Oublie tout ça

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Les voyages "déforment" la jeunesse dit-on, je n'ai pourtant pas tellement voyagé mais suis tout déformé! en outre j'ai l'esprit tordu, voilà ce qui arrive lorsque l'on a la musique dans le sang  [+]

--- J'ai trouvé ça dans le grenier des parents, c'est à toi, lui dit son frère.
Il tenait à la main une petite valise en carton que Pierre reconnu à son usure.
--- Je l'avais oubliée celle-là ! Je l'ai pourtant trimballée partout !
Avant de partir au service militaire, il l'avait bourrée d'objets et souvenirs divers auxquels il tenait, se disant qu'il verrait cela à son retour, mais le retour s'était fait attendre et maintenant, les parents disparus, la maison familiale reprise par son frère Maurice, elle surgissait de l'oubli.
­--- Tu ne l'ouvres pas ?
­--- C'est la boite de Pandore, les souvenirs vont nous sauter à la figure. Il ne faut pas ressusciter le passé. Souviens-toi de Maman, les derniers temps elle ne se rappelait plus notre nom, mais ressassait avec précision le moindre détail de son enfance. Je ne veux pas devenir gâteux avant l'âge.
Mais Maurice avait ouvert la valise et lui tendait un cahier d'écolier.
--- Ton journal intime.
--- Ne l'ouvre pas, tu risques de découvrir des secrets désagréables. Imagine que tu apprennes qu'avant ton mariage j'ai eu une liaison avec ta femme.
--- Regarde la date ! En 1944 tu avais huit ans.
--- Au début du cahier, oui, mais il se termine quand ce cahier?
--- Voyons ? dit-il avec un brin d'inquiétude... Juste avant ton départ pour l'armée,
puis il partit d'un grand rire. Tu n'étais pas fort en orthographe !
--- Les soldats son arivé, il zon mis les zautomitrayeuses sous les pomiés .--- D'accord, mais regarde comme c'est bien écrit avec des pleins et des déliés. Au stylo-bille, à l'école ce n'est plus possible.
­--- C'est vrai dit Maurice. On avait des stylos-plume et des encriers en porcelaine. incrustés dans la table. Tu bourrais le mien de buvard, et je le refilais à mon voisin. Il râlait en faisant des taches partout... A quelle date les soldats sont-ils arrivés ?
---- Ce devait-être avant les vacances, Paris n'était pas encore libéré si non les parents seraient venus nous tirer de cette affreuse pension où nous étions réfugiés. Pas drôle tous les jours, oublie tout ça. Ils sont arrivés dans l'après-midi, un escadron de reconnaissance rapide, personne ne les a entendus ni vus venir. Les gars aussi étaient rapides, ils ont emballé toutes les filles. Le lendemain : grand bal en leur honneur, c'étaient des français et les filles s'en sont données à cœur joie. A leur départ, il y eu des explications. Certains maris s'en souviennent encore.
--- Qu'en sais-tu ? Les maris n’étaient pas là, soit prisonniers, soit planqués pour échapper au S.T.O. ou dans les maquis. De toute façon c'est tellement loin... Il faut mieux oublier.
--- Des beaux gars, c'étaient ! Avec des godasses comme on n'en avait jamais vues. Des « rangers » à semelles élastiques qui ne faisaient pas de bruit. Bien faites pour embarquer les filles en pleine nuit. Si j'avais été là, j'embarquais ta femme en jeep.
---- Et où serais-tu allé ? A huit ans ton pied n'atteignait pas l'accélérateur. Alors quant à embarquer des nanas... dit-il avec un haussement d'épaule.
--- Oui mais dix ans plus tard je me suis rattrapé, j'en ai ramené une en jeep.
--- C'est pas ce que tu as fait de mieux ! La femme du colonel ! Tu es tombé en plein dans le piège. Lui ne pensait qu'à se débarrasser de son idiote de femme, il a obtenu le divorce à son avantage pour abandon du foyer conjugal et toi tu as écopé de six mois de tôle pour désertion. Si on avait été en guerre tu n'échappais pas au peloton d'exécution. Toi, le grand manipulateur tu avais trouvé ton maître. Tu ferais mieux d'oublier tout ça.
Maurice continuait à fouiller dans la valise et en extirpa une série de photos.
--- Tiens dit-il ! Une photo de mon mariage. C'est gentil de l'avoir gardée.
--- Le photographe s'y est pris à plusieurs fois. C'est la seule où ta femme te regarde. Sur les autres elle regardait ailleurs... et Pierre reprit après un silence qu'il laissa durer à dessein, elle me quittait pas des yeux ! D'ailleurs j'en ai gardé une, je l'ai toujours sur moi.
Et il fit mine de fouiller dans son porte-feuilles.
--- Tu me fais marcher, enchaîna Maurice avec un sourire tordu.
--- Tu marches toujours. Moi je me trimballais avec une jeep bourrée de nanas et toi tu marchais dans la boue avec tes godillots de troufion.
--- Ne me rappelle pas ces mauvais souvenirs, je veux les oublier... J'ai marché mais je suis quand même arrivé. J'ai un métier, un ménage, des enfants. Tandis que toi, avec tes conquêtes à répétition, tu es resté vieux garçon. Tu te cantonnes dans le rôle du bon tonton gâteaux, du bon tonton bonbons, du bon tonton cadeaux. Pourquoi ne veux-tu pas te poser ?
--- J' ai eu un grand chagrin d'amour et ne m'en suis toujours pas remis, dit-il avec une mimique étudiée.

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu ;
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Et son frère enchaîna sur un ton moqueur.

Ton âme est sans secret, ta vie est sans mystère :
D'un amour éternel, tu n'en es pas foutu
Ton mal est sans espoir, ferais mieux de te taire
Incapable d'aimer car de cœur tu n'a plus.

--- Tu peux te moquer ! Tout le monde n'a pas ta chance. Tu es tombé sur la bonne du premier coup. Moi je cherche toujours. Certes ! Elles me tombent dans les bras, mais c'est pour fuir quelque chose. La colonel pour fuir son mari, les autres pour fuir la solitude ou leur médiocrité, ou encore pour se donner une respectabilité. Une femme mariée inspire le respect, une vieille fille : la pitié. Le mariage ! voilà ce qu'elles désirent, mais quant à m’aimer moi, pour moi, pour ce que je suis en tant que personne : jamais !
--- Comment veux-tu que l'on te prenne au sérieux ! Tu n'es jamais sincère ! Avec ton petit air moqueur et ton sourire en coin, elles ne savent pas sur quel pied danser. Les femmes veulent un vrai partenaire, pas un danseur mondain. Tu es le roi de la mystification. Tu leur fais croire que... et puis adieu ! Tiens ! Tu me fais penser à ma fille aînée. J'ai bien peur qu'elle ne suive tes traces... Les garçons ça valse ! L'autre jour elle s'est fait inviter par deux soupirants en même temps dans le même restaurant. Elle a pris deux menus à elle toute seule et leur en a fait payer chacun un. « Ne m'avez-vous pas conviée ?» leur a-t-elle dit. «Ça leur est resté sur l'estomac et ils n'ont rien mangé. On était trois et j'ai bouffé comme quatre » nous a-t-elle avouée en riant. Je me demande bien de qui elle tient !
--- Elle est peut-être comme moi victime d'un amour inavouable !
--- N'endosse pas un costume trop grand pour toi. Tous les deux vous avez le cœur sec. Sur ce sujet vous vous ressemblez comme... Maurice ne pu achever... une horrible pensée venait de lui traverser l'esprit. Il interpella brutalement son frère.
--- Ma femme quand l'as-tu rencontrée pour la première fois ?
--- Pierre prit un ton faussement méditatif.
--- A ton mariage, je pense.
--- Tu es certain ! Jamais avant ?
--- Peur-être... je n'en ai pas souvenir. Puis, après un silence sciemment entretenu.
--- Mais c'est possible...
Maurice le scrutait intensément, un mur de glace les sépara, la suspicion s'ancrait de plus en plus profondément dans son esprit, il s'interrogeait. L'autre jouant comme un chat avec une souris savourait ce climat malsain.
Enfin il s'ébroua et lança gaillardement.
--- Allez ! Te ronge pas les sangs, oublie tout ça !
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Eva Dayer · il y a
C'est un jeu dangereux que jouent là ces vieux enfants ... Je crains que la dernière phrase ne suffise pas à effacer l'ombre d'un doute.
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Jean Sichler · il y a
Merci pour votre attention Eva.
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Vrac · il y a
Retrouvés dans le grenier de la mémoire, les souvenirs ne sont pas toujours à partager, conservant leur pouvoir ineffaçable d'amertume et de ressentiment. Beaucoup de lectures possibles avec ce texte, celle-ci n'en est qu'une parmi d'autres
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Jean Sichler · il y a
Merci Vrac, je vous laisse le choix.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Comme l'ombre d'un doute!
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Jean Sichler · il y a
Merci pour votre lecture Marie.