Panique à Pâques

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Comme tous les matins, Pamphile Labruyère se leva à six heures quinze. Dimanche de Pâques ou non, la traite des vaches doit se faire à des horaires réguliers et pour Branchette, c'était six heures trente et dix-huit heures trente. Cinq minutes de retard seulement suffisaient à faire pousser des meuglements angoissés à cette brave bête pourtant très placide. A croire qu'elle avait un mécanisme d'horlogerie dans la tête.
Une toilette sommaire sur l'évier de la cuisine -en ce début des années 1950, la salle de bain était encore un luxe réservée aux demeures bourgeoises- avant d'enfiler rapidement chaussettes, chemise et pantalon, un bol de café au lait agrémenté d'une petite lichette de goutte distillée maison pour se donner du cœur à l'ouvrage, et direction l'étable.
Pamphile n'était pas paysan, mais ouvrier dans une des nombreuses usines textiles de la région. Simplement, en ce temps-là, mis à part les citadins ne pouvant disposer d'aucun petit bout de terrain, les gens subvenaient par eux-même à la majeure partie de leurs besoins alimentaires. Un champ permettait la culture des pommes de terre dont on consommait annuellement à l'époque entre cent vingt-cinq et cent cinquante kilos par personne. Le potager, quant à lui, fournissait la quasi-totalité des autres légumes et les épices : haricots verts, petits pois, carottes, tomates, choux, salades, concombres, oignons, aulx, échalotes, cornichons...
Quelques lapins pour la viande, trois ou quatre poules et une cane pour les œufs, et si l'on disposait d'un pré suffisamment grand pour lui permettre de pâturer, une bonne laitière. Sur la vingtaine de litres produits chaque jour par la Branchette, Labruyère en conservait trois pour la consommation familiale, et le reste était vendu à des voisins n'ayant pas la chance de pouvoir, comme lui, élever une Montbéliarde.

Peut-être n'est-il pas inutile d'expliquer le nom pour le moins curieux dont cette vache était affublée. Lorsque Pamphile l'avait ramené de la foire, il avait dit à sa femme :
« — Vu qu'elle est brune, on l'appellera Brunette ».
La Léontine avait écarquillé les yeux.
« — Parce que tu la vois brune, toi... » ?
« — Ben oui. Brune, avec de grosses taches blanches ».
La femme avait haussé les épaules.
« — N'importe quoi ! Comme toutes celles de sa race, cette bête a de grosses taches, oui, mais brunes. Sa couleur dominante, c'est le blanc. Alors, ce sera Blanchette ».
Son mari avait ricané :
« — C'est ça, comme la chèvre de Monsieur Seguin ».
« — D'abord et d'une, la chèvre de Monsieur Seguin, elle s'appelle Blanquette, pas Blanchette. Et de deux, tu vois une vache blanche s'appeler Brunette, toi ? Ce serait totalement ridicule.  ».
« — C'est vrai. Comme Blanchette pour une vache brune ».
« — Elle est blanche » !
« — Elle est brune » !
« —  Elle est branche » !
Prenant tous deux conscience au même moment du lapsus de Léontine, ils avaient éclaté de rire.
« — Eh bien, lui avait dit son mari, je crois que le sort a décidé pour nous. Ce sera un mélange des deux noms : Branchette ».
Alertée de sa venue par le grincement de l'anse du seau destiné à la traite, la vache était déjà levée à l'arrivée de Pamphile. Comme à l'accoutumée, l'homme lui adressa quelques mots, tout en lui frottant le mufle d'un poing affectueux.
— Alors, ma belle, on est prête à donner tout son bon lait ?
Il commença par nettoyer la mamelle de l'animal, installa son tabouret, avant de placer le récipient sous le pis puis de commencer, fermement mais sans brutalité, à tirer les trayons.
Après la traite, il se rendit au poulailler pour récolter les œufs de la veille. Le local était dépourvu de fenêtre et on n'y voyait pas très clair, mais les poules pondaient toujours au même endroit. Ce matin-là, le premier œuf qu'il empoigna lui parut avoir une texture bizarre. Il sortit pour l'examiner à la lumière, et écarquilla les yeux.
— Ça alors... C'est un œuf en chocolat !
Cette constatation amena un sourire à ses lèvres.
— Pour sûr, c'est une blague des garnements du pays. Sans doute les fils au Finfin Lambert. Toujours à faire des farces, ces deux-là.
A Pâques, le boulanger-pâtissier du village, Séraphin Lambert, proposait également à la vente de superbes réalisations en chocolat, œufs, poules, lapins ou cloches. A n'en pas douter, l'objet provenait de sa boutique.
Le commerçant était le père de Blaise et Marcelin, des jumeaux d'une douzaine d'années, deux chenapans à la recherche permanente d'un bon tour à jouer.
Par exemple, ils avaient un soir enfermé l'âne du père Mathieu dans l'église. Au matin, entendant des braiments déchirants en provenance du lieu saint, la bonne de Monsieur le curé avait conclu tout de bon que Satan avait pris possession de l'édifice. Il lui avait fallu toute la journée pour se remettre de sa frayeur.
Une autre fois, ils avaient subtilisé le canari de l'institutrice et avaient mis un chaton à sa place dans la cage. Bien entendu, ils n'avaient fait aucun mal à l'oiseau chanteur, restitué par la suite, mais la pauvre demoiselle avait bien cru un moment que son petit compagnon à plume avait servi de casse-croûte au chasseur de souris.
Pamphile pénétra à nouveau dans le poulailler et découvrit deux autres œufs, en chocolat également.
« — Quand même, pensa-t-il, ces galopins auraient pu les emballer, ils risquent d'être maculés de crotte de poule et ne seront même pas mangeables ».
C'est alors qu'il prit conscience d'une bizarrerie. Normalement, il aurait dû entendre de menus bruits : un caquètement, un gloussement, ou un petit battement d'aile... Mais aujourd'hui, rien. Comme si ses pondeuses avaient déserté les lieux, chose impossible puisque le local était fermé la nuit.
Labruyère appela :
— Petit, petit, petit...
Aucune réaction. De plus en plus intrigué, il retourna à la maison pour en revenir muni d'une lampe de poche dont le faisceau lumineux lui permit de découvrir la raison du silence inhabituel. A l'endroit où elles se réfugiaient pour passer la nuit, il y avait bien quatre poules, mais elles aussi étaient... en chocolat !
Pamphile se renfrogna. La blague commençait à devenir moins drôle.
— Les œufs, les poules... D'ici qu'ils m'aient fait le même coup pour les lapins, y a pas des kilomètres...!
Prenant une gallinacée sous le bras, il se rendit au clapier d'un pas rapide. Bingo ! Dans les cages trônaient trois fauves de Bourgogne, un papillon, un bélier français, et un magnifique géant des Flandres, tous en chocolat.
Pourtant, quelque chose clochait. Coulées dans des moules, les gourmandises de Pâques représentent une silhouette stylisée, relativement éloignée malgré tout de celle du modèle. Or là, le Géant des Flandres, par exemple, était d'un tel réalisme que si on l'avait placé à côté d'un animal vivant, il aurait sans doute fallu attendre que ce dernier bouge pour pouvoir les différencier.
Labruyère s'approcha de la porte grillagée à presque la toucher. C'était absolument ahurissant. Tout y était, les moustaches fines comme un cheveu, les longues griffes, la touffe de poils de la queue.
Mais alors, les poules...
Eh oui ! A y regarder de près, celle qu'il avait emportée offrait la même précision dans le détail. C'était la copie parfaite, avec même un doigt en moins à la patte gauche et une plume qui rebique à l'aile droite, de sa pauvre leghorn tirée un jour, non sans ce petit dommage, de la gueule d'un chien errant affamé.
Pamphile sursauta violemment, comprenant soudain l'épouvantable vérité. Même pour le plus habile des maîtres chocolatiers, il était absolument impossible d'obtenir un tel résultat. Conclusion, ce qu'il tenait en main n'était nullement une reproduction de sa poule, mais l'animal lui-même dont les plumes, la crête, le bec, et sans doute aussi les os et la chair, s'étaient transformés en chocolat...!
Il secoua la tête comme un boxeur groggy. La nature était-elle devenue folle ? Ou alors, excédée par la prétention des hommes à vouloir la singer de si maladroite façon, voulait-elle leur donner une leçon en leur montrant à quel point ils étaient loin de pouvoir l'égaler avec leurs œufs, leurs poules, leurs lapins et leurs cloches si grossièrement imités...? Et elle aurait choisi pour ça une date symbolique, celle de Pâques où justement on s'offre ce genre de friandises...
Œufs, poules, lapins, et... cloches ? Non, tout de même pas !
Labruyère se précipita à l'église et grimpa quatre à quatre les marches permettant d'accéder au clocher. Las, ses craintes étaient fondées. Si le poutrage de soutènement était toujours de bon bois et la corde en chanvre torsadé, le noble airain dans lequel avaient été coulés l'instrument et son battant avait subi le même sort que les animaux de basse-cour.
Certes, sur son pourtour, on lisait encore clairement son nom -Bernadette- ainsi que celui de ses parrain et marraine et la date de son baptême*, mais tout ceci était à présent gravé dans du chocolat.
Pamphile retourna chez lui d'un pas lent, ruminant des pensées moroses. Avant d'aller prévenir sa femme de la malédiction qui frappait le village -ou peut-être la terre entière, allez savoir- il repassa à l'étable pour récupérer le lait de la traite.
En empoignant le seau, il poussa une sorte de râle. Du lait, ce liquide brunâtre ? Non... du cacao...! Il lâcha l'anse du récipient et jeta machinalement un regard à la Branchette. Il sentit ses genoux fléchir et dut s'appuyer au chambranle de la porte. Si la Montbéliarde avait toujours sa belle robe blanche et brune, c'était parce qu'il existe aussi du chocolat blanc...
Complètement paniqué, il se précipita à la maison. Il avait besoin de mettre Léontine au courant de cette épouvantable catastrophe, d'en parler avec elle. Aucune lumière. Apparemment, elle n'était pas encore levée. Décidément, rien n'était normal aujourd'hui.
A peine avait-il poussé la porte de la chambre à coucher qu'il poussa un grand cri. Ce n'était pas son épouse qui reposait dans le lit. Ou plutôt si. Elle, mais...EN CHOCOLAT !
Tombant en pleurs à genoux à côté de la couche, il remarqua de petites taches brunes sur les draps.
« — Évidemment, pensa-t-il, vu la température régnant dans la pièce, la pauvre commence à fondre, il faut que je la mette dans un endroit frais. Qui sait ? Cette situation n'est peut-être pas irréversible, elle va redevenir comme avant, reprendre vie ».
Il saisit sa conjointe dans ses bras, mais en se retournant, se prit les pieds dans la descente de lit et s'étala de tout son long, lâchant son précieux fardeau qui s'écrasa au sol, se brisant en de multiples morceaux.
Pamphile poussa un hurlement démentiel et se mit à courir à travers la pièce en criant :
— Au secours, j'ai cassé ma femme ! J'ai cassé ma femme...!

Il se sentit soudain violemment bousculé et eut l'impression de tomber dans un puits sans fond. Ouvrant les yeux, il constata qu'il se trouvait dans son lit, aux côtés de Léontine en train de le secouer comme un prunier.
— Mais tu deviens complètement fou, mon pauvre bonhomme ! Qu'est ce qui te prend de brailler comme ça, à trois heures du matin, que tu m'as cassée ? Ah, je vois, Monsieur a fait un cauchemar gratiné. Monsieur n'a pas voulu m'écouter quand je lui disais de ne pas se goinfrer de chocolats comme il l'a fait hier soir sous prétexte que c'est Pâques. Alors, le résultat de sa gourmandise lui pèse sur l'estomac, et en voilà les conséquences. Eh bien j'espère qu'en plus tu auras une bonne crise de foie pour t'apprendre à me gâcher ma nuit...

* Lorsqu'une cloche est consacrée avant son installation dans une église, elle reçoit un nom et bénéficie tout comme un être humain, d'une cérémonie de baptême.

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