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L'Enfer n'est pas, tel que décrit d'habitude, un lieu renfermé et sombre au fond de gigantesques grottes. Un dédale souterrain où règne une chaleur suffocante, que la lueur sanguine et lugubre de torrents de feu et de lave éclaire péniblement

L'Enfer est un lieu vastement ouvert sur tous les horizons, au-dessus de la terre, des champs, des plaines, des villages, juste sous le ciel où sont supposément les paradis. Il réclame tous ces lieux d'altitude, dans de hautes montagnes éloignées des Hommes. Partout où la neige recouvre les pentes s'étend son territoire. L'éclat du pur Soleil y tombe comme nulle part ailleurs : pour chaque rayon qu'elles reçoivent, les immenses étendues enneigées en reflètent cent, jusqu'à la cécité complète et l'extinction des couleurs. À la nuit venue au contraire, il règne sur les sommets une pâle et blafarde clarté empruntées aux étoiles endormies.
Sous les mêmes cieux que la plaine ou l'océan douillets, un froid délétère y sévit pourtant, absolu, entretenu par les vents de toutes directions hurlant par le travers des crêtes et le long des flancs dénudés des montagnes.

L'Enfer n'est pas un lieu de souffrances éternelles pour des âmes pécheresses. Résonnant des lamentations d'un peuple entier, torturé par de sadiques démons afin d'y expier quelque faute. On n'y voit aucune horreur, pas plus qu'on y sent le moindre tourment. La peur, l'angoisse, l'humiliation n'y existent pas.

L'Enfer est un lieu de non-Vie où toute existence se délite constamment, entrainée hors des êtres, dispersée par les souffles puissants. C'est un désert de roche, de neige et de vent.

Là sont les esprits de tous les morts.

Eux l'ont pris pour refuge, loin des vivants. Ils errent en paix, sans but mais aussi sans désirs et sans espoirs. Le froid, ni le vent ne peuvent les mordre. Mais la pierre sous la glace diffuse une profonde énergie primordiale, aux vivants inconnus : les battements enfouis du cœur de la Terre où jadis ils ont marchée. Là ils restent, témoins des aubes, des crépuscules, de la danse de la Lune avec les étoiles, des jours de toutes les saisons. Sans besoins vitaux, tels d'éternels sages ils ont fini par oublier le temps lui-même.


Orphée - allant visiter cet Enfer - marche. Le fidèle Charon réclame bien son obole mais il ne barre pas un navire, il guide les marcheurs à travers les pierres branlantes du chemin escarpé. Toutefois, dans Le bruit sourd et rythmé des pas au long du chemin, on peut entendre l'écho lointain du tambour d'une galère qui franchirait le Styx.
Toute trace de Vie disparait à mesure qu'ils s'élèvent depuis la vallée, ils laissent derrière eux la forêt luxuriante où vaquent les grands animaux. Et bientôt la végétation rase où bruissent quelques passereaux. Ne reste enfin que les grands rapaces glissant en silence dans l'azur et parmi les pierres nues, les sources des ruisseaux. Le passage vers l'autre monde s'accomplit à l'altitude où neige et givre recouvrent la pierre et lorsqu'ils peuvent contempler par le dessus, les motifs bigarrés des ailes des vautours, toute voilure déployée. Alors Charon ne va pas plus loin, il n'appartient qu'à Orphée et aux défunts de parcourir le reste du chemin.
Ici, les vents qui passaient paisibles sur le plateau escaladent soudain les parois à toute allure et remontent furieusement de l'étroit vallon. Sur les cols, sur les crêtes, ils assaillent le marcheur de tous côtés, plongent sous ses vêtements pour lui soutirer sa chaleur. Plus encore en altitude, au fil de l'ascension, le froid s'abat petit à petit sur lui pour le déposséder de sa vie, la dilapider aux quatre vents. Ainsi l'Enfer bannit les êtres de son royaume : doucement, vicieusement, il les épuise de leur vie, n'en reste qu'un corps froid et solide, indifférenciable des roches qui l'entourent.
Orphée dans cette beauté inhospitalière, incongrue à l'Homme, doit lutter, pas après pas, avec toute la force de son esprit pour rester parmi les vivants. Maintes fois, il voudrait renoncer et inconsciemment céder à la Mort, laisser tomber sa carcasse haletante et douloureuse, s'allonger contre la neige moelleuse pour se reposer, sans plus de réveil. Maintes fois, il se contracte et pousse le long de ses membres un peu plus de la vigueur qui isse du fond de ses tripes, des contreforts de son esprit.

Îlot de Vie assiégé par les vagues féroces d'une funeste armée de tempêtes, il parvient pourtant au sommet. D'autres et lui-même ont ici dressés un abri de pierre sèche. En ce sanctuaire loin des morsures aigües du vent, il peut enfin se reposer un peu. Le froid ne l'envahit plus si intensément.
Alors après quelques instants, ils apparaissent tous. Ils l'ont suivi silencieusement dès que ses pas s'imprimèrent dans la neige de cet Enfer. Les morts s'approchent doucement, l'entourent brièvement puis se désintéressent et repartent vers leurs contemplations. Seuls restent les siens, ceux de sa famille, de ses amis, tous ceux avec qui Orphée a partagé les jours de sa vie.
Avalant la collation qui ragaillardit sa chair et la prépare au trajet du retour, il reste parmi les esprits défunts. Pas un mot ne franchit ses lèvres car il n'est plus rien à se dire. Le temps d'une pensée, il échange avec ses disparus un souvenir affectueux, une tendre remémoration et dans leur insondable tranquillité, il trouve pour lui-même un peu de sérénité.

Mais l'immobilité et l'inaction sont par trop semblables à la Mort, celle-ci trouve bientôt sur la peau du marcheur où s'aboucher pour y aspirer la Vie. Et comme les mains d'Orphée commencent à s'engourdir sonne le moment du retour.
Avec au regard les paysages grandioses déployés vers tous les horizons et le sommet où restent les êtres chers qui sont passés, il entame sans hâte sa descente, l'esprit émondé. La Mort avec sa glace et ses vents ne l'affectent plus car il est monté et s'est assis avec les esprits : il a déjà vaincu l'Enfer. Un pas vers les morts pour un pas vers les vivants.
Aucune féroce monstruosité polycéphale et aucune épreuve ne l'attendent pour le retenir, bien au contraire, la pente le pousse à marcher plus vite. En bas, il voit se rapprocher les champs parcourus de Vie auxquels il appartient et comme il franchit l'invisible frontière, elle envahit d'un coup tous ses sens : les couleurs recouvrent le paysage, une brise pousse vers lui un air doux, plein de l'odeur des herbes de montagne et du chant de minuscules oiseaux s'activant parmi les pierres du sentier.

Dans un ultime regard vers le sommet, désormais lointain, il sait les esprits familiers l'observant toujours, paisiblement. Béats, leur visage arborent un mince sourire de contentement.

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Yasmina Sénane · il y a
J'aime les références mythologiques de votre texte et sa puissance évocatrice !
Apprécierez-vous une seconde fois "Entre les persiennes" en finale du prix Saint-Valentin ?

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Flore · il y a
"L'enfer, c'est les autres " disait Sartre dans Huis clos.....Vivre....
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Pascal Depresle · il y a
Un bon moment de lecture, la nuit tombe .... et je dois aller dehors seul.
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Enfant de la Louve · il y a
Merci. De nuit, comme de jour, on n'est jamais complètement seul. Une foule d'esprits nous observe et nous pousse à vivre plus fort.
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Pascal Depresle · il y a
De ça je suis persuadé.
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