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Henri Massol

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Chouette ! Une réunion ! Une réunion avec un « R » majuscule cette fois ! Tous les cerveaux musclés seront là : directeur, sous-directeur, RH (celui aux oreilles décollées), ingénieurs, commerciaux, chefs d’unités – dont le mien – contremaîtres. Et puis les autres : employés, ouvriers, tous sans exception ! Quelle chance ! Et la cerise sur le gâteau : ça va durer une journée entière ! Et le copeau de chocolat sur la cerise : ce ne sera pas une réunion de travail, même pas de notes à prendre ! Une journée payée à glandouiller !

La direction va nous faire un compte-rendu sur le sondage interne du mois dernier, un questionnaire anonyme destiné à savoir ce que le personnel pense de son entreprise. Facile : il suffisait de répondre « oui » ou « non » à une tonne de questions : « Sommes-nous fiers de faire partie du Groupe ? », « Parlons-nous en bons termes de notre Société auprès de nos amis ? » Vous avez remarqué ? Ils mettent une majuscule à « groupe » et « société », comme on met une majuscule à Dieu. « Pensez-vous que la hiérarchie vous apporte une aide efficace ? » Et gnagnagni et gnagnagna... Un vrai truc à l’américaine, quoi !

J’aime bien ce genre de sondages : je m’enferme dans mon bureau en précisant au chef que je dois y répondre SE-RIEU-SE-MENT, do not disturb ! Je ne lis même pas les questions, je coche oui ou non au hasard. Ça me prend quatre minutes trente sept (j’ai chronométré) et le reste du temps c’est pour Bibi (Tiens, moi aussi je me mets une majuscule, non mais !). Et j’ai toute la matinée pour penser SE-RIEU-SE-MENT à mes prochaines vacances : le Maroc ? La Grèce ? L’Autriche ?

Pendant ces réunions, je m’évade. Je ne risque rien : je vais passer cadre. C’est officiel. Cadre subalterne, certes, mais cadre quand même. Fini le bleu de travail à l’atelier : j’ai déjà mon petit bureau personnel. Avec l’augmentation de salaire qui accompagne la promotion, ça va me faire de belles vacances ! Adieu, ennuyeux séjours chez la belle-mère, bonjour vastes horizons! Il ne manque plus que la signature du RH : une broutille, puisque le directeur est de mon côté. Ensuite, plus de promotion en vue : je suis à quelques encablures de la retraite, mon avenir est derrière moi et je n’ai pas envie de me remettre en question... mais je le laisse croire.

Cadre subalterne, c’est bien, c’est l’électron libre de la firme. Durant les réunions, chacun doit écouter, noter, voire prendre la parole pour témoigner de sa foi envers l’entreprise... pardon : l’Entreprise. Le dirigeant doit pouvoir montrer qu’il sait « diriger », s’il veut prendre la place du boss, le cadre qu’il « encadre » bien, l’agent de maîtrise tient à prouver qu’il « maîtrise » pour espérer passer cadre. L’ouvrier a besoin de signifier qu’il « œuvre » pour devenir agent de maîtrise, l’employé qu’il « s’emploie » à bien faire, etc. Et les syndicats, dévorés de paranoïa, sont là pour torpiller toute stratégie d’entreprise, au grand dam des patrons. Par contre, le cadre subalterne promu sur le tard, étranger à ces compétitions, volette allègrement au-dessus de ce panier de crabes.

Me voilà donc peinard, la fleur au fusil, au milieu de ces loups, en ce beau vendredi du joli mois de mai. Que de monde ! La table d’honneur trône sur l’estrade, avec le staff au complet. Je fais acte de présence en affichant un air excessivement intéressé, ça je sais faire. Ma tactique est bien rodée : tête droite, dos raide, yeux grands ouverts, lèvre inférieure légèrement tirée vers l’avant – ce qui dénote un air avisé – bien campé sur ma chaise, bras croisés, jambes légèrement écartées. Je me suis fondu au centre de la salle, loin des représentants syndicaux, trop virulents, mais tout près d’un groupe de jeunes apprentis. Ils n’ont pas encore une idée bien nette de ce qu’on attend d’eux : ils sont là pour écouter, non pour donner leur avis, ne se mettront donc pas en valeur et ne me feront pas remarquer. Et puis ma place est près d’eux puisque c’est moi, à l’avenir, qui vais leur enseigner le b.a.-ba du travail. Je passe justement cadre pour les former : j’indique ainsi que je prends ma mission très à cœur en m’installant parmi « mes futurs jeunes ». En fait, je me fais surtout oublier.

Là-bas, entre les souks de Marrakech et l’Acropole d’Athènes, le crâne du directeur ondule et souhaite la « Bienvenue à toutes et à tous ! ». « Bienvenue à Marrakech ! » Hôtel ou Riad ? That is the question. Y-a-t-il la clim dans les Riad ? Il en faudrait un qui soit tout près de la place, comment elle s’appelle déjà ? Elle a un nom bizarre : Djéma Fnal ou quelque chose comme ça... il paraît que c’est animé, surtout le soir, avec les montreurs de serpents, les saltimbanques, les musiciens et toutes sortes de grillades... J’ai un copain qui y est allé l’an passé : il a vu un type qui promenait un guépard ! Pas trop près de la place alors, le Riad, à cause du bruit, des odeurs et des guépards. Dans la fumée des méchouis, je devine quelqu’un qui se lève. Tiens, le RH ! Je ne l’apprécie pas trop lui... Il est pourtant gentil avec moi ces derniers temps, mais il en met du temps pour accepter ma promotion ! Le voilà qui déplace ses grandes oreilles entre les rangées. Il vaut mieux que je me reconnecte.
« À la question "Les locaux semblent adaptés à votre tâche, oui ou non ?" vous avez répondu à 62% pour le... »
S’il se met à commenter toutes les questions, il va vite avoir soif. Il passe sans me calculer : c’est bon signe. Qu’est-ce qu’on mange au Maroc ? Couscous ? Tajines ? Et les pâtisseries, elles sont bonnes ? Le voilà qui se rassoit – good – et qui continue son énumération – very good. Il faudra aussi que je demande où on peut assister à une fantasia...

...Nom de Dieu ! Déjà 11h30 et je ne suis même pas allé en Grèce ! Le RH s’est tu depuis longtemps et j’ai entraperçu le sous-directeur puis deux ou trois cadres supérieurs prendre la parole à tour de rôle. La réunion est bien rodée, les loups marquent leur territoire. À table ! Aux frais de la boite, of course !

Retour dans la salle de réunion. Ouf ! Qu’il fait chaud ! Je n’aurais pas dû prendre une deuxième andouillette, mais quand c’est gratuit... Voilà un ingénieur qui regagne sa place. Un type que je ne connais pas se lève à son tour et prend la parole. Bof ! Sûrement un sous-fifre d’une lointaine unité secondaire. Tiens, il a les oreilles décollées lui aussi, ça doit être la mode. S’il se promène entre les rangées, il va faire du vent... ça nous rafraîchira. À propos, il fait sûrement chaud au Maroc en été ! En Grèce aussi on doit transpirer ! Et si je me tapais plutôt l’Autriche ? Le Tyrol, ses châteaux, l’air pur des montagnes, les hôtels de luxe. En plus ma femme parle allemand, elle pourra se débrouiller dans les restaurants. Salzbourg perchée sur la colline, avec son festival. Et puis Vienne, la valse, le palais de Sissi, le beau Danube bleu...
— Oui ou non ?
Quelqu’un vient de crier !
— Oui ou non ?
Mais... c’est moi que tout le monde regarde ! Et ce sale type aux oreilles en feuilles de chou qui me pointe du doigt d’un air méchant et qui me demande si « Oui ou non ? » ! Il se rapproche ! Oui ou non à quoi ? On n’est jamais tranquille ici ! Attend, qu’est-ce qu’il disait juste avant la valse ? Oui ou non ? Qu’est-ce que j’en sais moi ? Vite ! Gagner du temps pour réfléchir !
— Euh... Pouvez-vous formuler votre question plus clairement ?
Aïe ! Je vois mon chef qui me fait les gros yeux d’un air irrité. Il croyait vraiment que j’avais répondu SE-RIEU-SE-MENT au questionnaire !
— Ma question, si vous m’avez écouté, est on ne peut plus claire : oui ou non ?
Les jeunes apprentis me considèrent, étonnés. Là-bas, les syndicats guettent ma réplique, prêts à bondir ! Tout le monde a le regard braqué sur moi, me dévisage et attend une réponse, MA réponse ! Voilà le sale type qui me domine, penché au-dessus de moi, l’air agressif, toutes oreilles déployées. Silence de plomb. Je m’asphyxie. La lumière me brûle les yeux. Je transpire... C’est à cause du Maroc ou de la Grèce ? Ou des deux andouillettes ? C’est un cauchemar ! Je vais sûrement me réveiller ?
Mon chef me regarde toujours : il semble effondré ! Le directeur me considère, perplexe ; je vois le RH qui lui glisse un mot à l’oreille avec un sourire en coin... et le sale individu qui m’a posé la question – ils ont les mêmes oreilles ! – lui fait un clin d’œil – j’ai compris ! Ils sont de connivence ! – et me redemande :
— Alors, oui ou non ?
Qu’est-ce qu’il y a entre oui et non ? Peut-être ? Ça fait pas sérieux. Qu’est-ce que je réponds ? Maman ! Faut que je me lance maintenant ! Allez, positivons :
— Oui, bien sûr !
Cris de joie et applaudissements... des syndicats. Le RH jubile... intérieurement, le sale type est satisfait : il va sûrement passer cadre et caresse déjà mes jeunes apprentis – ses futurs jeunes apprentis ? – du regard. Mon chef s’arrache les cheveux, le directeur, furieux, renverse sa chaise et quitte la salle sous les sifflets syndicaux, le sous-directeur le suit en me montrant le poing, les cadres s’agitent en me fusillant des yeux, tous les autres sont effarés, une secrétaire s’évanouit, une autre se met à pleurer. Dans le brouhaha des chaises déplacées, certains hurlent, essaient de me griffer, de me mordre ! Je repousse les plus violents et profite de la bronca pour m’enfuir.

J’ai tout le week-end pour gamberger sur la question qui m’était posée, retrouver mon bleu de travail et... téléphoner à belle-maman.

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Thierry Schultz · il y a
Bravo Henri ! Pour qui les a vécu, on retrouve dans votre histoire le parfum inimitable des inter(minables) réunions dans l'entreprise. Trop bien rendu. Mon vote, tardif hélas...
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Juliette Marjani · il y a
Merci pour votre texte qui nous plonge dans les rêveries de vacances du narrateur. J'aime beaucoup la manière dont ses plans se mélangent aux visages ambiants. Néanmoins, je resterai intriguée par la fameuse question ! Une lecture sympathique.

Votre avis sur mon texte m'intéresse aussi: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/c-est-pas-serieux

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M. Iraje · il y a
Plus vrai que nature ! Une histoire qui sent le vécu ☺☺☺ !
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Moniroje · il y a
Bien vu!!
on pourrait tant en dire sur le monde de l'entreprise!
et donc, j'espère vous lire encore.

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Jean Calbrix · il y a
Non je ne m'abstiendrai pas ! Oui je voterai pour ce texte haut en couleur !
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Dominique Hilloulin · il y a
Ha , les réunions ! une écriture lucide, sans concession! Mon vote +1 : Si cela vous dit, écartons nous un instant du monde du la beur pour celui de....http://short-edition.com/oeuvre/poetik/pont-des-anges
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Virgo34 · il y a
On peut rêver, mais ça monte quelquefois à la tête... Au fait, c'est Jemaa el-Fna....
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Matruite · il y a
excellent. Je me voyais en réunion.
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Henri Massol · il y a
Ah tu dormais toi aussi?
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Guy Bellinger · il y a
La satire du "monde de l'entreprise" est sauvage. Le regard du narrateur à qui on ne la fait pas acéré. Quant à la maîtrise du récit, elle est parfaite, la fin ouverte particulièrement audacieuse venant couronner en beauté ce récit parfait.
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Salwa Aj · il y a
réaliste, rêveur et franc, un texte que j'adore:) jamais encore une histoire sur le travail ne m'a autant amusé ;) on dirait une vie d'adulte racontée par un enfant groumant et paresseux. :D
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Henri Massol · il y a
Merci. Enfant, je le suis resté un peu…beaucoup
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Salwa Aj · il y a
:) je vous invite à lire mon article "vie d'adulte"
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