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D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours beaucoup observé, aussi bien les gens que les objets. La question est toujours la même : comment en sont ils arrivés là ? La connotation pessimiste de cette expression m’échappait alors, l’enjeu était simplement de savoir : qui étaient ils, d’où venaient ils, que leur était il arrivé ?

C’est un jeu auquel toute l’humanité s’adonne, parce que trouver la causalité est rassurant. Les objets, comme les gens ont des origines, une raison pour laquelle ils sont arrivés à l’existence, ils résultent d’un apprentissage, d’un affinage, conscients ou non. L’insouciance ne vient pas des mêmes expériences que la détermination, le courage est une réponse à des éléments qui pourraient engendrer la peur.

Aujourd’hui est trop souvent fait le lien simple et facile des caractères, des actions, avec une enfance douloureuse, un traumatisme, une expérience déplaisante en somme. Tout ne serait donc que conséquence de cicatrices antérieures.

Tout cela est confortable car il n’y a là que des victimes. Or, pour toute victime, il y a un bourreau. Il semble acquis que le bourreau lui-même est une victime : du stress, de notre société trop concurrentielle, trop pressée, trop peu empathique. Ce n’est pas sa faute, le pauvre, personne ne lui a appris. Je méprise cet avis. Le bourreau fait un choix, celui de se soulager sur sa victime. Il ne doit pas être pardonné simplement parce que, de l’avis général, tout le monde est foncièrement gentil.

Mes réflexions vagabondes furent interrompues par une grande tape dans le dos : «....thias ! Mathias ! Allo ? Ca te dit des sushis ce midi ? »

Mon collègue, Serge, archétype physique de l’employé de bureau des années 90, porte un pantalon trop grand de deux tailles, surplombé de son inévitable chemise jaune. Il ajoute donc à l’agression auditive, une atteinte à mon acuité visuelle. Invariablement, Serge ponctue sa journée de quatre étapes indispensables à son bien être : son café du matin, brûlant, un americano du torréfacteur du coin de la rue ; le tour des bureaux pour saluer tout le monde, ou leur rappeler qu’il est là, qui sait ? ; l’organisation du repas de midi, qui occupe au bas mot quarante cinq minutes de sa vie chaque jour ; son café et sa cigarette de quinze heures trente, pour lesquels il se fait accompagner par un cercle de subalternes qui n’ont d’autre choix que de le suivre dans leur servilité crasse.

Ces jalons rythment religieusement ses journées de travail. J’ose dire travail car il est d’une efficacité irréprochable à son poste. S’il n’était si réticent à assumer toute nouvelle charge, il serait un pilier de cette entreprise. Serge est le vaillant petit soldat dont tout patron peut rêver : il travaille bien, ne fait pas de vagues, est fiable, plus loyal qu’un teckel, et à peu près aussi imprévisible. Autant dire que je pourrais aujourd’hui prédire sa journée type dans dix ans.

Je suis interrompu dans mon bilan moral et intellectuel de sa personne par le regard attentif de Serge, qui attend manifestement une réponse. Je lâche un simple « Oui, si tu veux » et ne manque pas de m’enquérir du nombre de personnes de la partie, pour lui manifester mon intérêt et mon admiration face à son engagement pour l’organisation de nos repas. Il frétille de contentement et quitte enfin mon « bureau ».

J’occupe un espace de 2 mètres sur trois, adossé au mur, dans un vaste open space que je partage avec quinze de mes semblables, équipés de bureaux semblables, de lampes semblables, d’ordinateurs semblables. Identiques. Gommant l’identité.

Serge ayant chassé mes pensées vagabondes, je me remets à la tâche. Je travaille à une partie de la création d’un logiciel pour machines industrielles. Ce que je crée va donc servir pour un métier dont je ne connais rien, en suivant des règles qui m’ont été fournies et dont la finalité m’échappe complètement. Notre chef de projet, Marie, n’a pas rencontré les clients. Le commercial qui fait le lien entre nous, Sébastien, n’a jamais touché une machine outil, ne sait pas se servir d’un ordinateur, et n’a probablement jamais utilisé ne serait-ce qu’une perceuse.

Tout cela manque cruellement de sens.

Dix-huit heures, le pas pressé de Serge retentit dans les couloirs. Comment un aussi petit bonhomme peut il avoir le pas aussi lourd ? Il reproduit son ballet du matin en souhaitant à chacun une bonne soirée. Il semble s’attarder avec certains d’entre eux ; dans l’espoir d’une invitation de dernière minute peut être ? Il partira bredouille rejoindre son grand appartement en banlieue.

Dix-neuf heures, je quitte mon poste, des amis m’attendent dans un bistrot proche du bureau. Le quartier abrite quasiment exclusivement des bureaux, restaurants, bars et cafés. Quelques boutiques de vêtements complètent le tableau, avec une offre tournée vers le travailleur entre 25 et 35 ans.

Il est curieux de voir que l’opinion publique se mortifie des publicités ciblées sur internet, et de la gentrification quand ces phénomènes existent depuis toujours. La classe moyenne avait gommé en partie cet état, puisqu’elle n’était ni du monde des pauvres ni du monde des riches. Il était difficile de lui rattacher une offre spécifique. Mais cette classe moyenne est désormais moyennement pauvre ou moyennement riche. Plus le temps passe, plus l’offre connait la demande. Elle la cherche, la découvre, l’étudie, pour mieux lui répondre. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Il n'yen aurait aucun, si l’être humain cherchait à aller au-delà de ce qu’il voit au bout de son nez, plutôt que de se contenter de ce qui lui est servi directement en bouche.

Je me trouvais donc dans un quartier qui me ressemblait, et allait retrouver des amis qui me ressemblaient, pour boire un verre et parler des sujets qui nous ressemblaient.

Après tout, nul ne trouve l’aventure s’il ne la cherche pas. Le campagnard ne connaissait que la campagne avant que la ville ne s’installe à ses portes. C’est aussi pour ça que les récits de Jack London, Ernest Hemingway, Jules Verne, ou Henry David Thoreau fascinent tant. Ils ouvrent une fenêtre sur un monde inexploré, sauvage, rude et beau à la fois. Ils promènent notre esprit où notre corps ne peut plus se déplacer faute d’espaces à explorer parfois, faute de volonté d’explorer souvent.

Ils portent en nous l’écho d’un temps perdu, de découvertes et d’aventures. Les seules découvertes actuelles qui peuvent avoir autant de retentissement concernent l’espace. Là aussi des femmes et des hommes se lancent dans l’inconnu, au péril de leurs vies. Mais ce sont des héros avec moins de renommée. Et la foule se nourrit plus de leurs personnalités que de leurs aventures. Comme si on nous décrivait l’intrépidité de Phileas Fogg, et nous montrait quelques selfies de voyages, plutôt que de nous conter ses aventures et ses prouesses.

La véritable question ne devrait pas tant porter sur qui est ce héros, plutôt que de savoir ce qu’il a vécu et les motivations qui l’ont amené à aller chercher plus loin, plus haut. L’admiration des actes est devenue l’adoration des idoles.

La foule des adorateurs se contente d’observer ses héros, de les envier parfois, plutôt que d’essayer de les rejoindre. Les scientifiques pourraient figurer les explorateurs modernes, mais ils ont moins de panache. Ils ne sont pas grands, pas forts, pas charismatiques dans la plupart des cas. Et on les admire autant qu’on les ostracise et qu’on les craint. Les enfants les plus intelligents ne sont pas les plus populaires.

Il n’y a guère que dans le sport que de grands champions suscitent encore des vocations.

Sans exemple à suivre, et avec le confort d’avoir le monde entier à portée de main, l’exploration se réduit au navigateur internet et à la proximité géographique immédiate. Or, qu’il s’agisse de nos lieux de vie, ou de nos Smartphones, nous sommes dirigés vers des endroits qui nous ressemblent.

Le choix de mon appartement s’est fait en fonction de mon salaire principalement, et m’a amené dans un quartier où mes voisins ont le même niveau de revenu. Mes amis étant dans le même cas, nous sommes répartis dans trois ou quatre quartiers de Paris. Ceux qui ont des enfants sont dans le même cas mais en banlieue proche.

Facebook, Twitter, Google, me montrent ce qu’ils considèrent susceptible de m’intéresser. Et ce qui peut m’intéresser pour des technologies qui s’évertuent à analyser mes navigations passées, ce ne sont que mes choix et mes goûts passés. Au diable la découverte ! « Dis moi ce que tu likes, je te dirai ce que tu likes aussi »

Clac, clac, clac...mes talons résonnent sur le pavé humide des trottoirs du deuxième. J’entre dans le bar où nous avons rendez vous, un bar branché aux cocktails classiques et exorbitants. L’ambiance faussement rugbystique est trahie par la clientèle de costards cravate et talons aiguilles, pas vraiment franchouillarde.

Marc m’attend à la table du fond. Il est l’instigateur de cette soirée. Toujours propre sur lui, costume et coiffure impeccables, il se penche pour m’embrasser et me pose la sempiternelle question. « Ça va ? Pas mal. Et toi ? Bien, bien. Je me suis séparé d’Amélie. » Je hausse un sourcil. Marc est un jouisseur, sa séparation ne m’étonne pas vraiment. Il porte en lui les stigmates d’une enfance aisée, et d’une carrière qui lui offre trop d’opportunités de faire des écarts pour sa maigre volonté d’y résister. « Elle me faisait chier, toujours sur mon dos. Mais tu connais le boulot, il faut dîner avec un tel, organiser quelques afterwork avec les équipes... » Sa phrase reste en suspend. Il y a une règle de connivence entre Marc et moi qui fait que je ne lui pose pas de question quand je peux compléter ou corriger moi-même une de ses histoires. En l’occurrence il n’est de secret pour aucun de ses amis proches qu’Amélie avait des cornes à ne plus prendre le soin de les compter, et qu’elle le surveillait donc plus ou moins légitimement. Heureusement pour moi, notre amitié est suffisamment ancienne pour que Marc ne cherche pas mon approbation sur ce sujet. Il sait qu’il ne l’aura pas.

« Et puis, je m’ennuyais avec elle. On ne s’amusait plus, on ne faisait plus grand-chose ». Là encore, je le laisse s’apitoyer, et complète pour lui « Je n’étais pas satisfait, parce que je ne le suis jamais. Elle ne faisait pas autant la fête, elle voulait voir d’autres gens, aller dans des musées, voyager. »

Marc ne sera jamais satisfait. Il ne cherche pas à l’être. Il cumule les plaisirs éphémères pour tromper l’ennui et oublier que les trous ne se remplissent pas avec du vide. Il plaît, et aime ça, c’est un touche à tout dont Paris est le royaume, il est donc entouré de vautours qui se disent ses amis et a quelques amis qui lisent entre les lignes de son numéro.

Amélie est une femme à la beauté discrète, de celles dont on ne réalise le charme que lorsqu’elles sont sans artifice, en jean et t-shirt ; dotée d’un sens de l’humour subtil et d’une intelligence acérée, ce qui lui a vite permis de s’intégrer à notre groupe.

Les voir ensemble revenait à tenir les chroniques d’un désastre dont on savait qu’il arriverait tôt ou tard.

En matière d’amitié, Marc se caractérise par une fidélité sans faille, tranchant avec ses expériences infructueuses à entretenir une relation de couple, qui fait de lui une prescription idéale en cas de coup dur. Je ne conçois en conséquence pas de ne pas prêter mon oreille la plus attentive à ses lamentations.

En réalité, Amélie et lui se sont séparés à la fois en raison de l’incapacité totale de Marc à la monogamie, mais aussi parce qu’Amélie part en mission humanitaire pour cinq ans. Elle et moi avons commencé à discuter via les réseaux sociaux et par messages peu de temps après qu’ils se soient rencontrés. Pour reprendre ses mots « Elle a enfin trouvé une raison de vivre, en apportant sa pierre à un édifice qui la dépasse. ». A mes yeux, et malgré un engagement louable, elle a quitté une cause perdue pour une autre, mais son bonheur palpable à travers ses mots m’a interpellé, et reste à la lisière de mon esprit depuis qu’elle m’en a parlé, voici trois semaines.

Marc et moi commandons deux pintes en attendant les autres. Lorsqu’ils arriveront, Marc leur racontera à tous ce qu’il désire leur faire entendre à propos d’Amélie. Je quitterai l’assemblée vers 23h pour être frais à la réunion de huit heures trente demain. Arrivé chez moi, je mangerai trop vite un plat réchauffé trop longtemps, me ferai couler un bain, puis me coucherai dans ma vie de célibataire.

Personne ne s’y trompe : je suis célibataire depuis un moment maintenant, et je le vis très bien. La pression sociale qui consiste à créer le besoin de faire partie d’un tout ne m’atteint pas. Si je trouve un tout dont je veux être partie par hasard, pas de problème ; mais je ne chercherai pas désespérément une femme que je compléterai mal pour tromper la solitude. En attendant, je promène ce corps qui sert de vaisseau à mon cerveau à droite à gauche, entre musées, théâtres, concerts, ou librairies, et participe à toutes les soirées de mes amis.

Trompons le métro-boulot-dodo, passons au métro-boulot-apéro-dodo, nous pourrons nous plaindre de nos journées, de nos patrons, de nos Amélie, et nos amis approuveront pour pouvoir se plaindre à leur tour.

Je respire, et me calme un peu. Lorsque de tels bilans se pressent à mes tempes, je me surprends à souhaiter qu’un camion me passe dessus ou qu’un forcené me plante en pleine rue pour mettre fin à la mascarade. Je respire à nouveau. J’ai besoin d’Hermann Hesse et de son mépris du petit bourgeois.

En rentrant, je parcours les vicissitudes qui tourmentent Harry Haller pour me rappeler la multiplicité de chacun de nous et m’enlever le dégoût de l’humanité et de moi-même. Avec un succès mitigé. Demain est un autre jour.

Allongé dans mon lit, je reconsidère cet aujourd’hui qui se termine et ce demain qui s’ouvre. L’Humanité m’a montré toutes ses facettes : l’acceptation pathétique de la routine de Serge, l’agitation stérile vers le plaisir immédiat de Marc, la ferveur imbécile de la quête de sens d’Amélie. L’ensemble des êtres humains semble appartenir à l’une ou l’autre de ces catégories, entre l’insignifiance et l’appartenance à un grand Tout, dont la signification serait proportionnelle à l’abnégation dont on ferait preuve pour le rejoindre. Tous cherchent leur sens de la vie, mais quel est il ? Et où le trouver ?
Personne d'autre que Morphée ne vient répondre à cette question au crépuscule d'une journée et à l'aube d'une autre dans une vie trop longue pour chercher du sens et trop longue pour en trouver.
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Felix CULPA · il y a
Un récit contemporain, une réflexion philosophique savamment menée, vers un cheminement sur le sens de la vie ! J'aime et je vous invite à découvrir mes 3 textes en concours:
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Julien Da Silva · il y a
Salut Eddy, merci de ton soutien!
Pas forcément simple sur un format entre le très court et le long ^^
Je vais de ce pas lire ta nouvelle !

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Eddy Bonin · il y a
Salut Julien ? Moi, je dirais, Mais où sont passés les gens ? Je suis surpris d'être le 1er à te donner mes voix et t'encourager...
N'hésites pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle te plait :) Je suis passé du Japon ("Une main tendue" que tu avais saisie ;-)) à un voyage surfant entre Biscarosse et Biarritz : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt :)

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