terme à la conversation qui virait au malaise. C’était un personnage atypique : gardien de la paix mais membre d’un groupe de métal et d’un autre de musique traditionnelle auvergnate !

Je passe sur l’enquête qui suivit, où je fus interrogé et même sans doute soupçonné. Je n’arrivais pas à accepter ça. Je sais bien qu’il est courant que le conjoint soit le premier coupable, mon côté raisonnable comprenait que ces interrogatoires soient nécessaires. Mais l’émotion, la sacrée émotion, reprenait parfois le dessus.
Il a été prouvé que je ne pouvais être l’auteur des faits. De plus, les enquêteurs ont retrouvé dans sa poche un papier où il était écrit : « Désolée, je n’en peux plus, adieu ». Visiblement, cela avait été tapé sur la vieille machine à écrire qu’elle avait héritée de sa grand-mère, une machine qu’elle utilisait encore parfois pendant nos années de fac. A l’ère du numérique, elle lui « trouvait du charme » !
Ce mot n’était pas son style. Ni le fait de ne pas l’avoir écrit à la main. Cependant, il n’y avait que ses empreintes. L’enquête conclut donc au suicide.
Dans ces moments affreux, Laura fut là pour moi. Elle devint mon pilier. Nous parlions d’Annabelle, un peu. Elle n’avait rien vu venir, tout comme moi. Mais elle avait connaissance d’un certain mal-être de son amie. Elle n’a jamais voulu tout me dévoiler, je tombais déjà des nues...
Elle devint de plus en plus présente, elle me remontait le moral, essayait de me distraire.
Petit à petit, nous parlions de moins en moins d’Annabelle.

Ce qui devait arriver arriva. Nous tombâmes amoureux. Ça n’a jamais été comme avec Annabelle, mais je l’aimais aussi. D’une autre manière. Nous avons fini par nous marier, et nous avons deux beaux enfants qui volent maintenant de leurs propres ailes. Si les premières années ensemble avaient un goût doux-amer, elle m’a apporté de la sérénité et je me suis toujours senti entouré par son amour, comme protégé.

J’ai aujourd’hui 75 ans et si je prends maladroitement la plume aujourd’hui, c’est que je viens de perdre mon épouse.
Et hier, j’ai reçu de notre avocat un courrier qu’il devait, sur ses instructions, me remettre si elle venait à disparaître avant moi.

« Cher, si cher Sylvain.
J’ai longtemps hésité à tout te révéler. J’ai été incapable de le faire de mon vivant. S’il est permis que tu partes avant moi, tu ne sauras jamais, et je resterai seule à porter ce trop lourd secret.
Je vais donc te dire les choses sans fard, simplement. Ce sera peut-être brutal mais j’ai besoin que tu saches.
Je t’ai souvent dit que lorsque j’aurai trouvé l’homme qu’il me faut, je le saurai.
Et c’est ce qui s’est passé. Quand Annabelle nous a présentés, j’ai su.
J’ai essayé de t’oublier, de rester la bonne amie que j’avais toujours été pour elle.
Mais ça me dévorait.
Début juin de cette terrible année, elle m’a fait part de son idée. Une sorte de jeu de piste. Dans la version initiale, tu la trouverais au bout, portant un autre panneau : « Veux-tu m’épouser ? ».
Je ne peux te dire ce que je ressentis alors. Le mariage me semblait fixer les choses pour toujours, je pensais que tu m’échapperais à jamais...
Je l’ai aidée à organiser les choses. Une fois qu’elle serait en place, je devais placer les panneaux sur ta route.
Et là... je ne sais ce qui m’a pris. Ou plutôt, s’il faut tout avouer, oui, j’avais planifié ça.
Ce truc dégueulasse. Le meurtre de ma meilleure amie.
J’ai essayé de faire au plus vite, qu’elle ne souffre pas. J’ai appliqué tous les conseils des bouquins policiers, de plus j’étais dans le métier, je connaissais les erreurs à éviter.
J’avais préparé le mot à l’avance, quand vous étiez partis pour un weekend romantique à Venise et que vous m’aviez demandé d’arroser vos plantes. J’ai retrouvé sa vieille machine, celle qu’elle avait surnommé « Cunégonde », tu te souviens ?
Tu ne me croiras sans doute pas, mais j’ai énormément souffert de sa disparition. C’était comme de m’arracher une partie de moi.
J’ai tout fait pour te rendre heureux, je crois que je ne m’en suis pas trop mal sortie.
Je ne sais pas si tu me pardonneras. Si tu ne m’aimais plus, j’en mourrais. Mais si tu as ce courrier entre les mains, c’est que je suis déjà morte.
Je regrette. Ça paraît bien faible, mais oui, je regrette, profondément. Le poids de ma culpabilité ne m’a jamais laissée en paix. Toutes ces insomnies, tu te souviens ?
Je veux en t’écrivant ceci, être honnête avec toi, complètement honnête cette fois.
S’il te plaît, n’en parle pas aux enfants.
Je ne peux plus espérer que cela soit réciproque. Mais je t’aime. Laura. »

Stupéfaction, horreur...
Et malgré tout, je n’ai pas cessé de l’aimer.
Je n’ai rien dit aux enfants. Mais je pense souvent à elle. Et à Annabelle...

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.

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Zabelou · il y a
Après l'amour cannibale, celui-ci, également fatal. J'aime beaucoup ! +1
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Melifos · il y a
Merci zabelou! :)
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Bertrand Pigeon · il y a
nouvelle très originale par ses ruptures de tons
Le début en forme de jeu de piste semble orienter le lecteur vers un récit plutôt surréaliste et comique
Puis on bascule vers une tragédie qui semble absurde
La troisième partie a une allure de polar
Le twist final apparaît implacable mais terriblement juste

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Melifos · il y a
Merci Bertrand pour ton analyse ! :)
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Bertrand Pigeon · il y a
viens voir mes dessins si le cœur t'en dit.Je suis en compet
encore bravo pour ta nouvelle, je me suis laissé voir jusqu'au bout^^

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Melifos · il y a
Des que je suis sur un Ordi et non un tel je regarde ! :)
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Bertrand Pigeon · il y a
Je te remercie. A très bientôt
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Virginie Colpart · il y a
je ne m'attendais pas à cette trouvaille au bout du jeu de piste : waouh, quelle imagination Melifos! Bravo.
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Melifos · il y a
Merci Ninie ! :)

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