Panique à bord

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Journaliste-Photographe, j'aime aussi écrire ce qui me passe par la plume. Plutôt noire et frissonnante parfois drôle. Peut-être me volerez-vous dans les plumes après lecture ? Peut-être ... [+]

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La nausée était de plus en plus forte. Marlène avait l'impression de tanguer. Furieusement. Un coup à droite, un coup à gauche. Le mouvement n'était pas régulier mais particulièrement violent.
La jeune femme commençait à regretter cette soirée un peu trop arrosée. Une cuite inévitable suivie d'une gueule de bois mémorable qui l'attendait au tournant. Elle n'aurait jamais dû suivre ses amies dans cet enterrement de vie de jeune fille totalement débile.
Marlène détestait les traditions mais elle n'avait pas eu le choix lorsque ses meilleures copines avaient débarqué à l'improviste. Elle allait se marier la semaine prochaine pour le meilleur mais le pire s'était, de toute évidence, invité à la fête.
Et maintenant, c'était le trou noir. L'impression d'être dans le grand huit à l'assaut des montagnes russes.
Après le resto, elle s'était retrouvée en boîte à enchaîner les verres cul sec et à se trémousser sur de la techno. L'alcool aidant, elle s'était finalement abandonnée. Elle ne savait pas comment elle était rentrée chez elle ni comment s'était terminée cette sacrée soirée entre nanas. Elle s'en voulait à crever.
Elle n'osait même pas ouvrir les yeux. Le risque de vomir était trop grand. Elle sentait son corps chaviré. En plus, elle grelottait. Elle était même frigorifiée, de la tête aux pieds. Des gouttes de sueur froide semblaient recouvrir ses membres et les glaçaient jusqu'aux os.
Alors, elle prit son courage à deux mains. « Quand faut y'aller, faut y' aller », se dit-elle entre deux renvois aigres.
— 1, 2, 3 ! go !
Le regard fixé au plafond, le choc fut brutal. Elle referma les paupières puis les rouvrit. Au-dessus d'elle, de gros nuages noirs. En toile de fond, un lavis gris sombre. Une pluie fine, comme de la bruine, se déposait sur son visage balayé par le vent. Elle tenta de se redresser mais une secousse la cloua net sur son lit. Son lit ? Quel lit ? Des planches de bois qu'elle toucha du bout des doigts. Glissantes, poisseuses.
L'angoisse l'a saisie. Elle n'était pas dans sa chambre. Et encore moins sur son futon douillet. Elle leva un peu la tête en s'agrippant aux morceaux de bois pour découvrir, avec horreur, qu'elle était allongée dans un voilier d'à peine 5 mètres de long. Le frêle mât se balançait d'avant en arrière, toutes voiles dehors.
La petite embarcation semblait défier les éléments déchaînés, percutant les vagues et voguant sur une houle de près de 2 mètres.
— C'est pas possible ! C'est un cauchemar. Qu'est-ce que je fous là-dedans. C'est du délire ! Non ! Pas dans un bateau..., cria Marlène qui sombrait dans un état de panique incontrôlable.
Elle resta figée quelques minutes essayant de recouvrer ses esprits.
— Je vais me réveiller, je vais me réveiller, je vais me réveiller ! Ré-veille-TOI !!
Mais rien ne se passa. La peur était si grande qu'elle n'arrivait plus à réfléchir. Les vagues semblaient grossir. La houle s'accentuait à mesure que des éclairs zébraient le ciel plus que menaçant. Marlène était terrorisée. Elle n'arrivait ni à pleurer ni à hurler. Elle était pétrifiée.
A la panique se mêlaient l'horreur, la certitude d'une issue fatale et l'incompréhension. Marlène se redressa une nouvelle fois. Elle était seule. Toute seule. Au milieu de la mer. Pas une côte à l'horizon. Pas un oiseau dans les airs. Rien. Tout autour d'elle, un enfer aquatique. Une mer démontée. Et elle sur ce minuscule rafiot tel un fétu de paille. Comment avait-elle pu atterrir là ?

Elle s'était installée avec David à Montpellier juste après leurs études. Ils avaient décroché un emploi en même temps. Lui dans un petit cabinet d'avocats. Elle dans un collège où elle enseignait les arts plastiques. Elle devait être en pleine Méditerranée alors... mais où ? Et qui l'avait mise dans cette coquille de noix ? Quel malade avait pu lui faire ça ?
Elle avait un mal de crâne terrible. Et ce froid, toujours plus glaçant. Elle ne portait qu'un tee-shirt à manches longues, un jean et une paire de ballerines. Qu'allait-elle devenir ? Les questions se bousculaient dans sa tête amplifiant la douleur et comprimant ses tempes.
Ses mains prenaient une teinte bleutée. Elle était trempée jusqu'aux os. Elle ne tiendrait pas longtemps.
A chaque rafale, le bateau se mettait à gîter dangereusement, les voiles gonflées à bloc.
— Réfléchis, putain ! Réfléchis !
Marlène attendit un semblant d'accalmie et se jeta au pied du mât. Cramponnée, elle essaya de détendre la grand voile. Mais comment faire quand on n'a jamais mis les pieds sur un voilier ? Elle tira de toutes ses forces sur les cordes libérant la voile d'avant sans faire exprès. Le bateau sembla se stabiliser quelques secondes. Elle n'osait plus bouger, accrochée à ce bout de bois qu'elle espérait solide. Elle se mit à prier. Elle qui se disait athée. Elle ferma les yeux et attendit, presque résignée, totalement impuissante, son corps tout entier livré aux caprices de la mer et des cieux.
Au-dessus de sa tête, la bôme passait d'un bord à l'autre. «Bâbord, tribord, bâbord, tribord, bâbord, tribord», répétait inlassable la naufragée s'enfonçant dans un état délirant. Comme on pourrait compter des moutons, elle s'était mise à compter les allers-retours de la grand voile sous une pluie battante, dans un silence assourdissant.
Un sifflement aigu, surgi de nulle part, sonna le glas aux oreilles de Marlène. Epuisée, elle ne put résister à la violence du coup de vent qui s'abattit sur la petite embarcation. Elle lâcha prise et se sentit aspirée par les flots. Engloutie. Secouée. Le souffle coupé, elle essaya d'hurler. En vain. Sa bouche s'emplit d'un liquide salé. Elle suffoqua. C'était fini. Son corps inerte retomba comme une masse sur le sol.
En nage, la joue droite écrasée sur le parquet dans son vomi, Marlène venait de tomber de son lit. En s'agrippant à la table de nuit pour se relever, elle trouva une carte de David et deux billets pour une croisière en Méditerranée pour leur voyage de noce.

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