Orange Windsor

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« Viens je t’emmène ! » Vous vous souvenez de cette chanson de Michel Berger ? Et bien pour moi, c’est ça l’écriture. Prendre le lecteur par les yeux, lui faire découvrir des  [+]

Lorsque Brigitte et moi avons fait l’acquisition de notre maison près de L’Isle sur la Sorgue, c’était dans l’espoir d’y recevoir nos enfants et nos petits enfants mais aussi nos amis. Recevoir des amis n’est pas toujours simple. Quand ce sont des couples qui se connaissent depuis des années, cela ne pose, en principe pas de problèmes, mais lorsqu’ils viennent chez vous et rencontrent d’autres couples pour la première fois, les choses commencent à se compliquer. Il faut savoir doser les mixages. Les invitations relèvent parfois de la même stratégie que celle déployée par les fonctionnaires du Quai d’Orsay.
Quelques règles élémentaires doivent être observées. Par exemple on ne recevra pas le même week-end
- Les Poulachon, elle, conseillère principale d’éducation et lui, prof agrégé de Philo dans un lycée lyonnais et les Clavelier, elle, infirmière libérale et lui, patron d’une boîte de quinze salariés qui sous traite des pièces de haute technologie pour Airbus. Vous pouvez être sûrs que la question des vacances des profs s’invitera au débat avant la fin de l’apéritif, surtout si Brigitte a légèrement sur-dosé en Rhum sa dernière recette de cocktail. Robert Poulachon s’étant déjà vanté plusieurs fois de ne faire que quatorze heures par semaine, « Oui mais chéri, tu as les copies à corriger ! » s’était empressée d’ajouter Marthe son épouse, il était impensable de leur faire connaître les Clavelier sachant qu’Anne n’est jamais chez elle avant 20 heures et que Thierry n’a pas pris de congés depuis trois ans.
De même on ne commettra pas l’impair suivant en invitant
- Les Rodriguez, lui, conducteur de bus et accessoirement colleur d’affiches pour le Front National et elle, coiffeuse à son compte et les Bensoussan, lui, patron d’une entreprise de maçonnerie et elle, assistante de direction chez un grossiste en quincaillerie. Depuis plusieurs années, les Bensoussan, Juifs Séfarades pratiquants, nourrissent le projet de faire leur alyah et de rejoindre le frère de Daniel installé à Ashkelon, à une soixantaine de kilomètres de Tel-Aviv. Vous me direz que les Rodriguez ne peuvent qu’approuver cette décision de retour en Terre promise, toutefois, il paraît douteux de penser que leur empathie dure tout un week-end.
Le pont de l’Ascension approchant, Brigitte proposa d’inviter les Poinsot et les Duvernay.
Les deux couples sont presque à l’opposé l’un de l’autre. Les Duvernay sont écolos, tendance bobos jusqu’au bout des ongles. Greta Thunberg serait orpheline, ils l’adopteraient. Toutes les grandes causes les intéressent. Serge et Françoise ont manifesté en faveur du mariage pour tous. Ils versent aux associations de protection des animaux, la SPA, 30 millions d’amis, L214,... L’éthique animale fait partie de leurs combats et ils votent régulièrement Écolo. Françoise Duvernay est une farouche partisane des circuits courts, fréquente les boutiques bio et a testé les mille et une façons de remplacer la lessive depuis les feuilles de lierre macérées, la saponaire, les noix de lavage indiennes, fruits du Sapindus Mukorossi... Elle est incollable sur les tensioactifs. Bref des purs et durs.
Côté « Gilets Jaunes », les Duvernay étaient plutôt pour, jusqu’à ce que le pare-brise de leur camping-car vole en éclat au péage de l’Ile d’Abeau, alors qu’ils se rendaient à l’Alpe d’Huez.
Et les Poinsot là-dedans ? »
Pas de danger, avec eux c’est le dernier qui a parlé qui a raison. Mireille n’a que deux passions dans la vie, son Yorkshire Terrier et sa fille. Gérard, lui, c’est le vélo. Il est capable de vous citer le nom de tous les vainqueurs du Tour de France, des grands classiques belges, Liège – Bastogne – Liège, le Tour de Flandres, la Flèche Wallonne, ainsi que toutes les autres grandes compétitions, Milan – San Remo, le Tour de Lombardie, etc.
Nous avions convié nos invités pour le jeudi en fin de matinée. Brigitte avait prévu tous ses menus après s’être renseignée sur les goûts de chacun, les allergies, les contre-indications, le sans-gluten, et tenté de faire du tri entre les « Il m’en faut pas ! », les « C’est pas qu’j’aime pas, mais c’est lui qui m’aime pas ! », «  Le gaspacho, oui s’il n’y a pas de concombre ! »
Le jeudi se passa sans encombre, apéro, barbecue, piscine, apéro, planchas, piscine...
Brigitte et moi nous nous endormîmes, fatigués mais heureux de notre première journée et de la bonne humeur qui régnait au sein de notre groupe. Les convives ne tarissaient pas d’éloges sur la cuisine de Brigitte et ses cocktails avaient fait l’unanimité.
Le lendemain, le petit-déjeuner s’annonçait bien. Levés les premiers, nous avions dressé un buffet digne du Club Med, avec petits pains, viennoiseries, confitures « faites maison », jus d’orange pressé, charcuterie, fromage, grand choix de thés, café, chocolat... etc. Le tout agrémenté de compositions florales made in Brigitte. Des Hollandais ou des Allemands se seraient jeté dessus en connaisseurs.
Françoise et Serge Duvernay ainsi que Gérard Poinsot s’étaient installés autour de la table. Nous n’attendions plus que Mireille Poinsot
- Elle finit de se préparer, précisa Gérard qui avait enfilé son maillot à pois du meilleur grimpeur.
- Il va encore faire une super journée, lança Serge.
- Moi je trouve qu’il y a un peu de vent. C’est bien, comme ça on n’a pas trop chaud, ajouta Françoise.
- C’est le Mistral ? demanda Serge.
- Non, là, c’est vent d’ouest, plutôt la tramontane, précisai-je. Mais ils ont aussi annoncé un peu de mistral.
Mireille fit son apparition, il était 9 heures pile. Elle avait l’air un peu pressé. Elle déposa son Yorkshire aux pieds de son mari, puis alla au buffet se servir un bol d’eau chaude. Elle avait une petite sacoche à la main d’où elle sortit un sachet de thé qu’elle plongea dans son bol et deux biscottes qu’elle posa à côté.
- Vous m’excusez, mais je dois appeler ma fille, lança-t-elle à la tablée en agitant son portable.
Elle s’éloigna en direction de la piscine, soit par discrétion soit pour éviter qu’on l’entende.
Mon regard fut attiré par l’étiquette du sachet de thé qui pendait le long du bol de Mireille. La légère tramontane faisait tournoyer le petit morceau de carton, rappelant, les moulins à vent de notre enfance. Soudain l’étiquette s’arrêta de tourner et commença à se soulever puis retomba. Une fois, deux fois puis une troisième, plus forte. Le mistral se levait. Les effets erratiques de la tramontane et du mistral activèrent la danse de l’étiquette qui se soulevait, tournait sur elle-même et se plaquait contre le bol. L’inéluctable finit par arriver. Une bourrasque un peu plus forte envoya le morceau de carton dans le breuvage. Au bout de quelques secondes, l’étiquette imbibée, coula.
Je fus surpris de constater que Gérard Poinsot, qui avait observé la scène, n’était pas disposé à entreprendre le moindre sauvetage. Par fainéantise ou esprit taquin, je choisis de tourner la tête au moment où Mireille mettait fin à sa conversation et rejoignait la table du petit déjeuner.
- T’as pu l’avoir ? demanda son mari.
- Pile au moment où elle revenait de la machine à café. Elle m’a dit que la moitié du personnel faisait le pont.
- Elle va bien ?
- Oui, oui, ça va !
- Elle n’a pas posé son vendredi, demanda Brigitte, elle aurait pu venir avec vous ?
- Oh non, elle a trop de travail !
- Tu aurais dû lui dire de descendre ce soir. Lyon - L’Isle, c’est vite fait...
- On n’a pas eu le temps de parler trop longtemps, elle avait son point hebdo avec son patron... comme tous les jours.
Il y a des phrases, comme ça, qui ont des conséquences incommensurables. Là, c’était : « le point hebdo avec son patron... comme tous les jours »
Sans mesurer la portée de son acte, Françoise Duvernay s’engouffra aussitôt dans la brèche.
- Un point hebdo, comme tous les jours.... C’est un point quotidien, non ?
- Ah non, non, c’est un point hebdo. Je l’appelle tous les matins et elle me dit toujours qu’elle est obligée de raccrocher à cause qu’elle a le point hebdo avec son patron.
- Françoise a raison, enchérit Brigitte, hebdo c’est hebdomadaire... toutes les semaines, quoi...
- Oui, ben dans sa boîte, ils appellent ça un point hebdo, c’est comme ça ! commença à s’agacer Mireille.
- Ah ben oui, c’est vrai, fit remarquer son mari, hebdo c’est la semaine, je m’en étais jamais rendu compte.
- Tu vas pas t’y mettre toi non plus, ma fille sait quand même de quoi elle parle...
Il devenait urgent de changer de conversation. Mireille ne lâcherait pas un pouce de terrain.
J’allais évoquer l’emploi du temps de la journée, lorsque Mireille poussa un cri.
- Ah non, l’étiquette du sachet est tombée dans mon thé. Tu n’aurais pas pu la surveiller ?
- Surveiller l’étiquette ? je surveille déjà le clebs ! s’énerva son mari.
- Non mais, allo quoi ? T’es pas capable de faire deux trucs en même temps ! s’esclaffa-t-elle en prenant la tablée à témoin.
Brigitte, pressentant la montée dans les tours intervint.
- Tu veux pas goûter aux viennoiseries, c’est meilleur que tes biscottes ?
- Ça fait des années que je prends mes biscottes avec mon thé ! glapit Mireille.
- Comme tu voudras, se résigna Brigitte, mais c’est dommage...
- En tout cas, le thé de Brigitte est sûrement meilleur que ton sachet, provoqua Françoise.
- Je prends aussi de l’Orange Windsor, depuis des années et ça me va très bien !
- Après-tout, si t’as envie de t’empoisonner, ça te regarde ! insista Françoise... J’ai lu dans 60 millions de consommateurs qu’ils avaient trouvé dix sept sortes de pesticides dans les thés en sachets, moi à ta place...
- D’abord, t’es pas à ma place et pi... et pi... Soudain, elle poussa une sorte de mugissement en tapant des pieds.
Son mari la prit par l’épaule pour tenter de la calmer, mais elle se rebiffa et, dans un mauvais geste renversa le bol d’Orange Windsor, imbibant les deux biscottes et son portable. Elle se leva d’un bond, partit en courant au fond du jardin, éclata en sanglot et la bride d’une de ses chaussures à talon, la gauche, je crois...
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