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Jo Theroude

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FINALISTE
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Voilà six mois, aujourd’hui, qu’Alex ne trouvait plus le sommeil ou alors uniquement quelques heures par-ci, par-là. Et encore, il était dû à l’épuisement ou aux somnifères qu’il ingurgitait tous les soirs. Six mois qu'il ne comprenait toujours pas pourquoi sa femme était partie sans rien dire, les laissant seuls, lui et Lucas. Leur fils. Lui aussi le vivait mal, très mal. Les cauchemars incessants rythmaient ses nuits, leurs nuits.
Cette nuit ne dérogeait pas à la règle.
— Papa ! Papa !
Cette petite voix stridente qui hurlait de terreur, Alex l’entendait chaque jour, chaque soir, chaque fois que la nuit tombait. Les premières nuits, Alex n’avait pas fait attention, mais cela devenant récurrent, il avait fini par constater que les hurlements de Lucas se produisaient à la même heure. Pas dans la même tranche horaire, non. À la même heure ! À la minute près. Cela ne pouvait en aucun cas être une coïncidence. Une nuit, dans un excès de colère, Alex avait détruit à coups de poing ravageurs son radio-réveil. Il ne supportait plus de voir cette heure qui s’affichait de ces grands chiffres rouges lumineux. Dans la pénombre de sa chambre, il avait l’impression que seuls ces trois chiffres existaient.
Trois, trois, deux.
Depuis, même s’il lui arrivait de voir apparaître l’heure parfois, il attendait dans la pénombre que son fils l’appelle au secours. Une pénombre à laquelle il ne s’était pas habitué. Elle lui faisait peur. Il ne s’était jamais rendu compte à quel point la nuit pouvait être effrayante. Le grincement d’une porte chez les voisins, un mur qui craque, le grondement du réfrigérateur, aucun son ne lui échappait, pas même le miaulement d’un chat errant et encore moins les hurlements de Lucas. Alex redoutait de fermer les yeux. Même une seule seconde. Il ne voulait pas voir son fils, le reste de sa vie, s’envoler à son tour. Si bien que chaque nuit, il s’empressait d’aller rassurer son fils de sa présence.
— Papa ! Papa !
— Chut ! Papa est là, champion. Chuchota Alex.
Lucas se cramponna à son père, comme s’il allait tomber dans le vide. Alex pouvait ressentir la terreur qu’éprouvait son fils. Il transpirait à grandes gouttes et son petit cœur battait si fort qu’on avait l’impression qu’il résonnait dans toute la maison.
— Il était encore là, papa. À la fenêtre, j’te le jure. Pleurait le petit garçon.
— C’est encore un cauchemar, mon grand. Regarde, les volets sont fermés.
— Non, je ne veux pas regarder, papa.
— OK, c’est bon. Ne regarde pas. Mais je suis là maintenant.
C’était chaque soir le même rituel. Lucas voyait une ombre à travers sa fenêtre. Il n’arrivait pas à distinguer parfaitement les traits de cet individu, mais il apercevait parfaitement son regard. De grands yeux jaunes et la peau très blanche. C’est ainsi qu’il la représentait sur ces dessins qu’il esquissait tous les jours. Deux grands yeux jaunes sur un visage blanc sans traits et une ombre noire, imposante, comme enveloppée dans une grosse parka à capuche. Elle se dressait devant sa fenêtre, observatrice, le fixant de ce regard à faire pâlir un mort. Selon le pédopsychiatre qui le suivait, c’était ainsi que son fils se représentait l’abandon de sa mère : une ombre menaçante. Au fur et à mesure des séances, le docteur avait expliqué à Alex que son fils s’imaginait une sorte de créature maléfique qui l’observait et qui attendait que Lucas le regarde pour le faire disparaître comme sa mère. Il vivait dans le déni le plus total et dans son monde, il était impossible que sa maman l’ait abandonné.
— Je t’aime, mon grand. Tiens bon, on va s’en sortir. Chuchota Alex, une larme roulant sur sa joue.
Lucas s’était endormi, comme à chaque fois, blotti dans les bras de son père et ne se réveillerait qu’au petit matin. Alex aurait aimé l’emmener dans son lit et le serrer fort dans ses bras, mais selon le docteur cela ne l’aiderait pas à surmonter sa peur. Alors, le cœur serré, il fit comme chaque nuit. Il le reposa dans son lit, le borda et lui déposa un baiser sur le front. Puis, il partit, toujours dans la pénombre, regagner sa chambre. Il s’obstinait à ne pas mettre la lumière, car il voulait à tout prix se rappeler que c’était la nuit. Il essayait de faire face à sa dépression, de tenir la dragée haute pour ne pas à son tour, abandonner son enfant. Il était devenu insomniaque et pour ne pas sombrer dans les abîmes de la démence, il s’imposait le noir complet pendant la nuit afin de ne pas compromettre son cycle circadien.
Alex arriva dans sa chambre et fit comme s’il ne voyait pas ces trois chiffres lumineux qui prenaient toute la surface de son mur et qui clignotaient comme après une coupure de courant.
Trois, trois, deux.
Il se coucha et s’enroula dans sa couette. Il essaya de fermer les yeux, mais il n’y parvint pas. Toujours cette crainte de perdre son enfant. Alors, il regarda malgré lui cette heure clignoter, lui rappelant cette fameuse nuit à trois heures et trente-deux minutes. Cette nuit où en se réveillant, croyant avoir entendu hurler, il avait découvert son lit vide. Il ne s’était pas inquiété outre mesure, mais ne voyant pas sa femme regagner la chambre après une demi-heure, il s’était levé et avait cru mourir en découvrant qu’elle n’était dans aucune pièce de l’appartement. Il avait essayé de la joindre sur son téléphone portable, mais il était resté chez eux, lui. Comme toutes ses affaires, par ailleurs. Son monde s’était écroulé comme un château de cartes dans un courant d’air et ne tenait dorénavant qu’à un fil... Lucas. S’il n’était pas là, il aurait déjà rendu les armes. Finalement, l’homme n’était fort qu’avec une femme à ses côtés. Sans elle, Alex avait la sensation de ne servir à rien et de ne pas être en mesure d’affronter le destin. Combien de temps arriverait-il à tenir debout ? Combien de temps pourrait-il protéger son enfant ? Il faisait de son mieux, mais chaque jour qui passait, Alex ne faisait que ressasser toutes leurs disputes. Il avait toujours pensé qu’elles étaient indispensables dans un couple et qu’elles permettaient à l’amour de perdurer dans le temps, tant qu’elles n’étaient pas trop fréquentes. Mais cette certitude fut ébranlée cette fameuse nuit à trois heures et trente-deux minutes. Depuis, il cherchait désespérément ce qui avait pu la faire fuir au beau milieu de la nuit, sans rien apporter avec elle et en abandonnant même son enfant. Il ne reconnaissait en rien la femme qu’il avait épousée l’année précédente et qui avait partageait sa vie dix ans durant.
Alex fut sorti de ses songes et son cœur s’emballa en entendant ces petits pieds tambouriner sur le sol.
— Papa ! Papa ! cria une nouvelle fois Lucas.
Ce coup-ci, il s’était dirigé à vive allure dans la chambre d’Alex, apeuré comme s’il était pourchassé. Il suffoquait, jamais il n’avait vu son fils aussi apeuré. Alex s’était levé et avait intercepté le petit garçon qui lui avait instantanément sauté dans les bras.
— C’est fini, mon chéri. C’est fini. Tu veux dormir avec papa ?
— Oui, papa. Pleura le petit garçon.
Alex se coucha délicatement dans le lit, serrant son fils tout contre lui.
— Oh non, papa ! J’ai laissé doudou tout seul ! hurla Lucas.
— Calme-toi. Ce n’est pas grave, on le récupèrera demain.
— Non. Non. Non. S’excita son fils. On ne peut pas le laisser seul ! Il va emmener doudou avec lui.
— Personne ne va emmener personne, d’accord ? répondit calmement Alex.
— Si papa, il va l’emmener. Pitié, va le chercher. Je crois que j’ai fait une bêtise. Pleura Lucas.
— Quoi ? Comment ça ? Une bêtise ?
— Je crois que je lui ai ouvert la fenêtre.
— Tu crois ou t’es sûr ?
— Je ne sais plus papa. Pitié, va chercher doudou.
— OK. Je vais aller voir, mais calme-toi. Tu sais qu’il ne faut pas ouvrir les fenêtres ou les portes en pleine nuit ?
— Oui, je suis désolé, papa. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça.
— Ce n’est pas grave, mais tu dois me promettre de ne plus recommencer.
— C’est promis, papa.
Alex n’avait pas encore franchi la porte que son fils l’interpella.
— Papa ! Tu peux fermer la porte en partant.
— Bon, Lucas. Arrête s’il te plaît.
— S’il te plaît, papa.
— Ça suffit, j’en ai pour trente secondes. Je reviens.
Alex traversa le couloir qui séparait les deux chambres, puis lorsqu’il pénétra dans celle de Lucas, il sentit un frisson lui traversait le corps. Il eut l’impression qu’on l’observait. Il tourna sa tête dans tous les sens, mais ne vit rien, pas même ces yeux jaunes qui s’ouvrirent derrière lui et qui disparurent aussitôt. La fenêtre était effectivement ouverte et il s’empressa d’aller la refermer. Il tâtonna ensuite le lit de son fils et attrapa son doudou, un petit ourson bleu à qui il manquait un œil et dont le nez ressemblait à un vieux tissu qui aurait traversé plusieurs siècles. Même dans l’obscurité, il savait que c’était bien lui, car il portait cette odeur que seul son fils semblait ne pas sentir.
— Papa ! À l’aide ! Lâche-moi ! Lâche-moi !
Le sang d’Alex ne fit qu’un tour et il fonça à grandes enjambées vers sa chambre. Il se cogna contre le mur dans le couloir et se retrouva sur les fesses. Une douleur irradia son coccyx. Alex se releva, il mit de côté son obsession et chercha l’interrupteur, puis l’activa.
La lumière lui brula les yeux et l’absence de son fils lui creva le cœur.
— Papa !
Le cri venait du salon. Alex fit demi-tour, la peur s’entremêlant à la colère faisait battre son cœur jusque dans ses tempes. Il arriva dans le salon et mit la lumière, mais son fils n’était toujours pas là.
— Lucas ! Lucas ! cria Alex.
Comme surgissant du fin fond d’une grotte. Des ténèbres peut-être ? La voix de son fils lui répondit tel un écho.
— Papa ! Papa !
Il ne restait plus que la cuisine, alors il ouvrit la porte à grand coup d’épaule, mais ne vit rien. Il en était pourtant persuadé. C’était de là qu’il avait entendu les derniers cris de son fils. Son regard fut attiré par la porte du buffet, restée ouverte. Puis, juste devant, il aperçut le petit ours bleu. Cela était impossible, impensable, il ne pouvait pas être là. Il s’approcha lentement, la peur au ventre. Il sentait à présent son cœur battre dans sa gorge.
— Lucas ? lança Alex d’une voix mal assurée.
Il s’avança et s’accroupit devant la porte, il approcha sa tête.
— Papa ! hurla le petit garçon qui surgit du buffet.
Alex fut surpris, mais pris d’un réflexe, il s’accrocha à son fils et fut happé à l’intérieur. Il fit soudainement froid et le silence qui régnait ici était assourdissant. Il était à nouveau plongé dans le noir, une obscurité encore plus sombre que celles qu’il avait connues jusque là. Il devait être en plein cauchemar. Ce ne pouvait être que ça, pensait-il.
— Lucas ? T’es là, champion ?
Alex ne voyait rien, il marchait à tâtons. Il ne reconnaissait pas l’endroit où il était. Tous ses sens étaient en alerte à la recherche du moindre bruit, de la moindre odeur. Il avançait prudemment dans le dédale de ces chemins, à l’aveugle, guidé par une sorte d’aura invisible. L’instinct ? Le sixième sens ? Au loin, il vit apparaître une raie de lumière à même le sol. Il y avait sûrement une porte. Il pressa le pas et se mit à courir.
— Lucas ? Lucas ?
Après, ce qu’il lui semblait être une éternité, il arriva enfin devant une porte qu’il n’attendit pas pour ouvrir. Son esprit manqua de se fissurer. Il eut du mal à accepter ce qu’il voyait.
— Papa ! Tu nous as retrouvés.
— Lucas, mais... je ne comprends pas.
— Salut Alex. Vous m’avez tellement manqué.
— Julie ? C’est pas vrai ? Julie, c’est vraiment toi ? Oh ma chérie.
Alex courut enlacer sa femme et son fils. Puis, il embrassa fougueusement Julie. Elle lui avait tellement manqué. Au contact de ses lèvres, du souffle qui sortait de son nez et qui semblait courir sur tout son corps, il ne put empêcher ses larmes de couler.
— On est où, là ? Finit-il par demander.
— Je ne sais pas, Alex. Je suis coincée ici depuis tout à l’heure. Quand Lucas s’est mis à crier.
— Depuis tout à l’heure ? Ça fait six mois que tu as disparu, chérie.
— Six mois ? Oh, mon dieu.
Julie porta une main à sa bouche et réprima un sanglot en imaginant son mari et son fils, seuls, sans nouvelles d’elle.
— Chut... c’est fini, on est réunis maintenant. Explique-moi ce qu’il s’est passé. Comment t’es arrivée là ? demanda Alex.
— Lucas s’est mis à crier. Il avait l’air d’être effrayé, alors je me suis levée et je suis allée le voir. Comme les nuits sont chaudes cet été, il dort la fenêtre ouverte. Je l’ai refermée, car étrangement, il faisait frais dans sa chambre. Là, j’ai remarqué qu’au fond de sa chambre la porte de son armoire était ouverte. Je me suis approchée pour la refermer et quand je suis arrivée devant, j’ai vu...
— Un visage blanc avec de grands yeux jaunes ? demanda Alex qui voyait sa femme hésiter à décrire ce qu’elle avait vu.
— Comment tu sais ? Tu l’as vu aussi ?
— Non, pas moi.
— Oh non. Lucas. Pleura Julie en regardant son enfant endormi sur ses genoux.
Elle continua son récit dans la douleur, chaque mot semblait lui arracher les chairs. Cette obscurité soudaine, cette chose, ce monstre, cette créature qui l’avait tétanisée de peur, ses pattes posées sur elle et qui avaient caressé tout son corps. Puis, sa fuite. Longue et interminable. Elle avait couru, sans s’arrêter et sans se retourner quand à bout de souffle, elle avait atterri là. Dans cette salle de lumière. Il n’y avait rien, ici. Seulement de la lumière et une porte qui menait dans ces obscurs couloirs.
— Ne m’en veut pas Alex, mais...
— Mais, quoi ?
— Je savais que ces couloirs pouvaient me mener à vous, mais à chaque fois que j’essayais d’y aller... je voyais... ces yeux... cette...
— C’est bon, je ne t’en veux pas. Ne t’en veux pas non plus, d’accord ?
— J’ai essayé Alex... j’ai essayé, mais à chaque tentative... je n’arrivais pas à trouver d’issue... et... et... oh, mon dieu. Pleura Julie en frissonnant.
Julie se mit à pleurer, sans cesse, les yeux fermés. Elle grimaçait d’effroi en se touchant le corps. Alex lui attrapa les mains et la serra fort dans ses bras. Sur sa nuque, il vit ce qui ressemblait à des cicatrices. Pour avoir parcouru son corps de ses yeux et de ses mains pendant tant d’années, il savait qu’elle n’en avait pas avant sa disparition. Il fut tellement intrigué qu’il dégagea lentement le col du pull-over de Julie et tressaillit d’effroi en constatant que son dos en était recouvert.
— Julie. Que s’est-il passé, ma chérie ? pleura Alex.
— C’est elle... cette... cette chose. À chaque fois que j’ai franchi cette porte pour essayer de vous retrouver... je me retrouvais systématiquement dans le noir... dans des couloirs sans fin... sans issue... aucune. Je ne vous ai jamais retrouvé...
— On est là, maintenant. Tenta de la rassurer Alex.
— J’avais beau courir le plus vite possible... je la voyais au loin... ses yeux Alex, ils me terrifient. Ils apparaissent sans crier gare et là, tu la sens poser ses...
Julie ferma de nouveau les yeux, elle se mit à trembler, comme si elle était en hypothermie.
— Ses pattes. Poursuivit-elle. Ensuite, elle essaye de t’attirer vers elle. Je lui ai résisté et j’ai pu m’enfuir à chaque fois. Mais c’était chaque fois la même douleur, j’avais l’impression qu’elle me lacérait le dos avec des scalpels. Je n’ai plus la force Alex. Fais quelque chose s’il te plaît. Sors-nous de ce cauchemar.
— Je vais nous sortir de là, ma chérie. Je te le promets. Mais je vais te demander un dernier effort. Il faut repartir dans ces couloirs.
— Non Alex, j’ai trop peur. Il n’y a pas d’issue par ici. J’ai déjà essayé.
— Si. Il y en a une. Crois-moi. Je viens de comprendre. La nuit où tu as disparu, je me souviens que la porte de l’armoire de Lucas était ouverte. Je l’ai refermée, c’est sûrement pour ça que tu n’as pas trouvé d’issue. Je l’avais refermée. Je suis désolé, mon cœur.
— Tu ne pouvais pas savoir. L’embrassa Julie.
— Si mon raisonnement est le bon, alors à l’autre bout de ces couloirs il y a une issue, car personne chez nous n’a refermé la porte du buffet.
Alex se releva et tendit la main à sa femme pour l’aider à se remettre debout. Il réveilla ensuite son fils qui du haut de ses six ans semblait être armé d’un courage à toute épreuve. Il leur expliqua qu’ils devaient se tenir par la main, le plus fortement possible et courir, sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent de la lumière. Elle ressemblerait sûrement à une toute petite fenêtre et ils devront sauter dedans sans réfléchir lorsqu’ils la verront.
Ils se regardèrent tous les trois dans les yeux et franchirent la porte en direction des ténèbres. Ils n’attendirent pas et partirent en courant. Alex ouvrait la marche et d’une main tendue vers l’avant il essayait de guider sa famille vers la sortie, la délivrance, et de son autre main, il sentait celle de son fils, elle semblait si fine et si fragile. Julie, quant à elle, fermait la marche malgré cette peur de se faire lacérer le dos à nouveau. Il faisait si froid, l’air était humide. Ça sentait la moisissure. Ils couraient tous les trois, à perdre haleine, sans se retourner. Alex appelait sa femme toutes les dix secondes pour s’assurer de sa présence. Lucas commençait à lâcher prise, il était épuisé. Lorsqu’ils aperçurent enfin de la lumière, une toute petite fenêtre – comme il l’avait imaginé – semblait se dessiner au loin. Soudain, à mi-chemin, une ombre se glissa dans le couloir. Ils s’arrêtèrent essoufflés et apeurés en voyant ce visage si pâle. Deux grands yeux jaunes s’ouvrirent et l’ombre se dirigea vers eux, lentement, puis de plus en plus vite. L’atmosphère se refroidit de plus belle, si bien qu’ils virent de la condensation sortir de leurs bouches. Alex sentit la petite main de son fils se cramponner à la sienne.
— Alex ! On fait demi-tour ! Qu’est-ce que tu attends ?
— Non, bébé. On fonce sur lui.
— T’es devenu fou ? s’inquiéta Julie.
— Faites-moi confiance. On fonce sur lui et quand on sera à sa hauteur, Julie, tu ne t’arrêtes pas. Tu prends Lucas dans tes bras et tu fonces vers la lumière.
— Et toi ?
— Ne t’occupe pas de moi. Ne réfléchis pas, il arrive, là. FONCEZ ! FONCEZ !
Ils s’en allèrent en courant, Julie fixait la sortie et rien d’autre. Elle courait à vive allure. La sortie s’approchait de plus en plus et cette petite fenêtre devenait de plus en plus grande. Elle fut maintenant si grande qu’elle put se jeter à l’intérieur et atterrit avec son fils dans sa cuisine, dans la lumière, chez elle, enfin. Ensuite, elle se retourna subitement et fixa la porte du buffet. C’était comme si elle était en apnée. Les yeux grands ouverts, elle regardait cette porte en espérant y voir sortir Alex. Les secondes s’égrainaient lentement et le temps semblait suspendu. Alex ne voudrait pas qu’elle prenne le risque de les mettre en danger, il était probablement en train de lui dire de fermer la porte, mais Julie ne pouvait s’y résoudre. C’était plus fort qu’elle. Son regard se posait successivement sur cette porte, ouverte sur les ténèbres, et sur son fils. Ce cadeau de la vie qui vous insuffle la joie et le bonheur. Puis, Alex apparut, ensanglanté, elle l’aida à s’extirper de là.
— Ferme cette porte ! hurla Alex.

Un an plus tard...
À plusieurs centaines de kilomètres, Alex, Julie et Lucas avaient retrouvé une vie normale, ou presque. Ils avaient quitté leur appartement aussitôt après avoir refermé la porte du buffet. Ils n’auraient pas supporté de rester dans cet endroit une minute de plus et avaient décidé de partir loin pour refaire leur vie. Là, où personne ne les jugerait. Là, où personne ne dévisagerait Julie en se demandant ce qui lui était passé par la tête, lorsqu’elle avait décidé de partir en pleine nuit en abandonnant son enfant. Là, où personne ne regarderait Alex avec pitié en se demandant si c’était sa folle de femme qui lui avait lacéré le visage. Là, où personne ne spéculerait sur les chances de Lucas de s’en sortir indemne dans cette vie, dans ce monde. Malgré tout, ils arrivaient à mener une vie ordinaire... la journée, seulement. Car lorsque la nuit tombait, avant de se coucher, ils ne pouvaient s’empêcher de se remémorer ces horribles souvenirs.
Lucas était en train de se brosser les dents, puis lorsqu’il termina, il partit se mettre dans son lit. Le seul meuble de sa chambre. Il n'y avait pas d’armoire ni de placard et pas même une commode. Il n’y avait rien qui puisse s’ouvrir vers les ténèbres. Toute la maison était ainsi, il n’y avait pas un seul meuble avec des portes. C’était plus simple et plus rassurant. Plus simple, car tous les soirs, Alex vérifiait que toutes les portes de la maison étaient bien fermées. Il venait d’en faire le tour, puis comme chaque soir, il partit vérifier une seconde fois. Toujours dans le même ordre, la porte d’entrée en première. Il vérifia qu’elle était bien fermée à double tour sur les trois verrous. Ensuite, la porte de la salle de bains, puis celle des toilettes et il finirait par les chambres après être passé par la cuisine. Dans la cuisine, il vérifia que le cadenas sur le réfrigérateur était bien fermé et que le bloque-porte de la cuisinière était bien en place, ainsi que la porte du four à micro-onde. Toujours le même rituel, une obsession. Ensuite, Alex rejoignit Julie pour le reste de la nuit.
3h32...
Comme toutes les nuits, même lorsqu’il trouvait le sommeil, Alex ne pouvait s’empêcher de se réveiller et de se lever à la même heure. Il s’assurait que sa femme et son enfant étaient toujours là, puis s’en allait vérifier une ultime fois qu’aucune porte ne soit ouverte. Toujours dans le même ordre. Lorsqu’il fut dans le salon, il sentit un frisson qui le fit tressaillir de peur. Le rideau de la porte-fenêtre ondulait légèrement comme lorsqu’une petite brise d’été venait s’inviter chez vous. Seulement, chez eux, cela était impossible, car plus jamais ils ne pourraient ressentir cette agréable sensation. À moins qu’il ait oublié de fermer cette porte.
— Non ! C’est impossible ! pensa Alex.
Il se dirigea alors vers cette porte-fenêtre, lentement, son cœur résonnant dans sa gorge. Il avait un mauvais pressentiment. Il approcha doucement sa main, puis, soulagé, il constata qu’elle était bien fermée. La nuit était tombée vite hier soir et il n’avait pas eu le temps de fermer le volet. Il s’était résolu à fermer seulement les rideaux, ne voulant pas prendre le risque d’ouvrir la fenêtre. Alex transpirait, il avala difficilement sa salive et se surprit à sourire.
— T’es con. Pensa-t-il à voix haute.
Il regarda une dernière fois à travers la vitre, comme pour se convaincre qu’il n’y avait absolument rien. Que tout cela se jouait dans son imagination à jamais pervertie par cette chose. Il sursauta soudainement et la peur lui fit perdre l’équilibre. Devant lui, là, debout face à la vitre se tenait cette ombre et ce visage sans traits, sans âme. Elle le fixait de ses grands yeux jaunes et semblait s'être immiscée dans sa tête. Alex arrivait même à l'entendre chuchoter.
— Ouvre-moi ta porte !

PRIX

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Kaleïdocoloroscope · il y a
Glaçant à souhait!
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Lyriciste Nwar · il y a
Très bien écrit
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Dolo59 · il y a
J'ai adoré, trés bien écrit, bravo.
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Jo Theroude · il y a
merci
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Zahra Zahrora · il y a
C'est une terrible histoire, j'en ai des frisons! Bravo!
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Jo Theroude · il y a
merci
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Vdn74 · il y a
Ouvre-moi ta porte... angoissant comme il faut et fin géniale merci
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Jo Theroude · il y a
Merci à vous !
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Thomas Clearlake · il y a
Une réussite, vraiment bien écrit, un suspense maîtrisé sur toute la longueur. je vous invite à découvrir ma nouvelle qui s'est qualifiée : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/recours-en-damnation
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Jo Theroude · il y a
Merci Thomas, désolé pour le retard.
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Stephanie Belenus Frere · il y a
Wow !!!! Prenant, haletant, angoissant ... Super bien écrit quoi ! ;)
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Jo Theroude · il y a
Merci Stephanie !!!
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Constance Dufort · il y a
Haletant, bravo !
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Jo Theroude · il y a
Merci !
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Sylvie Franceus · il y a
BBBBBBBBBBBBBBbrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr... quelle histoire !
Votre capacité à conter est phénoménale et je me suis laissée embarquer dans votre récit et maintenant je vais vérifier que mes portes et mes fenêtres sont bien fermées.... bravo !!!!

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Jo Theroude · il y a
Merci Lafée d'être passée par ici ! Votre commentaire me touche beaucoup et n'oubliez pas que tout ceci, n'est peut-être pas qu'un simple cauchemar...
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Sylvie Franceus · il y a
Oui.... peut-être..... bbbbbbbbbbbbbbrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr...... chlaaaaaaaaaaaaaaacccccccccccccc..... c'est quoi, ce bruit....... cliiiiiiiiiiiiiiiiiinnnnnngggggggggggg..... on sonne à la porte......... j'y vais....... attendez moi un instant.... si je ne suis pas de retour d'ici 2 minutes....
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Jo Theroude · il y a
Ha ! Ha ! Ha !
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Sylvie Franceus · il y a
C'était le vent.... juste le vent.... mais il avait de grands yeux jaunes.... est ce bien normal....
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Jo Theroude · il y a
Ne le laissez surtout pas entrer !
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Sylvie Franceus · il y a
Trrrrrrrrrrooooooooooooooooooppppppppppppppppppp........ tttttttttttaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrdddddddddddd.....
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