Où sont passées les bananes de papy ?

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Il paraît qu’à cause de la grève générale, le centre social sera fermé demain. Alors maman m’a dit : « Tu sais, Julien, demain c’est mercredi, faute de centre social, tu iras chez papy Bertrand ».
J’ai crié : « Ouais ! C’est génial d’aller chez papy Bertrand ! »
Maman m’a tout de suite coupé la parole : « Arrête, Julien ! Je sais, tu adore ton papy, mais tout de même, ne crois pas toutes les histoires rocambolesques qu’il te raconte. Tu sais, il se fait vieux, il perd un peu la tête par moment, et puis il raconte n’importe quoi. Alors ne gobe pas tout cru ce qu’il dit ! Réfléchis par toi-même ! Tu as 8 ans, maintenant !
Le lendemain, quand nous sommes arrivés, papy était debout depuis bien longtemps. Il avait déjà en partie préparé notre petit repas (des frites) pour le midi et même un petit plateau pour mon quatre-heures, mais...
- Désolé Julien, m’a-t-il annoncé, l’air grave. Pas de banane aujourd’hui dans ta salade de fruits. Figures-toi qu’il m’est arrivé une de ces trucs ! Pas possible ! Y a qu’à moi que ça arrive, des aventures pareilles ! Des bananes ! Des bananes ! On m’aura tout fait !
Et là, j’ai pensé à maman. Je me suis dit : «  ben heureusement qu’elle est déjà partie, sinon, elle aurait encore engueulé papy ». Je l’entends : « Oh toi ! Avec tes histoires à la noix, hein ! »
Comme d’habitude, papy s’est calé dans son fauteuil, mais j’ai bien vu qu’il avait l’ai nerveux. Et moi, comme d’hab, je me suis installé sur une chaise en paille à côté de lui. Et le sourire aux lèvres, je lui ai dit : « Vas-y papy, raconte ! »
- Alors voilà, Julien, écoute bien la dernière. Comme de coutume, le mardi matin, je vais au marché de Wazemmes. Comme tu le sais, on y fait des affaires.
- Oui papy, je le sais. Mais je t’écoute. (Papy ne se souviens plus qu’il m’y a déjà emmené plusieurs fois, pauv’papy !) Mais va-y continue, papy...
- Vers une heure et demie, Momo, le marchand de fruits et légumes, liquide sa marchandise. Alors il baisse ses prix, comme les autres, d’ailleurs. Mais moi, je vais toujours chez Momo. Je suis un client fidèle, comme on dit. Et donc, il me fait une ristourne supplémentaire. Tu me suis Julien ?
- Oui, oui, Papy, très bien... Et là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à maman. Si elle me voyait, elle aurait surement la larme à l’œil. Car, j’avais posé mon menton entre mes mains et je n’en perdais pas une miette.
- Hier matin, il faisait froid. En arrivant au marché, j’avais le bout des doigts tout gelé. Pour me réchauffer, je suis passé prendre un café au bar tabac de la place. Y a pas de mal à ça ! » (Papy se racla la gorge) tu me suis toujours, Julien ?
- Oui, oui, papy, tu le vois bien, non ?
- Là, je suis tombé sur un vieux coquin. Euh ! Je veux dire un vieux copain ! Henri. Alors au lieu de prendre un café, j’en ai bu deux avec pousse-café ! C’est la faute à Henri, qui insistait, c’est bien lui, ça ! Et maintenant, Julien, écoute bien mon conseil : quand tu seras grand, ne bois jamais de pousse café. D’abord, c’est pas bon pour la santé, et en plus, ça m’a mis la tête à l’envers...
- Ah bon papy ? La tête à l’envers, c’est vrai ça ?
- Non, non, c’est juste une façon de parler, Julien, en tout cas, après ça, j’ai eu un trou de mémoire. Et je ne savais plus où étaient passées mes bananes...
- Ah bon, c’était à cause du pousse café ?
- Non, non, finalement, ce n’était pas ça du tout, mais n’empêche que je me suis posé la question. Tu me suis, Julien ?
- Oui, oui, papy, tu n’avais pas vraiment la tête à l’envers, c’était juste un trou de mémoire, j’ai bien compris.
- Alors voilà, j’ai eu beau retourner le problème dans tous les sens, je ne comprenais rien ! Pourtant, j’entends encore la voix de Momo résonner dans mes oreilles : « Allez allez, mesdames et messieurs, on achète, là, c’est deux euros le kilo, pour liquider les fruits, là, deux euros ! Je me souviens très bien, quand il me dit : Voilà, monsieur Bertrand, trois pommes, trois poires et trois bananes, comme d’hab, je vous les laisse pour deux euros ! » Voilà, tu comprends, Julien ?
- Oui papy. Tu as acheté des bananes, hier, pour mettre dans ma salade de fruits, tu en es sûr, mais malheureusement, elles ont disparues !
- Attends, attends Julien, tu vas voir l’histoire rocambolesque ! Impossible de mettre la main sur ces satanées bananes. Pourtant, j’ai refait mentalement le trajet et Momo qui me tend le paquet et merci Momo et au revoir Momo, Tout. Elles ont belle et bien disparues de la circulation ! Pourtant, je me souviens très bien avoir déposé le paquet sur la table de la salle à manger. Et après, les autres fruits étaient là, sauf les bananes...
Moi, je commençais à me demander si maman n’avait pas raison. Mon grand-père avait peut-être de gros problèmes avec sa mémoire, ou je ne sais quoi. Pauvre papy, me suis-je dit. Et s’il devenait comme madame Mauricette ? La voisine du troisième, qui oubliait ses casseroles sur le gaz ? Les pompiers étaient venus la chercher, l’autre jour. Et maintenant, elle est où Mauricette ? Personne ne le sait. Disparue, elle aussi...
- qu’est-ce qu’il y a Julien ? Tu rêves ?
- Non, non papy, mais c’est vraiment une énigme ton histoire de bananes !
- Attends, c’est pas fini. Parce que, je me suis demandé si je ne les avais pas avalées sans m’en rendre compte, tu vois un peu le délire ! Mon dieu ! Du coup, j’ai cherché partout après les pelures. J’ai même soulevé le couvercle de la poubelle. Rien !
- Ouais, quelle histoire de fou, hein papy ?
- Tu as raison, Julien, j’ai cru que je devenais vraiment fou ! Tu comprends ? Manger une banane et ne plus s’en souvenir, ma foi, ça peut arriver au plus équilibré des hommes. Mais trois bananes, là non, j’ai du mal à y croire... Je n’en suis pas encore là, hein Julien ?
- Comme si, papy, voyons ? Arrête, tu vas me faire chialer. Et puis tu fais des mots croisés tous les après-midi, non ? Tu les fais, hein, papy ? C’est bon pour la mémoire ça, les mots croisés, non ?
- Oui, oui, j’entretiens mes neurones, ne t’inquiètes pas. Mais attends la fin de l’histoire. Tu vas rire ! Figure-toi que peu après, j’ai entendu du bruit dans le couloir et quelqu’un qui venait frapper à ma porte. J’ai ouvert. C’était un beau jeune homme d’une vingtaine d’année. Un rouquin avec des taches de rousseur sur le nez, comme toi. Il était tout essoufflé et passablement énervé. Mais pas l’air désagréable, ce garçon, non. Je dirais même l’air fort sympathique.
- Et alors, papy, qu’est-ce qu’il voulait ce jeune homme sympathique, dis voir?
- Je lui ai demandé, tiens. Et alors là, il me fait : « Vous n’auriez pas vu Bozo, par hasard ? » Et moi : « Bozo ? Quel Bozo ? Bozo le clown ? On n’est pas au cirque Jean Richard, ici ! » Et lui : « Mais non, monsieur, Bozo, c’est mon singe, un gentil ouistiti. Ah mais, excusez-moi, monsieur, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Mathieu, je suis votre nouveau voisin de palier. » Et moi, je lui ai répondu : « Ah ! Je vois maintenant... J’ai tout compris... Un singe dans les parages... Non, jeune homme, désolé, je n’ai pas vu votre Bozo et ça vaut mieux pour lui ! Mais je sais où elle sont passées, maintenant, mes bananes ! Dans le ventre de Bozo ! Il a dû se régaler, Bozo ! A l’avenir, j’ai intérêt à bien fermer les fenêtres ! » Et lui, là, avec son air d’en avoir deux : « Désolé, désolé monsieur, je ne sais pas quoi dire. » Et moi, tout en riant dans ma moustache : « Rien, rien, inutile. Bonne fin de journée, jeune homme. Mes amitiés à Bozo, mais n’oubliez-pas de lui dire qu’il me doit un euro. » Non mais, faut pas exagérer, tout de même, hein, Julien ?
- AH ! AH ! AH ! Quelle histoire, papy ! Lui ai-je dit, tout en me balançant en avant sur ma chaise et en me frappant les genoux. Il t’en arrive, des trucs, à toi ! Jamais entendu une histoire pareille !
Maman est passée me prendre vers 18 heures. Papy a dit que j’avais été très sage. Pour plaisanter, maman m’a demandé si papy aussi, avait été sage. J’ai répondu : « Très sage. » Mais je me suis demandé si maman avait raison ou pas. Papy racontait-il n’importe quoi ? Et ça me fait mal au cœur de penser ça de lui.
Mais heureusement, en sortant sur le palier, on a croisé le voisin. Un djeun avec des logs et un ouistiti sur l’épaule. Alors dans la voiture, j’ai pris un ton sérieux pour annoncer à maman : « Tu sais, il déraille pas tant que ça, papy. Quelquefois, il dit vrai. Et en plus, c’est un papy exceptionnel !

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Fantomette · il y a
Amusant cette histoire de bananes, pauvre Papy, mon vote. Je vous invite à découvrir "Printemps"