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Où va le blanc quand la neige fond

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Loodmer

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« Où va le blanc, quand la neige a fondu ». Shakespeare

- Alors c’est toi qui a porté leurs bagages jusqu’au taxi, demande le grand noir baraqué qui en impose dans son costard blanc immaculé au petit porteur malingre de l’aéroport international de Kilimandjaro.
- Oui chef !
- Lieutenant, on dit lieutenant.
- oui chef !
- Ils avaient quoi comme bagages ?
- Oh ! Les sacs habituels, plein de choses inutiles sûrement. Ils arrivent tous avec l’équipement classique pour le trek, avant que le guide leur explique que le Kili c’est pas la savane et que la-haut c’est plutôt la Sibérie.
- Donc tu les as installés dans le taxi et tu ne les as plus revus.
- Oui chef ! Et ils m’ont lâché un sacré bon pourboire. Çà les ricains, ils savent se tenir.
- Comment sais-tu qu’ils étaient américains ?
- Depuis le temps je sais les repérer. Un Texan à coup sur, grande gueule, casquette de base-ball, cigare long comme le bras et le flingue sous la veste. Elle, une grande bringue, cheveux coupés ras, des dents de croco, mais une sacrée belle femme. Doit avoir du tempérament.
- Tu sais quoi du tempérament des femmes, puceau !
- Oh chef ! aux âmes bien nées...
- Oui, oui, laisse tomber le Cid et dit moi plutôt ou le taxi les as emmené.
- Bah ! À Arusha comme d’hab. Ali connaît les filières, il a des potes dans les guides, il oriente les arrivants et il touche. Vous savez comment ça fonctionne ?
Le lieutenant lâcha un « bonne journée » et tournant les talons regagna son Suv épuisé d’avance par la perspective des 55 kilomètres jusqu’à Arusha dans cette chaleur torride que ne pouvait compenser la clim qui l’avait lâché la semaine dernière.
Il récapitula ses informations, le porteur ne lui avait rien révélé qu’il ne savait déjà. L’affaire était simple, encore un drame de la montagne, assez fréquent dans ce massif atypique, mais vu la nationalité du couple, difficile à négocier. Le moindre faux-pas et c’était la circulation aux ronds-points écrasés de soleil.

Les deux trekkeurs arrivés de Dallas via Tampa par vol direct la semaine dernière, avaient été déposés au lodge qui leur était réservé et avaient fait la connaissance du guide recommandé par le taxi qui pourrait les conduire au sommet du Kilimandjaro ou bien jusqu’au mont Meru. Du patron du lodge aux divers employés, tous étaient unanimes, la belle Américaine qui devait avoir du tempérament - dixit le porteur de l’aéroport - n’avait cessé de faire du rentre-dedans au guide, un jeune gars dont l’activité avait développé les atouts. Équipés de manière plus conforme aux aléas climatiques de l’ascension, ils embarquèrent dans la jeep qui devait les déposer aux premiers contreforts.
Le Kilimandjaro, 5892 mètres, c’est 5 à 6 jours et c’est loin d’être une promenade dominicale. Maux d’altitude, froid décapant et manque de sommeil sont fréquents. Le Meru, un peu moins, mais quand même une sacré épreuve. Le parcours par la voie Machame est ponctué de camps au confort sommaire où il fait bon se retrouver en duo dans le duvet pour profiter de la chaleur commune. Dans quel duvet l’Américaine avait-elle passé ses nuits ?

                                                                          * * *

Une dizaine de jours plus tard, c’est un Texan épuisé, affamé et tenant des propos incohérents qui ralliait le lodge où à grand renfort de whisky le barman lui redonna un peu d’allant avant de le border dans son king-size d’où il n’émergea qu’après deux jours de quasi coma.
Le lieutenant missionné pour cette enquête enregistra sa déclaration d’où il ressortait que le guide et la belle Américaine avaient dévissé ensemble et qu’il avait été obligé dans l’urgence de trancher la corde qui les reliaient pour ne pas être entraîné avec eux.
Le pauvre homme effondré se répandait en lamentations sur sa responsabilité.
Inutile de mettre en œuvre les secours, ils étaient sûrement morts de froid et ensevelis sous les mètres de neige accumulés depuis quelques jours. Le Kilimandjaro est, en plein continent africain recouvert de neiges éternelles. Par acquit de conscience, un hélicoptère survola le secteur, mais rentra bredouille. Il allait falloir prendre son mal en patience et attendre une fonte saisonnière. C’est ainsi que le lieutenant avait mis à profit cet interlude pour glaner quelques infos à l’aéroport.

C’est au cours de son voyage de retour que se produisit un phénomène inhabituel mais radical comme toujours dans ce continent propice à l’exagération. Une conséquence du dérèglement climatique peut-être ? Les pentes du Kilimandjaro, balayées par un vent de sud perdirent en une journée leur manteau neigeux. Bien sûr le plateau était toujours aussi blanc mais le secteur où avait eu lieu le drame était maintenant praticable. Il était urgent de localiser les corps et de les rapatrier avant que de nouvelles précipitations ne les ensevelissent pour longtemps.
Guidés par l’hélico qui les avait repérés, échoués sur une moraine, l’équipe de secours se rendit rapidement sur les lieux et découvrit les deux corps aux membres brisés par la chute. Toutefois celle-ci n’était pas la cause principale du décès, puisque leur calotte crânienne avait été emportée par l’impact d’une balle de 9 mm pour chacun.

Après avoir pris connaissance du rapport de l’équipe de secours et des constatations du médecin légiste, le lieutenant se rendit fissa au lodge où le Texan patientait dans l’attente du prochain vol, sa présence n’étant pas indispensable tant que les conditions climatiques ne permettaient pas de récupérer les corps.

C’est un individu survolté, déjà mis au courant par le personnel du lodge, qui l’accueillit, Avec toute sa morgue et certainement un soupçon de racisme face au policier noir, il déclara en bon Américain sûr de ses droits qu’il ne répondrait aux questions qu’en présence d’un avocat.
Pour le lieutenant l’affaire était pliée. Drame de la jalousie, monsieur n’ayant pas supporté l’ultime frasque d’une épouse volage, qui plus est avec un noir, une circonstance aggravante pour un citoyen de Dallas.

En lui passant les bracelets, le lieutenant citant Shakespeare et bien content de montrer à cette brute qu’en Tanzanie on avait des lettres, lui demanda : « Où va le blanc, quand la neige a fondu ? ». Et dans un grand éclat de rire « EN PRISON ! Mister Luke, EN PRISON ! ».

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Jean Jouteur · il y a
5, 6 jours pour le Kili. C'est bien peu... Amis trekkeurs, comptez une dizaine de jours pour affronter et surtout prendre le temps d'apprécier "la montagne blanche" j'ai aimé cette nouvelle, j'aurais même volontiers prolongé ma lecture. Ce tanzanien qui cite Shakespeare, c'est jouissif.
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James Wouaal · il y a
Très sympa Loodmer cette petite escapade africaine.
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Chantal Noel · il y a
J'ai passé un bon moment!
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Loodmer · il y a
J'en suis ravi. C'est fait pour ça
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Jarrié · il y a
Pas fâché d'être venu ! bien au contraire. Affaire rondement menée.
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Emsie · il y a
Ça commence fort ! J'ai bien fait de venir... Je suis allée en Tanzanie (pas sur le Kili !), mais les touristes avaient le sang moins chaud ! Très sympa, en tout cas, j'en lis d'autres, du coup...
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Gina Bernier · il y a
Vous avez fait de l'alpinisme? Beaucoup de détails..... pas de chance pour l'américain que le vent du sud se mette à souffler avant qu'il ne regagne son pays. La jalousie en haute montagne avec un oxygène raréfié n'aide pas à la réflexion.
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Loodmer · il y a
Oh non ! j'ai le vertige. Moi c'était plutôt la voile, mais j'essaye de rendre mes textes crédibles via internet
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Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire avec une intrigue bien ficelée, avec une corde solide pour la haute montagne ;-).
L’écriture est maîtrisée, le scénario et les détails soignés.
La chute est excellente et drôle à souhait ! L’inspiration shakespearienne est top.
Bravo Loodmer :-)

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Eddy Riffard · il y a
Le titre est très bien exploité et l’histoire bien dans son contexte.
Pour chipoter, je bute légèrement sur ce petit bout de phrase « deux cadavres aux membres brisés par la chute ». Remplacer cadavres par corps me semble plus approprié. À voir.

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Loodmer · il y a
Alors là, oui tu chipotes, mais comme c'est justifié, je corrige. Mais du coup, je remanie toute la phrase afin d'éviter les redites. Merci
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Roxane73 · il y a
Un polar court et efficace, bien rythmé. Bravo Loodmer !
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Fred Panassac · il y a
Un grand dépaysement, un thème différent et beaucoup d'à propos, ce thriller des cimes est bien enlevé et je ne m'attendais pas à la chute c'est le cas de le dire. Ils ont dévissé par balles ! Au début tu as laissé passer des fautes d'accord : c'est "installés", "revus" et "quand la neige a fondu" (tout en haut)
Excellente citation, en plus, je ne connaissais pas (ou l'avais oubliée)
Super ! Merci pour ce texte !
Il faut m'inviter si je ne lis pas !

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Loodmer · il y a
Je n'y manque et n'y manquerais pas. merci pour la correction et le commentaire
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