Paléontologie

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La forêt sentait l’humidité et le brûlé. Ourk-O huma l’air alentour et détecta la présence des deux hommes qu’il recherchait et celle, inhabituelle et étrange, d’une autre créature. Il pensa à la légende de l’ombre qui marche, une histoire racontée depuis des générations dans tous les clans. Aux dires des Ancêtres, l’ombre qui marche se déplaçait dans les zones boisées et devenait invisible dès qu’un homme approchait. Elle évitait les villages sauf quand elle était affamée. Cependant, personne ne l’avait jamais réellement vue.

Le chasseur décida de se concentrer sur les deux hommes. Le souvenir douloureux de son retour chez lui, un jour avant les autres chasseurs, remonta à sa mémoire. Il revit les huttes ravagées, les corps éventrés, les traces de sang partout sur les toiles du campement. Sa femme et son fils n’avaient pas survécu au massacre. Les Ancêtres eux-mêmes n’avaient pas été épargnés, un signe des meurtriers pour montrer au clan qu’ils ne craignaient pas la colère des hommes. Aveuglé par la vengeance, il n’avait pas attendu ses compagnons de chasse. Il leur avait simplement laissé un signe, un code convenu entre eux, indiquant qu’il repartait.

Le soleil commençait lentement à décliner. Ourk-O sentit l’odeur du feu. Il renifla l’air ambiant pour détecter ses proies, mais n’en décela qu’une. Il supposa que l’un des deux hommes était resté au camp tandis que l’autre était parti chercher de quoi manger, plus loin dans la forêt. Le chasseur se baissa puis décida de ramper pour se rapprocher. Le vent soufflait dans le bon sens, ce qui le rendait indétectable par un nez expérimenté. Le sol était meuble, avec peu de branches, un terrain idéal pour une approche furtive. Les arbres étaient bordés de bosquets touffus, des cachettes adaptées à la chasse à l’affût. Il s’arrêta et observa son ennemi.

Petit et trapu, l’homme arrangeait sa litière, jetait du bois dans le feu et surveillait la cuisson de son gibier. Il semblait inquiet, jetant de manière incessante un regard apeuré vers là où le soleil se couchait. Il jouait nerveusement avec son coutelas, vérifiait sans cesse son arc et ses flèches, comme si un danger imminent le menaçait, quelque part dans la forêt profonde. Ourk-O pensa de nouveau à l’ombre qui marche. Cette pensée lui inspira une stratégie d’attaque : affoler sa proie et lui pointer la mauvaise direction. Il prit sa fronde, choisit un caillou sur le sol et non une de ses munitions, trop faciles à reconnaître, puis le plaça dans la poche de peau et visa le sommet d’un arbre situé loin devant lui. Le projectile brisa une branche supérieure, provoqua la chute de plusieurs branchettes et l’envolée de quelques oiseaux. L’homme se crispa, resta figé un instant, avant de se jeter sur ses armes. Ourk-O en profita pour lui envoyer une balle dans la tête, une de ses pierres les plus pointues généralement dédiées aux bêtes de grande taille. Sa cible tomba sur les genoux, lui donnant assez de temps pour la rejoindre, lui arracher ses armes et enfin lui trancher la gorge d’un coup sec. Il vérifia la mort de son adversaire puis le prit par les pieds et le traina vers le feu. Il le plaça dans sa litière, comme s’il dormait.

* * *

Le professeur Royer brancha le rétroprojecteur, ajusta la tablette de support puis appuya sur l’interrupteur. Les étudiants étaient en train de prendre place dans l’amphithéâtre où se tenait le cours de paléontologie. Il continua ses réglages, brancha le dispositif de projection à son ordinateur portable, avant de choisir les fichiers stockés sur son disque dur.
— Vous êtes prêts ?
— Oui, professeur, répondirent d’une seule voix la dizaine de jeunes gens présents dans la salle.
— Parfait. Aujourd’hui, nous allons étudier une scène du néolithique, à travers des ossements et fossiles laissés dans une forêt aquitaine. Pour ça, j’ai compilé des photographies prises par un de mes collègues de l’Université de Bordeaux, le professeur Robert Lalanne. Le thème tient en ces quelques mots : l’ombre qui marche.

Derrière ce vocable se concentraient des années de recherches consacrées aux coutumes de chasse des premiers hominidés. L’ombre qui marche représentait un mystère encore non élucidé, celui d’une espèce méconnue, discrète en son temps et probablement redoutée par les hommes du Néolithique. Quelques fresques rupestres témoignaient de son existence, de la peur et du respect qu’il inspirait aux peuplades de l’époque. Seul un squelette complet avait été trouvé, dans une cavité forestière, à côté de ceux de deux hommes, comme si une bataille meurtrière s’était déroulée en ces lieux, quelques dizaines de milliers d’années avant l’ère moderne.

Le but du cours était d’apprendre aux étudiants comment élaborer des scénarios à partir de peu d’indices. Le professeur Royer avait déjà amené ses troupes sur le terrain, pour les familiariser avec les techniques de recueil, les relevés topographiques et l’art de ne rien négliger.
— Nous avons ici des ossements. Le premier squelette correspond à une espèce non humaine. Dans la communauté scientifique, nous l’appelons l’ombre qui marche.
— Pourquoi ce nom, professeur ?
— Réfléchissez un peu, Berthier. Au-delà de son imaginaire florissant, Robert Lalanne a traduit une réalité dans un vocabulaire évocateur.
— Cette espèce ne se montrait jamais aux humains, répondit Madeleine Elster.
— Exactement ! Il semblerait que l’ombre qui marche avait peur des hommes, qu’elle voyait comme de féroces prédateurs. En cela, elle était sage et prudente.
— Pourtant, elle a disparu, répliqua Berthier.
— Toutes les espèces sont vouées à disparaître. Vous, comme l’ombre qui marche. La différence, c’est que la science n’aura aucun mal à expliquer votre disparition.

* * *

Ourk-O n’attendit pas longtemps. Un second individu apparut dans la pénombre. Ses gestes mesurés et son allure prudente trahissaient une peur latente. Il s’approcha de la dépouille de son compagnon, huma l’air alentour puis se retourna. Le chasseur en profita pour lui décocher une balle pointue. L’homme s’écroula à terre. Ourk-O se releva, rangea sa fronde puis se dirigea vers sa victime. Soudain, les branches se mirent à bruisser, les oiseaux arrêtèrent de chanter et le feu vacilla. Il ne sentit pas la masse lui tomber sur le corps. Son dernier souvenir se résuma à une odeur d’herbes mouillées, une vive douleur à l’échine et un grognement sourd. Quand il se réveilla, il se trouvait dans une caverne, avec comme seuls compagnons l’homme qu’il avait assommé et une immense créature poilue. Ses armes étaient à terre, loin de lui, bien rangées dans une auge circulaire avec celles de son ennemi humain. Il essaya vainement de bouger, mais ses pieds et ses mains étaient entravés par une sorte de liane épaisse. Son ennemi, attaché lui aussi, gisait à terre, probablement inconscient, tandis que la créature préparait une sorte de repas composé de végétaux sombres. Ourk-O pensa qu’il avait croisé le chemin de la légendaire ombre qui marche, dont il allait servir de plat principal, avant même d’avoir pu venger son clan. À cette dernière pensée, il grogna de mécontentement.

L’ombre qui marche se retourna. Le chasseur la regarda droit dans les yeux. Ce qu’il vit le surprit. Elle avait un regard doux, malgré son aspect effrayant, son corps gigantesque et ses énormes bras. Elle ouvrit sa grande gueule, montrant des dents acérées, et émit une sorte de souffle, semblable au bruit du vent dans les arbres. Il répondit par un grognement interrogatif. Il voulait savoir ce qu’il faisait là, pourquoi il était encore en vie et ce qui l’attendait. Elle hocha la tête lentement. L’ombre qui marche semblait fatiguée, vieille, usée par des années passées à se cacher des hommes. Ourk-O éprouva de la compassion pour elle. Il grogna doucement, calmement, et hocha la tête à son tour.

L’ombre qui marche reprit ses occupations. Elle mélangea des fougères et des champignons, pressa des fruits forestiers, broya des morceaux d’écorce et constitua une sorte de brouet. Ensuite, elle en prit une dose dans son immense main puis la porta lentement à sa gueule. Ourk-O entendit une sorte de mélodie sifflée, proche du langage des oiseaux. Visiblement, elle aimait le résultat de sa cuisine et le faisait savoir. Elle se tourna, s’approcha de son prisonnier et lui tendit lentement sa main. Il grogna doucement puis commença à lécher le brouet. L’ombre qui marche se remit à souffler.

Ourk-O se sentit en sécurité. Il accepta une deuxième portion de brouet. L’ombre qui marche lui servit sa ration encore plus délicatement que la première fois. Elle ne cessait de le regarder, avec un air doux, comme celui d’une mère devant son enfant. Il se décontracta, grogna de plaisir puis rota de satisfaction, une tradition ancestrale dans son clan quand on était invité par un autre village et que le festin s’avérait à la hauteur des attentes. Elle le fixa avec stupeur, plissa son museau, avant de se mettre à hoqueter. Des larmes lui montèrent aux yeux, son immense corps commença à trembler et ses larges mains s’ouvrirent, la paume dirigée vers lui. Ourk-O pensa que la créature était en train de pleurer. Il la fixa à son tour, grogna les noms de sa femme et son fils, puis laissa enfin la tristesse l’envahir et déclencher des torrents de larmes sur ses joues et sa bouche.

* * *

Une fois le préambule scientifique terminé, le professeur Royer rentra dans le vif du sujet. Il afficha une photographie des trois squelettes et fit mine d’attendre une réaction de ses étudiants.
— Un détail me semble inhabituel. Les positions des squelettes sont étranges, remarqua Madeleine Elster.
— Que vous inspirent-elles ?
— Deux scènes différentes, l’impression de deux réalités distinctes. L’ombre qui marche semble tenir un des hommes dans ses bras, comme si elle tentait de le protéger d’un danger imminent.
— Le protéger de quoi ? De l’autre homme ?
— Non, l’autre homme est dans une position presque antinaturelle. On dirait qu’il était entravé quand la mort l’a frappé. Son squelette est trop éloigné de la première scène. Il n’y a aucun rapport de causalité entre les deux. Le drame concerne les deux corps enlacés.
— Vous avez beaucoup d’imagination. Bientôt, vous allez nous raconter une histoire d’amour entre un homme du néolithique et une créature monstrueuse.
— C’est du même niveau que le terme inventé par Robert Lalanne. Il ne la décrit pas comme un monstre. Elle est presque humaine. Elle marche, comme nous, elle est notre ombre, celle de l’homo sapiens, notre cousine éloignée ou notre voisine cachée.

Les yeux bleus de Madeleine Elster brillaient de mille feux. Le professeur Royer comprit pourquoi il admirait cette jeune femme. Elle remettait de l’humanité là où les autres ne voyaient que de la science, des bouts d’os éparpillés par les soubresauts de la planète, égarés dans les tourments de l’Histoire. Elle osait affirmer ses idées, ses intuitions, son regard différent, devant les pontes de l’enseignement supérieur et les premiers de la classe, au risque de paraître ridicule. Il sentit monter en lui une envie irrépressible de la prendre dans ses bras, comme l’avait fait l’ombre qui marche avec l’homme du néolithique dans cette scène magnifique décrite avec brio par Madeleine Elster.

Berthier brisa la magie du moment en posant la question présente à l’esprit des autres étudiants.
— Si la créature n’avait pas peur de l’autre homme, qu’est-ce qui l’a effrayée ?
— La proximité de la mort. Tous les mammifères supérieurs la ressentent, même vous. L’ombre qui marche, les analyses l’ont prouvé, était issue d’une espèce d’hominidés très avancés, aux capacités cérébrales importantes, voire au-dessus de celles de l’homo sapiens.
— Pourtant, cette créature n’a pas survécu. À quoi ça sert d’être plus intelligent que les autres, d’avoir un plus gros cerveau, si c’est pour disparaître ?
— Je vous renvoie la question, Berthier, répondit le professeur Royer, un peu excédé du tour que prenait la discussion.

Madeleine Elster sauva la mise au maître de l’amphithéâtre. Elle se leva et répondit à la question de son condisciple.
— En réalité, ça ne sert à rien. En termes d’intelligence émotionnelle, l’ombre qui marche était supérieure à l’homo sapiens. Pour cette raison, elle se cachait des hommes du néolithique, trop dangereux pour elle. Sa nature la condamnait à disparaître, dans un monde où le Beau ne durait jamais longtemps, parce que l’Utile s’avérait le plus fort.
— Elle est morte en tentant de sauver un homme dont elle se cachait depuis des générations, remarqua Berthier.
— Tu as raison. L’ombre qui marche était probablement la première créature romantique.
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