Ouest

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Finaliste
Jury
Image de Automne 2020
La voiture s’arrêta à l’américaine. Les roues crissantes de la vieille Ford propulsèrent dans l’air des particules de bitume, de sable, de soleil, puis l’habitacle vomit un bipède étrange, rouquin géant à la démarche incertaine, car soûl à la dernière extrémité. Il grogna quelques mots inintelligibles d’une voix oscillant du grave à l’aigu, comme celle d’un yodler épileptique !
— Hello, my name is Jack, where are you going ?
Marianne recula brusquement, heurtée par son haleine broyeuse et par l’allure extraterrestre du personnage. Il portait une chemise à gros carreaux rouges et jaunes, un jean effiloché et troué en de nombreux endroits qui laissaient voir des cratères de chair rousse, un ceinturon avec une énorme boucle en tête de mort entourée de ses sempiternels tibias croisés, signe distinctif du télépiqué californien. Ses pieds étaient chaussés d’approximatives bottes en cuir noir aux talons vertigineux et ornées de clous rouillés. Son visage, érubescent et bouffi, portait les sillons profonds que creuse le brûlant soleil de l’Ouest quand il est associé aux boissons dont le taux d’alcool dépasse allégrement 45 degrés. Ces sillons servaient à ce moment de rigoles d’évacuation de ses suées usées, récupérées et traitées par le col de sa chemise bariolée. Quelques épis de ses cheveux roux, longs et raides, étaient pointés vers le ciel comme s’ils voulaient rappeler les gratte-ciel de New York, là-bas, à l’Est, de l’autre côté du pays.

Je n’étais pas du tout rassuré à l’idée de voyager en sa compagnie. Quant à Marianne, ses yeux m’imploraient de ne pas accepter son hospitalité automobile, mais nous avions enfin trouvé une voiture qui nous conduirait un peu plus loin vers l’Ouest, un peu plus loin dans les abysses de cette folle Amérique. Et le soleil nous brûlait la peau depuis déjà bien trop longtemps sur le bord de cette route asséchée de Californie, routes accablées de soleil qui n’ont été construites que pour drainer vers l’océan le surplus de chaleur qui sourd du sol après qu’il a tout brûlé.
Marianne lui répondit que nous allions à San Francisco.
— Okay, c’mon, all aboard !
Nous montâmes dans la voiture. Tout l’habitacle était à l’image de son conducteur, sale, poisseux, humide, gluant, puant. Nous dûmes déplacer précautionneusement une certaine quantité d’ordures de petit calibre disséminées sur les sièges afin de trouver un endroit où nous asseoir. La poussière avait infesté chaque centimètre carré de la banquette arrière. Des lucioles de crasse voltigeaient dans l’air ambiant. Des millions d’acariens nous surveillaient, prêts à nous dévorer. La colonie de puces réveillée par notre présence se léchait déjà les babines à l’idée d’un déjeuner à l’européenne. Un cancrelat géant surpris dans son sommeil surgit de l’un des trous de la banquette. Je l’expulsai par une chiquenaude. Il tomba sur le plancher de la Ford. Afin de m’occuper l’esprit quelques instants, je me pris à analyser la sensation habituelle d’aplatissage de cafard : une petite résistance à la pression en premier lieu, puis un léger craquement quand la carapace éclate et enfin la chaussure qui s’enfonce, éparpillant sous la semelle la masse molle et blanchâtre du dictyoptère.
Assez rapidement, ce furent nos mains, nos joues, nos fronts qui devinrent poisseux et gluants. Un bout de couverture écossaise déchirée cachait les autres trous de la banquette. Quand on la déplaça, des poils de chien s’envolèrent, et se collèrent partout sur nos habits, dans nos cheveux, sur notre épiderme.
La poubellomobile roulait maintenant à vive allure. Nous étions ballottés comme une feuille de laitue dans une essoreuse de fermière bretonne. L’ivrognerie de Jack se faisait de plus en plus nette au fur et à mesure que le temps et les kilomètres passaient. Il s’occupait de la route quand lui revenait un peu de présence d’esprit et le reste du temps, sa tête regardait nonchalamment partout sauf la ligne droite et blanche tracée sur le bitume pour servir de guide aux ivrognes.
Afin de concurrencer le bruit de son horrible moteur, il se mit à fredonner des airs de musique country. Il massacra à la volée Johnny Cash, Dolly Parton, Sinatra. Il extirpa du carton posé à ses pieds une bouteille de bourbon. Le carton en contenait une demi-douzaine. Et il beuglait...
— Stonger in the blight, exchaning blances, wond’rind in the bligh... uurrp !
Il étendit le bras en arrière et offrit la bouteille à Marianne. La voiture fit un écart.
— Eh ! wanna zip ?
— No thank you, répondit-elle dans son meilleur anglais d’école.
— C’mon, have a zip !
— Not yet, really, thank you.
— Bahh, you don’t know what’s good, dit-il en se renfrognant.
Voyant qu’il échouait dans sa tentative de la rendre complice de sa beuverie, il me tendit la bouteille en se retournant presque complètement. La voiture faillit basculer. Du bourbon se renversa sur mon pantalon, collant définitivement ensemble les poils de chien qui s’y étaient déposés. Je refusai également la bouteille en prétextant une indigestion pas complètement guérie. Jack émit un grognement, fronça ses énormes sourcils roux, se retourna et se fourra le goulot dans la bouche. On vit alors le reste du bourbon se propulser vers son estomac, accompagné de manière sonore par un épouvantable borborygme. Puis il ouvrit en grand sa fenêtre et jeta la bouteille au travers en rotant bruyamment. Profitant de la brève béance, des copeaux humides de chaleur se précipitèrent dans le cockpit dans l’espoir d’y trouver de la fraîcheur et, déçus de n’y trouver que moiteur et poussière, nous mordirent au visage. Jack, en s’essuyant l’immonde orifice qui lui faisait office de bouche, provoqua une nouvelle embardée. Je crus notre dernière heure arrivée. Nous roulions, comme en Angleterre, du mauvais côté de la chaussée. Marianne eut vraiment peur à la dernière embardée. Afin de penser à autre chose, elle ouvrit son sac, prit un livre et essaya de lire. Elle rangea son livre. Elle était de toute façon incapable de se concentrer sur quoi que ce fût et ne réagit presque pas quand la voiture se mit à ralentir. Moi, j’avais aperçu au loin le grand panneau TEXACO et j’avais prié en jetant un coup d’œil à la jauge à essence par-dessus l’épaule de Jack. Ma prière avait été exaucée. L’aiguille était en train de s’accoupler avec le zéro. Nous allions être sauvés par une petite aiguille métallique concupiscente et par l’apparition miraculeuse d’une enseigne à l’étoile rouge.
Jack se rua dans l’allée de la station en créant un cyclone de graviers et de poussières qui tourbillonnèrent au-delà des pompes. Dès que la voiture stoppa, nous en sortîmes. Marianne dit qu’elle désirait se « rafraîchir ». Jack descendit à son tour et marmonna des ordres au pompiste qui s’était précipité à sa rencontre, le chiffon encore dégoulinant de graisse chaude à la main. Marianne prit ses affaires, les miennes, et emporta le tout, discrètement, dans la petite boutique de la station. Je la suivis tout aussi discrètement. J’avais peur que Jack ne se rendît compte de notre fuite et qu’il insistât pour nous emmener plus loin, vers Frisco. La chaleur ambiante avait propagé l’odeur de l’essence dans toute la station. L’air sentait l’essence. La tôle du magasin sentait l’essence. Les chats errants, les rats, le chien pustuleux couché au bord du bar, tous sentaient l’essence, l’Ouest entier sentait l’essence ; l’essence et l’atmosphère brûlée…
À travers la fenêtre du bar en tôle ondulée où nous nous étions réfugiés, on vit la silhouette titubante de Jack remonter dans sa voiture, fouiller à ses pieds dans le carton à alcools, ouvrir une autre bouteille de bourbon, en avaler une rasade à la taille de sa soif et repartir sans même remarquer que nous manquions à l’appel. Les roues dans leur précipitation chassèrent de nouveau un gros paquet de poussière qui vint heurter la baie vitrée du magasin. Du sable passa à travers les fentes de la vitre et se mélangea à la poussière déjà présente sur les tables. De la portière encore ouverte, on entendait Jack hurler une autre vieille chanson country, puis, au fur et à mesure que la voiture s’éloignait, la chanson s’estompait, elle aussi. Enfin, sa voix s’éteignit et le silence du désert reprit sa barbare domination. Les rares clients du bar se remirent à leurs bières déjà tiédies, les regards vides, fixés aux verres posés devant eux. Un homme se leva, mit une pièce dans le juke-box et revint s’asseoir, sans dire un mot. Personne ne parlait. Le désert californien n’incite pas à la conversation, car parler c’est donner davantage de pouvoir à la soif. D’ailleurs, il n’y a rien à dire. Ici, les hommes comme les animaux brûlent la chandelle de leurs misérables vies dans une totale indifférence. Ici, sous le soleil de l’Ouest, seul compte le vide de l’instant. Ici, le soleil est la négation même de l’existence.
Près de notre table, le juke-box se mit à grincer Dream Lover de Bobby Darin…
C’est le patron du motel attenant à la station-service qui nous apprit la nouvelle le lendemain matin. Une voiture s’était écrasée au bas d’un fossé, à cinq miles de là. La même vieille Ford que celle qui nous avait déposés la veille. Le conducteur, un certain Jack Benson, avait été tué sur le coup. Il était mort ivre mort. C’est chose fréquente dans cette région à cette époque de l’année. La température élevée de l’air qui aspire l’eau hors des corps et la poussière qui rend arides les palais poussent les hommes à boire.
Elle tue beaucoup la chaleur, en été, dans l’Ouest américain.
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Corinne Chevrier · il y a
Quelles belles descriptions imagées !
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Choubi Doux · il y a
Clac fait le verre en tombant sur le lino... de jolies notes pour votre embardée à lire sans modération.
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Julien Gollum · il y a
Extrêmement prenant ! L'atmosphère étouffante nous prend aux tripes...
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Fred Panassac · il y a
Ce personnage hors norme et sa voiture collector forment un couple extraordinaire, quel souvenir pour ces voyageurs !
Mon soutien à votre road trip truculent !

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Camille Berry · il y a
Je croyais avoir déjà voté pour vous. Voilà c'est fait car j'aime beaucoup votre texte, votre écriture...
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Joël Riou · il y a
Vous m'avez transporté, avec talent, dans cette guimbarde, en compagnie des protagonistes de cette nouvelle, et j'en ressors en nage. votre description, remarquable, fait appel à tous les sens. Encore Bravo.
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Berk, berk berk ! On se sent crasseux et on a envie de se gratter ! Mes 5 voix pour ce voyage dans l’Ouest américain ! Une pensée pour Jack !
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Olivier Descamps · il y a
Ah le " hitchhiking "... que d'aventures ;)
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Joëlle Brethes · il y a
Je crois franchement que je ne serais pas montée !... En tout cas, ils l'ont échappé belle !

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