4
min

Ouvrez !

Image de Florence

Florence

25 lectures

3

« Ouvrez, c’est l’huissier »
Il m’a réveillée en sursaut en tapant contre la porte. Je n’y crois pas.
« Ouvrez, c’est l’huissier » Et si je n’ouvrais pas? Je pense que cela ne changerait pas grand-chose. Je m’assois sur le bord de mon lit et enfile mes vieilles mules élimées. Debout, tel un automate, j’avance. En tirant la porte vers moi, je découvre quatre hommes : d’abord l’huissier. Il a la quarantaine, un jean bleu, une veste, une chemise à rayures étroites blanches et bleues. Le serrurier avec sa caisse à outils me rappelle que toute résistance était inutile. Il repart aussitôt. Deux gendarmes, si par hasard, il me venait à l’esprit de me débattre ou d’être violente. J’ai 68 ans et suis percluse d’arthrose. Je les fais entrer.
« Madame, vous avez des arriérés de loyers impayés depuis un an. Vous n’avez répondu à aucun courrier. Je suis mandaté par le propriétaire pour vous expulser de cet appartement. Je vous laisse le temps de rassembler vos affaires. Vous aurez encore un mois pour déménager le reste. Sinon, ce sera transporter à la déchetterie ». Mais je ne connais personne qui puisse m’aider à débarrasser l’appartement. Mon fils est ma seule famille et il vit aux Etats Unis depuis cinq ans. On ne s’est retrouvé que quatre fois depuis son départ. Je repense à la dernière discussion avec ma voisine « Fais attention, un jour ça va mal finir tes histoires d’argent. Je t’aurai prévenue. Ne viens pas m’appeler au secours. » Je ne l’ai plus revue. Ce n’est pas de ma faute. Je suis si seule. Je comble le vide par tout un tas d’achats inutiles. Et pour renflouer les caisses, je participe à des jeux de toutes sortes qui me promettent des gains qui n’arrivent jamais. Mais moi, je veux y croire. Alors je continue à jouer. Mon logement est rempli de crèmes de beauté, de gels pour la douche, de conserves, de corbeilles de chocolat. Et rien n’arrive dans ma boîte aux lettres. Juste des prospectus qui m’annoncent écrit en gros et en rouge que je recevrai un chèque après avoir envoyé une nouvelle commande. Tous les jours ils m’écrivent, m’appellent au téléphone. Je n’ai pas eu la force de me battre et de leur dire d’arrêter. Si seulement j’avais accepté de rencontrer l’assistante sociale. A force d’être seule, j’ai oublié que l’Autre pouvait m’apporter quelque chose. Bon, ce n’est pas le moment de se dire et si ceci et si cela. Trop tard, c’est trop tard, il faut que je parte. Qu’est ce que je vais emporter? Des vêtements? J’en trouverai toujours. Ah si, au moins le chemisier en soie que Jean m’avait offert lors de nos fiançailles. Je ne peux pas prendre de meubles, peut-être quelques bibelots. Mais pour mettre où? Surtout ne pas oublier les papiers importants comme ma carte Vitale, ma pièce d’identité, les documents relatifs à la retraite, le numéro de téléphone de mon fils. Sur la commode, il y a toutes ces lettres que je n’ai pas ouvertes et qui sont empilées. Je les avais presqu’oubliées. Ce matin, c’est comme si elles me criaient leur colère à la figure. Je vais prendre quelques photos, seuls témoins du temps passé. Et surtout, je crains que ma mémoire m’abandonne elle aussi. Alors les souvenirs, comme le reste de ma vie, partiraient en lambeaux. Tiens, le cliché en noir et blanc de mes parents lorsqu’ils se sont mariés. Ils sont décédés depuis longtemps. Et aussi celui de mon frère le jour où il a eu son permis de conduire. Il est mort deux ans plus tard au volant de sa voiture. Une photo de mon amoureux de toujours qui a quitté ce monde un matin de mai. J’ai un très beau portrait de mon fils et puis des diapositives d’anciennes amies. Je n’ai pas su entretenir notre relation par négligence, par paresse et elle a fini par se dissoudre dans cours du temps qui passe. Je range tout cela dans une petite pochette. Les hommes discutent dans l’entrée de l’appartement. Perdue dans mes pensées, leur bavardage est à peine audible. Je vais prendre ce rouge à lèvre qui me donne bonne mine. Il va être rapidement utile. Voilà, je suis prête. Je ne me rends pas bien compte de ce qui m’arrive. J’attrape un manteau pour l’hiver prochain. Où serai-je à ce moment-là ? « J’ai fini messieurs. » L’huissier pose sur moi un regard triste et je sens du dégout dans les yeux de l’un des deux gendarmes. « Je sais ce que vous pensez, comment peut-on en arriver là ? » « Oh vous savez, moi je m’en fous. J’ai juste envie de rentrer pour m’occuper de ma gamine ». Empathie zéro. Nous sortons et l’huissier ferme énergiquement la porte à double tour. Je réalise. J’ai l’impression qu’un couperet vient de tomber. Ce cliquetis presque violent dans la serrure ne s’effacera jamais de ma mémoire. Comme s’il disait « c’est fini». Une sentence vient de tomber au tribunal de la vie. Nous montons tous les quatre dans l’ascenseur. Un silence de plomb s’installe dans la cabine tout le temps que dure la descente des 13 étages. A la sortie les deux policiers s’en vont, l’huissier me demande si je souhaite qu’il appelle quelqu’un. Je fais non avec la tête. « Voulez-vous que j’appelle le 115 ? » Je continue à faire non. Il me salue et tourne les talons. Je suis là, seule, avec ma valise. Elle n’est pas très lourde et je décide d’aller m’asseoir dans le square tout proche. A cette heure-ci, l’endroit est très calme, les mamans et leurs landaus n’arrivent généralement qu’en début d’après-midi. Il n’y a personne, je choisis le banc près de la fontaine. Le clapotis de l’eau pour seule compagnie. Qu’est ce qu’une vie qui tient dans une valise? Forcément, une vie de pas grand-chose, presqu’inutile. Qu’ai-je fait de ces 68 années? Plus de famille, plus d’amies, plus d’argent. Tout semble s’être envolé. Assurément je n’ai rien bâti de solide. On dirait la cabane en papier de l’un des trois petits cochons. A la moindre épreuve, elle s’écroule. Quel gâchis. Comment font les autres? Je ne sais pas. Moi, je n’ai plus d’énergie. En ai-je eu une fois dans ma vie? Si au moins j’avais mon fils à mes côtés. Il a choisi de mettre un océan entre nous. De toute façon, ce n’est ni de sa faute ni à lui de me prendre en charge. Où vais-je aller et pour quoi faire ? A mon âge, on ne repart pas à zéro. C’est trop tard. Peut-être juste prévenir le prochain passant de ne pas gaspiller sa vie. C’est trop douloureux à la fin. Oui, c’est une bonne idée. Après, on verra.
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Florence
Florence · il y a
Juste se rappeler d'apprécier ce qui est autour de nous tant qu'on peut.
·
Image de Parfumsdemots
Parfumsdemots · il y a
Affreux ,société à revoir ...
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une tranche de vie bien décrite qui évoque le passage ineluctable
et brutal du temps, et une certaine tristesse pleine de regrets et
de déception ! Une invitation à venir découvrir “le lys des vallées”
qui est en Finale pour le Grand Prix Automne 2018. Merci d’avance
et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Ouf ! Ma nuit de garde est terminée. Je file à la maison. Le programme est tout tracé : dormir puis direction le canapé pour regarder le tennis à Roland Garros avec une canette de bière très ...