OÙ ES TU CHÈVREFEUILLE?

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OÙ ES TU CHÈVREFEUILLE? - Nguyễn Thị Thanh Dương - Traduction: TháiLan

La cliente devant moi est en train de déposer ses achats d’un caddie bien rempli, moi j’ai deux petits sacs, en se tournant elle me propose gentiment:
- Vous n’avez que peu de marchandises, allez- y.
En la regardant , j'étais toute interdite, avec ses grands yeux sublimes et surtout le grain de beauté au coin de sa bouche, elle me rappelle quelqu'un.
Je ne puis m'empêcher de lui demander:
- Excusez- moi, mais il semble que je vous connais...vous êtes...
- Je m'appelle Lam.
Joie et stupéfaction. Je criais:
- Oh mon Dieu, c'est toi, c'est bien toi Lam "Naevus"? Avec ton grain de beauté à la lèvre et ton nom, comment t’oublier?
La femme me regarde, serre mon bras d'un air aussi réjouissant:
- Ah! et toi c'est Thao, ma voisine très intime de notre enfance n'est ce pas?
Et voilà que nous deux nous nous étreignons de bonheur. L'univers est immense mais assez petit pour que les uns les autres puissent tourner en rond et se rencontrer, une rencontre qu'on pense juste réalisable dans ses souhaits, ou dans ses rêves.
Lam "Naevus" et moi sortons. Lam avait déménagé en Californie il y a deux ans, tandis que moi je n'étais que de visite, venue voir des parents.
Nous entrons dans un café .
Oh, que d'histoires à se raconter aprè s des dizaines d'années. A la fin, Lam me demande:
- Thao, te souviens- tu de mon cousin Phượng?
- Comment pourrais je l'oublier, ma chè re, car son nom c'est celui d'une fille et d’une fleur que j'adore.
- Comment va-t il maintenant? Jolie femme, enfants sages, n'est ce pas?
Lam me répond tristement:
- Toute sa vie n'est qu'une chaîne de malheurs. Marié, sa femme l'a abandonné, remarié, pas de bonheur non plus; tous deux venus ici, juste que malheur pour tous deux. Lui, il s'est efforcé d'endurer ses peines pour les enfants, mais hélas, Dieu ne l'a pas épargné...
Très triste moi aussi, je lui demande avec impatience:
- Qu'est il devenu?
- Il vient d'être emporté au paradis, problèmes gastriques. Ses dépressions lui ont donné un ulcère d'estomac ,qui a fini en gastrorrhagie .
- Oh mon Dieu! Pauvre Phượng !
Je ne peux empêcher mes larmes de couler.
Lam raconte:
- Autrefois Phượng était très malheureux à cause de toi, ma chère Thao. Ce n'est que longtemps après qu' il a pu se décider à se marier. Mais de temps en temps Phượng parlait de ses souvenirs avec toi, Thao; c'est bien dommage qu'il ne soit plus là pour te rencontrer aujourd'hui, ma chère.
Je lui réponds d'une voix étranglée:
- C'est moi Thao qui regrette de ne pas pouvoir le rencontrer pour demander pardon, un mot..
Dans le passé, Lam et moi nous habitions côte à côte dans un petit quartier, nous étions aussi dans la même classe depuis le primaire jusqu'au secondaire, nous jouions ensemble et étions très proches l'un de l'autre. Je venais souvent jouer avec Lam, voire passer la nuit chez elle.
Ma mère plaisantait avec la sienne:
- Ce serait bien si l'un était un garçon et l'autre une fille, ils pourraient se marier.
La mère de Lam possédait une épicerie , avec toutes sortes de friandises, bonbons, tamarins confits, et saumure, oeufs, pétrole pour lampes à pétrole, savons, accessoires de couture..etc... son père était soldat, il était souvent loin de chez eux, elles restaient seules et étaient bien occupées avec ce magasin, j’étais assez heureuse de venir l'aider.
Nous étions du même âge, mais Lam était plus maligne que moi, si elle me donnait un bonbon mini ou un confit , elle allait en choisir un menu morceau et ensuite m'ordonnait de balayer, de laver le parquet, de laver les légumes ou de préparer le riz pendant que sa mère faisait des courses.
De temps en temps, sa maman ne pouvant faire des achats, je la suivais au marché Gò Vấp *(1) pour prendre les oeufs d'un fournisseur habituel, chacune un panier plein, elle me prévenait de bien faire attention, car si j'en cassais je devais...rembourser.
De temps en temps je devais aussi venir aider Lam à transporter l'eau d'une fontaine publique *(2) tout près, pour les besoins de sa famille. Les gens venaient ici pour laver le linge, pour le bain des enfants et faire le plein des réservoirs d'eau chez eux. Nous deux étions trop petites pour porter chacune deux seaux à chaque bout de palanche *(3), juste un au milieu, puis elle et moi chacune un bout de la barre, nous rentrions ainsi, gambadant joyeusement comme si nous étions en promenade.
Ma mère me reprochait souvent, pleine d'affection:
- Toi, tu es paresseuse pour les travaux de chez toi, mais laborieuse chez autrui!
+++++
Un jour, chez Lam un invité s'était présenté, c'était son cousin venu de Qui Nhon *(4); il allait rester chez elle pour ses études au collège. Comme sa famille est était peu nombreuse, même esseulée, ce cousin était vraiment bienvenu. Il arrivait avec quelques sacs et une valise.
J'étais chez Lam comme d'habitude ce jour là ; en la voyant s'empresser de façon intime avec lui, je fis de même, et voilà que la petite fille de 13 ans, innocente fonça tout droit dans la chambre du cousin, se mettant sur son lit , face à lui, curieuse, pleine d'enthousiasme , le regardant sortir tout de la valise , ranger ses vêtements et les affaires .
Alors il pointa le doigt sur mon nez, souriant, demandant:
- Et cette petite, d'où vient elle ?
Je souris aussi, et naïvement, lui répondis:
- Je m'appelle Thao, je suis l'amie de Lam, et toi, quel est ton nom?
- Je suis Phượng.
Trop stupéfaite, je lui demandais a nouveau:
- La fleur Phượng? *(5)
- Oui, car il y a un Jacaranda sur la rue devant notre maison, c'est pourquoi ma mère m'a nommé Phượng.
Phượng fouilla dans son sac, et me tendit un sachet de bonbons:
- C'est pour toi, bonbons faits de sucre de maltose, aimes tu?
- Oui, je les aime, mais préfère des confits de tamarin.
-Ah oui? la prochaine fois je te les offrirai.
Depuis ce temps là, Lam et moi partagions beaucoup de joies, car après avoir fini ses devoirs dans sa chambre, il nous rejoignait, avec de nouveaux jeux passionnants. Phượng me gâtait beaucoup, m'achetais des confits de chez Lam, accomplissait de si beaux dessins pour moi, qu’à chaque fois nous nous disputions et il était toujours de mon côté pour me défendre.
Une fois alors que j'étais en train de trier les liserons d'eau pour Lam, j'ai crié de stupeur, et j’ai jeté toute la corbeille, car il y avait une énorme chenille qui se tordait dans les feuilles; j’avais couru me blottir contre lui, en pleurant , ne pouvant prononcer un mot. Phượng m'avait calmée:
- Ce n'est rien, ma chère, les chenilles des légumes sont inoffensives. Laisse- moi finir le reste des liserons.
Ce jour- là, il semble qu'il me tenait serrée d’un peu trop près, et trop long, mais je me sentais à l'abri de tout danger.
Le temps passa, Phượng était devenu un habitué de la maison, si familier que je connaissais par cœur ses horaires d'études, et les travaux qu'il devait accomplir en rentrant. Peut- être que j'étais aussi devenue familière pour lui, car chaque fois que j'arrivais en retard chez Lam, il me demandait la raison; les jours où je m'ennuyais et voulais rentrer chez moi, il essayait toujours de me retenir par un jeu tentant que j'aimais bien : il mélangeait du savon dans de l'eau et prenait une paille, la trempait dedans, et soufflait dans l'air des bulles transparentes, si fragiles qui flottaient en toutes directions, et Lam et moi nous nous réjouissions d'attrapper ces bulles éphémères qui éclataient et je ne songeais plus à rentrer...
Dans la cour arrière de chez Lam, il y avait une pergola de Chèvrefeuilles, dans les saisons d'épanouissement, des fleurs vert tendre s'accrochaient parmi les feuilles, répandant leur odeur si douce... J'aimais bien les conserver dans ma poche pour leur parfum tandis que Phượng lui, adorait lire ou étudier sous cette pergola, les après midi paisibles.
Un jour il m’invite à venir dans la cour arrière et me demande :
- Veux tu que je t'offre une branche de Chèvrefeuille ? Laquelle choisis- tu?
Profitant de l'occasion pour être exigeante, je lui réponds :
- Celle qui est la plus grosse et plus éblouissante , peux tu?
Ceci dit, j’avais couru dans la maison et lui avais apporté un tabouret. Il avait grimpé , j’avais tenu le tabouret pour qu'il ne tombe pas, et il me montrait tour à tour une branche puis une autre jusqu'à ce qu'il puisse me cueillir celle qui me plaisait.
Il m'avait tendu les fleurs et d'une voix douce m’avait dit:
- Tes vêtements , tes mains sentiront l'odeur de Chèvrefeuille pour toujours.
Et moi, rayonnante de joie et d'innocence, lui avais demandé:
- Est ce vrai, ce que tu dis?
- Pour moi seul, c'est la vérité...
Constatant que je restais là , abasourdie sans rien comprendre, il passa à un autre sujet:
- Sais tu que la soupe au jeune chèvrefeuille *(6) est délicieuse?
- Non, je ne savais pas.
Et il restait là à me taquiner:
- Oh Dieu, tu es une fille du Nord *(7) mais qui ne connaît pas la soupe au Chèvrefeuille?
- Je vais demander ça à ma mère .
J’étais sur le point de rentrer chez moi, mais il m’avait attrapé le bras.
Sous la pergola de Chèvrefeuille, il n'y avait que lui et moi, ce jour là la maman de Lam était absente et Lam était occupée avec les clients.
Phượng m’avait regardée d'un air bizarre, anormal, et après un instant, m’avait dit d'une voix tremblante:
- Chère Thao, je... je t'aime beaucoup.
Et soudainement il m’avait prise dans ses bras, ce geste inattendu m'effraya, je m'en été dégagée brusquement :
- Thao, ne t'échappe pas, je t'aime profondément..
- Non! Non!...
Je criais , je ne voulais pas accepter, trop effrayée , j’avais jeté la branche de Chèvrefeuille qu'il venait me m'offrir et, comme si je venais de voir un fantôme, je fonçais vers la maison pour rentrer chez moi, mon cœur battant encore la chamade. Je me réfugiais dans ma chambre et sanglotais silencieusement, de peur que maman ne m’entende.
Phượng, l'image trop familière et si belle dans ma pensée était détruite, maintenant c'est un autre Phượng, complètement étranger. Je l'avais considéré comme mon propre frère, mon grand frère dans la famille; tout d'un coup il l'avait changé en amour, cette transformation avait blessé mon âme.
J'avais 15 ans *(8), l'âge encore trop enfantin, pas assez mûr pour pouvoir accepter le vrai amour.
Les jour suivants, je n'étais pas retournée chez Lam, j'avais peur de lui et je lui en voulais . Lam m'avait demandé la raison mais je n'osais pas lui raconter cet "horrible" problème.
Une semaine s'était passée, et il était venu chez nous, peut être qu'il ne pouvait plus endurer mon absence, mon intention de l'éviter.
Mais en le voyant entrer et saluer ma mère, immédiatement je criais, et le chassais:
- Rentre chez toi, je ne veux plus te voir.
Ma mère était abasourdie, et lui s’était embrouillé en lui donnant des explications, puis il avait jeté vers moi un regard triste, écœuré avant de sortir.
Finalement toute ma famille était au courant de l'histoire de la déclaration d'amour de Phượng; mes parents lui ont reproché, ainsi que la mère de Lam; ils avaient tous dit que j'étais trop jeune, ne sachant rien de l'amour des grands, alors pourquoi entacher nos chastes sentiments . Il avait le cœur brisé, et se sentait coupable.
A la fin de cette année, Phượng renonçait à ses études, et s'engageait dans l'armée.
Un ou deux ans après, le père de Lam était rentré au quartier et avait emmené sa famille avec lui vivre dans une province où sa garnison allait stationner; ainsi ils pourraient être ensemble.
Depuis, Lam et moi n'avons plus eu des nouvelles l'une l'autre, et après l'événement de 1975 dans notre pays, avec cette vie pleine de vicissitudes dans les familles...
L'image de mon amie et voisine et Phượng ont été engloutis à jamais dans la poussière du passé..
******
Longtemps après, devenant plus mûre avec les souffrances de la vie, après avoir compris son amour, le sentiment de culpabilité, de regret m'envahissent...
Je suis la cause de ses études inachevées, de sa vie errante dans l'armée, sans but...
J'ai une dette envers lui, une parole de pardon.
Ce n'est pas sa faute, car dans l'amour, il n'y a pas de faute, jamais; l'amour qu'il m'a offert n'est pas venu au bon moment et c'est tout .
Aujourd'hui, avec cette rencontre inattendue, et les nouvelles données par Lam sur la vie de Phượng , qui hélas a quitté ce monde...
Et mes paroles de pardon qui lui sont réservées ne pourront jamais lui parvenir , plus jamais...

Cher Phượng, depuis ces longues années, mes habits et mes mains sentaient - ils encore le parfum de Chèvrefeuille dans tes souvenirs comme tu me l’avais dit ce jour- là , dans ce passé si cher?
Et toi, chère pergola de Chèvrefeuilles de ce temps chéri chez Lam, où par un merveilleux après- midi il m'a offert la plus belle branche, la pergola qui était avec nous, témoin de son premier amour si ardent, si passionné pour moi, un amour pur, innocent, que je ne suis parvenue à comprendre que bien des années plus tard...
Mais où es- tu, ma chère branche de Chèvrefeuille?
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Nguyễn Thị Thanh Dương .-Traduction: TháiLan
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NOTES:
1/- Un faubourg près de Saigon (après 1975: nommée HoChiMinh ville).
2/- Dans l’ancien temps, il n’y a que de rares maisons avec l’eau courante.
3/-Morceau de bois concave,en forme de barre, pour porter deux seaux sur l’épaule
(ou des corbeilles de fruits, légumes...plats touts prêts, soupes avec marmites..)
(au Vietnam, souvent faite en bamboo, durable).
4/-Ville au centre du Vietnam.
5/- Arbre a fleurs couleur rouge-orange écarlate – Jacaranda (ou Flamboyant) - prénom souvent donné à une fille.
6/- On cuit souvent quelques fleurs comestibles.
7/- Le Vietnam a 3 régions (Nord- Centre-Sud), avec quelques différences dans les dialectes, le ton, les coutumes ..etc...
8/- Dans l’ancien temps, chez nous, l’âge mature est tard, vers 17, 18 ans, mais avec le temps moderne c’est différent...
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