Pain perdu

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Gobu (Alain Stern) d'origine hongroise, est né en 54 à Paname. Après des études de lettres et de journalisme, il a fait de la musique, écrit et même publié un roman, bossé dans la com'  [+]

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L’était tard. Très tard. Pour tout te dire, y avait plus que le Bouge d’ouvert pour s’en jeter un à point d’heure, et quand le bon Manu et la brave Sylvie te prient poliment mais fermement de basculer fissa ton dernier verre histoire qu’ils puissent baisser le rideau de fer et épousseter le plus gros avant de s’aller rouler dans les toiles, c’est que c’est vraiment le moment de tirer sa révérence. Comme on était plus que deux depuis une heure avant le black-out, je m’étais fendu de deux trois tournées, enfin peut-être bien quatre ou cinq, point on ne compte quand on aime. Le type qui me tenait compagnie avait l’air d’être à sec, et quand je vois quelqu’un à sec ça me donne soif. On se refait pas.

Bref on s’est retrouvés tous les deux sur le pavé mouillé, avec l’air d’en avoir qu’une de ceux qui se demandent où ils pourraient bien aller se finir pour de bon au calme. Au rade, je n’avais pu voir le gugusse que de profil, et comme il se tenait voûté au-dessus du comptoir, j’avais pas vraiment pu me rendre compte de son allure. Mais sous le blême soleil de minuit des réverbères, et de face, oh pardon comment qu’il en jetait ! Je suis pas spécialement petit, mais le bestiau me dominait d’une bonne tête, et question largeur, je suis pas sûr que j’aurais pu faire le tour de ses épaules de mes deux bras. Il avait des cheveux plus dorés que des blés de haute saison et ses yeux semblaient taillés dans la glace des fjords. Il portait un long manteau de cuir brut et ses bottes auraient aplati un alligator sans s’en rendre compte. Bref en d’autres circonstances, j’aurais changé de trottoir rien qu’en voyant pointer son ombre au coin de la rue, mais comme je l’avais rincé jusqu’à la fermeture, désormais entre nous c’était à la vie à la mort.

— Bon et on va où, là maintenant ?

J’ai demandé en essayant de pas trop bafouiller, mais il a écarté ses bras en sémaphore comme si je lui avais causé en patagon. Sympa mais pas très causant le bonhomme. Ceci étant on allait pas rester plantés là toute la nuit et fallait bien que quelqu’un prenne une décision.

— Bien bien, dans ce cas je propose qu’on aille chez moi s’écluser le der des ders, et peut-être même se jeter quelque chose de solide dans la soute histoire de colmater le plus gros.

La glace a roulé dans ses orbites comme une toupie d’azur, mais il ne m’en a pas moins emboîté le pas avec la docilité d’un clébard à la poursuite d’un chapelet de saucisses en vadrouille.

Heureusement je crèche à moins de dix minutes à pied du Bouge et mes santiagues connaissent le chemin. Faut ça, quand on a pris l’habitude de faire l’extinction des feux dans son troquet favori. Tandis que nous tracions dans les rues désertes, je l’ai bien examiné, et je me suis dit que décidément c’était bien de l’avoir comme bodyguard.

Une fois chez moi, il s’est abattu sur mon canapé qui en a craqué d’indignation, et je me suis contenté d’un fauteuil. Y avait pas photo. Pour rester correct, fallait quand même qu’on se présente. Au troquet il n’avait ouvert la bouche que pour me dire merci à chaque verre que je lui offrais, et j’en venais à me demander s’il connaissait un autre mot de notre langue. Mais bon, c’est comme ça : y a des gens qui préfèrent en dire pas assez que trop. C’est pas plus mal, des fois.

— Euh… tu t’appelles comment ?

Il m’a dévisagé un moment sans répondre et puis il s’est levé avec une telle fougue que j’ai pensé qu’il allait m’en coller une et que j’allais relooker le papier mural avec ma cervelle. Mais il s’est contenté de me serrer dans ses bras et là j’ai bien cru que j’étais en train d’embrasser un ours polaire ou quelque créature assimilée. Il m’a relâché juste avant la syncope, a esquissé une révérence et articulé, non sans élégance :

— Moi Thorgal… Thorgal Aergisson, fils de Thor !

Ben voyons ! V’là autre chose ! Fallait trouver du répondant, sinon on allait droit au malentendu générateur d’embrouilles.

— Et moi c’est Gobu… Gobu le Soiffard, fils de sa mère !

Il a éclaté d’un rire à fêler les carreaux et m’a gratifié d’une bourrade qui a manqué me faire basculer par-dessus la table basse.

— Ha ha… Moi Thorgal… toi Gobu… Nous amis… nous frères !

Ça c’est tout moi ! Y a vraiment que ma pomme pour hériter en plein milieu de la nuit d’un frangin tout droit sortit d’une BD héroïco-médiévale. Mais bon, fallait s’y faire : la famille, c’est pas comme les amis : t’as pas le choix. Satisfait de ma réponse, il s’est de nouveau affalé dans le canapé avec la légèreté d’un mammouth se vautrant dans une mare. La facture, faudrait que je l’envoie au Valhalla si je voulais être remboursé ! Entre-temps, j’avais pioché derrière la plante verte la boutanche de scotch que je planque pour les cas d’urgence, et il a sifflé son verre comme tu ravales un glaviot déplacé. On a trinqué sans façons et je me suis dit que le moment était venu de casser une petite graine. Je suis parti en expé vers le frigo quand je me suis souvenu que le Grand Migou et les autres cinglés avaient fait table rase la veille et que je n’avais pas eu le temps de faire le réassort. C’était bien ma veine, alors que je venais d’hériter d’un invité surprise certainement nanti d’un appétit d’ogre. En fait il ne me restait pour tout potage, si je puis dire, que six œufs, un carton de lait, un demi-paquet de pain de mie au bord de la dessiccation, du sucre vanillé et un flacon de cannelle en poudre. À la guerre comme à la guerre, me suis-je morigéné, et ce pain-là ne sera pas perdu pour tout le monde, nom d’un troll !

Il engloutissait son pain pas perdu avec la voracité d’un percepteur se ruant sur le contribuable. Pendant qu’il bâfrait en s’enfilant de grandes rasades de pur malt, il a tenté de m’expliquer son cas. Si j’ai bien compris son argumentaire entrecoupé de bruits de mastication, il aurait été victime de Sylvie la Sorcière aux cheveux de feu, une salope pur jus qui lui aurait fait boire par félonie un philtre maléfique. Moyennant quoi il s’était retrouvé à mille lieues et plus de dix siècles de chez lui. Ça n’avait pas l’air de le surprendre outre mesure, mais enfin de nos jours c’est comme ça : on ne s’étonne plus de rien. Quand on a eu fini la poêle et tordu le cou à la bouteille, j’ai mis de la musique, histoire qu’il puisse s’endormir en paix. Vu la taille et la brusquerie du gaillard, j’ai fait l’impasse sur le heavy metal. Il me restait encore un peu de mobilier en état de marche. J’ai essayé la country, mais il a grimacé et je me suis rabattu sur Wagner. Le crépuscule, et là il a pris un air extatique, a roté comme un tigre qui feule, et s’est mis à ronfler à en réveiller tout le palier. J’étais sûr que le Valhalla de ce bon vieux Richard lui ferait cet effet-là. Ça ne loupe jamais avec les guerriers scandinaves. Il a dû s’endormir avec des rêves peuplés de walkyries consolatrices aux boucles de cuivre et aux seins de granit. Y a pire pour se couler dans les bras de Morphée. Je l’ai recouvert d’un plaid en patchwork en me jurant de ne pas oublier de lui demander le lendemain les coordonnées de la salope aux cheveux de feu qui lui avait refilé la tisane qui l’avait mis dans cet état. Ça peut toujours servir.

Je me suis couché à mon tour en me disant confusément qu’au réveil, après une bonne douche, deux triples cafés, un demi-tube de Guronzan et quelques cachets d’aspirine, tout serait rentré dans l’ordre. Je n’aurais plus sur mon canapé qu’un brave motard un peu ébouriffé, il me remercierait de mon hospitalité, s’excuserait du dérangement et me promettrait de remettre ça à la première occasion sur ses gants. Après l’aspirine, je suis allé voir dans le salon s’il en écrasait encore, mais le canapé était vide et le plaid soigneusement replié sur la table basse.

Sur le tissu brillait ce qui avait l’air d’une pièce en métal jaune. Sur l’avers, elle était frappée d’un drakkar à la gueule hérissée de sabres, tandis que le revers présentait ce qui semblait bien être des runes scandinaves. Sacré Thorgal !
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