5
min

Page Blanche

Image de AlexAnne

AlexAnne

1 lecture

0

Le premier trait est décisif. Il définit la structure du dessin et forme le cœur de l’œuvre. D’autres traits suivront, s’enchaînant rapidement, rendant le croquis plus riche, plus beau et plus complet. La concentration et l’état d’esprit de l’artiste donneront de l’âme au dessin. La couleur rendra vivante la simple esquisse au crayon noir pouvant ainsi montrer la passion, la peur, ou la colère que ressent le protagoniste du dessin. Les sentiments de l’artiste rencontreront la feuille les exprimant de la pointe de son instrument sacré.
« La théorie est bien plus belle que la pratique n’est-ce pas Hitami ? »
Cette phrase toute simple de Davis (mon professeur de dessin) ne me réconforta guère. Je savais parfaitement que ce n’était pas en lisant ce traité théorique sur le dessin que je retrouverais l’inspiration artistique qui m’avait quitté depuis presque déjà un mois, au décès de ma mère. Depuis, impossible de retoucher ne serait-ce qu’un crayon et pourtant j’avais essayé maintes fois -que de nuits blanches passées à tenir un crayon en tremblant comme une idiote. Je ne mangeais plus - c’était devenu accessoire - ne dormais plus non plus. Je dépérissais, n’ayant plus d’attaches dans la vie. Mon âme d’artiste était partie avec ma mère, comme j’aimais le dire si souvent.
« Hitami, tu meurs à petit feu, tu dois te ressaisir ! »
Il pouvait dire ça, lui. Son bonheur rayonnait à chaque fois qu’il me souriait si gentiment.



-1-
Avec sa grande carrière d’artiste mondialement connu sa femme et sa si mignonne petite fille de quatre ans il pouvait parler de « se ressaisir ». Il était si heureux.
« Hitami ? Ça va ? »
Non ça n’allait pas... Je ne me sentais pas bien.
Je me levais, tendant ma main vers la sortie.
Je crois que je me suis écroulée.
Le noir.
Réveil. Je me relève lentement observant l’endroit bizarre ou je me trouve. Je ne suis pas dans l’atelier de dessin de Davis. Toute l’immense pièce est d’un blanc neige absolu, carrée, sans aucun défaut. Cette impression de vide complet me fait tellement mal à la tête. Je tombe à genoux, les mains sur ma poitrine et commence à pleurer doucement. Vais-je donc déjà rejoindre ma mère ? Maman... Un horrible hurlement brise alors le silence étouffant de mon étrange cellule. L’infini blanc de mon étrange cellule se tord, s’étire, laissant apparaitre des traces de rouge, de bleu et de jaune.
« Si ces couleurs se mélangent... »
L’explosion des couleurs me projette de l’autre côté de la salle. Mon dos me brûle et je n’arrive pas à me redresser. J’ouvre un œil. Les nouvelles nuances de couleurs tournent autour de moi, le rose dansant avec le violet, le rouge sang m’hypnotisant par le sentiment de violence qu’il dégage. Brusquement les couleurs se rassemblent, formant un immense arc en ciel inquiétant. Guidé par la peur, je me relève et commence à courir vers l’autre côté de la pièce, paniquée.


-2-
Mais le serpent coloré vient s’entourer autour de moi, faisant pénétrer chacune des couleurs dans ma peau. Je hurle de douleur. Ce ne peut pas se terminer comme ça... Subitement, un immense pinceau apparait alors telle la lance de St Georges. Je m’en saisis et commence à capturer les couleurs du bout des poils de l’instrument. Le rouge sang est le premier d’une longue série de nuances colorées. Le bleu foncé est le dernier à toucher le bout du pinceau. Lorsque toutes les couleurs sont contenues dans le minuscule bout magique de l’outil, je les relâche doucement, peignant avec soin. Un visage de femme apparait alors murmurant un « merci » soulagé. Je veux la remercier aussi mais les vertiges me reprennent. Le sol se dérobe sous moi et le bruit de ma chute est couvert par mes hurlements affolés.
Une lumière blanche m’aveugle tandis que j’essaye vainement de respirer mais quelque chose m’en empêche. Un masque. Je replonge.
Je frissonne sous mon pull. La température a tout à coup chuté et mon corps est totalement affolé. Inopinément, un clapotis léger parvient jusqu’à mes oreilles. Constatant que je suis au beau milieu d’un océan, je ris nerveusement ; ma folie est à son paroxysme quand je me rends compte que l’océan est composé d’aquarelle verte et bleue et non d’eau. Tomber dans les profondeurs de l’océan a toujours été une de mes plus grandes phobies. Mais mon âme d’artiste reprend le dessus et je me calme lentement.








-3-
Je m’assois sur le bout de bois mort qui me sert de barque et contemple l’œuvre d’art qu’est cette mer. Je ferme les yeux lentement, portée par le courant. Tout à coup, de joyeux cliquetis me sortent de ma torpeur. De magnifiques dauphins bleus et verts tournent autour de ma barque.
Leur beauté parfaite m’émeut et me fait esquisser un sourire. Je leur tends une main... Que je m’empresse de retirer. Les dents pointues de ces dauphins ne sont pas normales, pas plus que leurs têtes allongées. Ce ne sont pas des dauphins... Brutalement, l’un des requins saute et me fait tomber, déchirant mon pull dans la chute. Je tombe à l’eau bruyamment, ne pouvant nager à cause de l’épaisseur de la peinture. Je me noie lentement, soulagée que les requins d’aquarelle ne me poursuivent pas, dissous dans l’immense océan coloré.
Un tourbillon bleu s’agite autour de moi, aux odeurs de désinfectant et de sang désagréables. Toujours ce masque sur ma bouche...
Je réapparais dans une somptueuse chambre, aux parfums d’encens et de cannelle. L’odeur me pique horriblement les yeux. Une énorme lampe chinoise orne l’unique fenêtre de la pièce, éclairant agréablement l’endroit où je me trouve. Je sors du royal lit, prête à mener ma nouvelle bataille quand des cris de guerre se font entendre. Je me précipite à la fenêtre, affolée. Le spectacle que m’offre la cour principale m’horrifie : comme dessinée au crayon, la cour est envahie par des croquis humains armés de lances en forme de feutres et crayons.





-4-
Trop absorbée par la fascinante scène qui se déroule devant moi, je ne sens même pas le palais se désagréger et je chute violemment sur le sol gris et poussiéreux. Les hurlements des soldats alentour me chargeant, me pétrifient de peur et je ne peux bouger. Lorsque le premier stylo me transperce, je ne sens même pas la douleur, ne faisant que contempler mon sang, aussi noir que l’encre, couler. Je ne veux plus vivre ; je ne veux que mourir, rejoindre ma mère et mon inspiration envolée. C’est douloureux de mourir si misérablement. J’ouvre les yeux, décidée à contempler ma mort lorsque l’encre de ma blessure commence à s’agiter et s’éparpiller jusqu’à former des mots, ces mots que je connaissais si bien « La couleur rendra vivante la simple esquisse au crayon noir pouvant ainsi montrer la passion la peur ou la colère que ressent le protagoniste du dessin. ». Pour survivre, je n’avais qu’à finir le dessin, à achever ces croquis. Je sors difficilement la lance de mon cœur et la contemple. C’est un magnifique pro marker noir édition 1998, un de ceux qui sont devenus si rares de nos jours par leur qualité et leur prix. J’entends au loin des cloches annoncer la bataille. C’est l’heure de réaliser le plus beau encré noir que j’ai dessiné jusque-là. Je m’élance vers les soldats, armée de toute ma rage et de tout mon désespoir. J’en touche un de ma lance, le transformant en un grand seigneur japonais.










-5-
Les attaques de groupe s’enchainent mais je les élimine courageusement, faisait naitre de mon feutre d’autres héros et animaux imaginaires. Mais leur grand nombre me fait reculer jusqu’à un précipice sans fond. Je le contemple, prête à retourner dans un nouveau monde pour accomplir une nouvelle œuvre. Mais rien ne se passe, les croquis de soldats avancent toujours plus menaçants que jamais.
« Finalement, le dessin n’est vraiment pas fait pour moi. Même avec un marqueur légendaire je n’arrive pas à finir cette œuvre ».
Préparée à partir enfin, je lève lentement la tête au ciel, mes larmes se mélangeant à l’encre de ma singulière lance. Et si au lieu de tomber je me relevais ? Je lève le bras vers le ciel, comme un signe d’espoir, comme si je n’avais pas encore perdu, comme si je méritais d’être une dessinatrice. Je ferme les yeux et attends. Longtemps... Lorsque je me décide enfin à rouvrir mes yeux, je suis entourée de vide. Rien à l’horizon. Que du noir et ce, à l’infini. Je marche droit devant moi, cherchant une sortie, la Sortie. Mais rien. Tout à coup, j’entends des chuchotements derrière moi. Je recule alors....
« Elo’, je dois aller voir le notaire d’Hitami afin de parler de tu-sais quoi...
Mais c’est la voix de David ? Qu’est-ce qu’il fait ici ? Et de quoi parle-t-il ?
... Si elle se réveille, dis-lui que je suis allé acheter des fleurs d’accord ?
Ça devient de plus en plus bizarre...
...Elle ne doit plus trop être... affaiblie...





-6-
Depuis quand suis-je une petite fille fragile... ? Je dois absolument sortir d’ici... au plus vite.
Je m’assois, ferme les yeux et réfléchis. Je me sens comme bloquée dans mes propres angoisses, je les ai toutes affrontées toutes... sauf une.
Je rouvre les yeux.
La page blanche.







-7-

0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,