Oom, cité australe

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Autrice des genres de l'imaginaire. Elémentaire, mon cher Poulpson ! - Etherval n°18 Enigma Docteur ès aliens - Le Quotidien du médecin n° 9872 - 9874 - 9876 - 9878 et 9880 Mahana te Miti -  [+]

Image de Été 2019

La planète appartenait au système binaire étrangement nommé Lawrence d'Arabie, pour des raisons aujourd'hui oubliées, située dans la constellation du Capricorne. Elle s'appelait prosaïquement Arabie et avait été classée ZAP, Zone Archéologique Prioritaire. C'était la quatrième des six planètes que comptait ce système et la seule qui ne soit pas un tas de cailloux brûlants ou un amas de gaz gelés. En raison de sa position par rapport aux deux étoiles Lawrence I et Lawrence II, il n'y faisait jamais nuit, tout juste pouvait-on trouver aux pôles une vague pénombre. Sur toute la surface du globe régnait une température uniforme et étouffante variant entre 39° Celsius et 51° Celsius, avec à nouveau l’exception notable de ses deux pôles, où l'on avoisinait plutôt les 35° et où l'on pouvait même espérer un agréable 25° en hiver.
Arabie était différente de ses voisines pour la raison évidente qu'elle abritait la vie. Une végétation luxuriante emplissait l'atmosphère moite et humide et des jungles impénétrables la recouvraient sur toutes ses terres émergées, soit 35% de sa surface. Étrangement, on y trouvait par contre que très peu d'espèces animales.
Elle était différente également parce que, en plus d'héberger la vie, elle avait, en des temps reculés, été le berceau d'une espèce intelligente. Enfin, pour le berceau, ce n'était pas absolument certain, mais le fait était qu'une espèce intelligente avait un jour vécue sur Arabie. De très nombreuses ruines, dont il ne restait pratiquement rien, parsemaient toute la planète, les plus récentes datées d'au moins cinq mille ans. Et le joyaux archéologique de ce monde, qui avait justifié sa classification, était bien sûr la cité d'Oom.
Située à l'extrémité australe du globe, Oom était dans un état de conservation impressionnant pour un site aussi ancien. Elle motivait à elle seule la présence d'un nombre déprimant de chercheurs en tous genres, ainsi qu'une vigilance constante des autorités pour la protéger des divers pillards et autres profanateurs d'antiquités. Et, quatorze ans après la découverte de ce trésor dans ce système reculé de la galaxie, l'enthousiasme pour les fouilles ne s'était pas encore érodé.

Je débarquai sur Arabie trois semaines après mon départ de la planète Kadix, dans le système Aura, débordante de ferveur et d'une foi renouvelée dans mes capacités à percer les mystères de l'univers, ou, à défaut, ceux de cette planète. Notre expansion dans le cosmos ne nous avait fait croiser la route d'aucune autre espèce intelligente, et les seules preuves que de tels êtres avaient existé et existaient peut-être encore étaient la poignée de mondes sur lesquels nous avions trouvé des traces de civilisations.
J'avais sauté dans un vaisseau de transport presque à la seconde où l'université de Kadix m'avait enfin octroyé les fonds que je réclamais inlassablement depuis près de deux ans pour des fouilles dans la cité d'Oom. Obtenir l’autorisation officielle n'avait posé aucun problème, ma réputation étant bien installée depuis la découverte des Ovoïdes de Parse, et c'est avec confiance que je posai le pied sur Arabie, accompagnée de mon assistante.

Je pris une profonde inspiration de l'air de ce monde, ce qui me fit tousser tant l’atmosphère semblait compacte et la température suffocante, puis me tournai vers Lily, une jolie petite brunette de vingt-cinq ans qui préparait sous ma supervision son doctorat en archéologie des mondes extraterrestres.
— Lily, trouvez-nous le professeur Shao Lo. C'est lui qui doit venir nous chercher pour nous emmener jusqu'à Oom.
La jeune fille me retourna un charmant sourire.
— Je ne crois pas que ce sera nécessaire, docteure Palak, le voilà qui arrive.
En effet, se frayant un chemin à travers la foule relativement dense qui encombrait l'astroport, la longue et mince silhouette de Shao se dirigeait vers nous avec un air soucieux, qui s'éclaircit néanmoins lorsqu'il nous aperçut.
— Indara ! s'exclama-t-il avant de me serrer dans ses bras. Ça fait beaucoup trop longtemps ! Comment vas-tu ?
Mon amitié avec le professeur Shao Lo remontait à l'époque de nos études, quand nous avions faillis nous entre-tuer à cause de nos recherches sur le temple de la lune de Sodoran. Presque vingt ans après, nos vies respectives nous avaient menés dans des régions opposées de la galaxie mais nous nous rencontrions parfois avec autant de plaisir que si nous nous étions quittés la veille. Il travaillait dans la cité d'Oom depuis près d'un an et je lui avais envoyé un message à la minute où j'avais su que je venais.
Nous montâmes à bord du véhicule de Shao et celui-ci enclencha le pilote automatique. D'ici deux heures, nous atteindrions le pôle sud et les vestiges d'Oom et en attendant, je me plongeai dans mes pensées, commençant déjà à inventorier dans ma tête nos futures découvertes.

Quand le système Lawrence d'Arabie avait été découvert, quelques mille deux cent ans plus tôt, les sondes l'avaient rapidement et superficiellement cartographié, un employé anonyme l'avait nommé puis tout le monde s'était empressé de l'oublier. La végétation abondante qui recouvrait la planète avait dissimulé la présence de ruines d'origine intelligente. Ce n'était qu'il y avait quinze ans qu'un groupe de touristes à la recherche de vacances sauvages était venu se poser sur Arabie et avait trouvé le premier site.
Aussitôt que cette nouvelle avait atteint le monde civilisé, la moitié de la galaxie s'était précipitée sur la planète et il n'avait pas fallu longtemps pour que quelqu'un découvre Oom. Cette cité avait fait la une des actualités pendant près de trois jours, un record absolu. Elle faisait rêver des générations d'enfants depuis maintenant quatorze années et, aux vues du peu de progrès fait dans le décryptage de ses secrets, ça n'était pas près de finir.

Nous atterrîmes dans le semi-jour perpétuel du pôle, entre deux arbres gigantesques, d'une couleur ocre pâle tirant sur le doré, qui délimitaient la piste. Shao nous demanda si nous voulions nous installer d'abord, mais je déclinai d'un geste et, abandonnant nos bagages dans la navette, nous le suivîmes jusqu'aux abords d'Oom.
Ma première impression de la cité ne me déçut pas. Les premiers contreforts avaient pratiquement disparu sous les plantes alors que le reste de la ville était assez bien conservée. La nature semblait avoir épargné les bâtiments pour se concentrer sur les espaces vides vacants entre les constructions, ce qui était assez étrange. Mais ce qui frappait tout d'abord, c'était le curieux phénomène auquel la cité devait son nom. Dès que l'on mettait un pied à l’intérieur des limites d'Oom, les bruits de la jungle s'estompaient brusquement avant de disparaître tout à fait et, un très léger bourdonnement constant emplissait l'air, comme la voix portée par le vent d'un moine bouddhiste murmurant un mantra dans le lointain. Un bruit qui ressemblait à un indistinct « haoum » continu. Nul ne savait pourquoi ni n'avait réussi à déterminer ce qui le produisait. Peu importait l'endroit de la ville où l'on se situait, le son semblait toujours venir de nulle part et partout à la fois, toujours aussi éloigné.
La cité elle-même s'étendait sur près de vingt kilomètres carrés et certains de ses quartiers les plus inaccessibles étaient encore inexplorés. Les architectures des différents bâtiments ne correspondaient à rien de connu des humains et ne semblaient pas correspondre entre elles non plus. Il n'y avait aucune logique discernable, aucune régularité, aucune symétrie, aucun motif identifiable. Pas d'ordre, pas de méthode explicable, une anarchie aussi complète que magnifique. Car cet ensemble hétérogène et hétéroclite était d'une beauté à couper le souffle, d'un attrait envoûtant.
Les bâtiments n'étaient pas très élevés pour la plupart, ne dépassant pas les douze mètres de haut. Généralement de formes arrondies, percées de nombreuses ouvertures de tailles et d'aspects variables, disposées sans aucun ordre, les bâtisses gardaient encore quelques traces des magnifiques couleurs qui avaient dû être les leurs autrefois. La plupart étaient ouvertes sur l'extérieur, certaines en partie effondrées, mais quelques unes étaient hermétiquement scellées et aucun des scientifiques qui s'étaient penchés sur la question n'avait encore trouvé comment les ouvrir sans les abîmer. L'alliage métallique extrêmement solide qui composait la quasi totalité de la ville était inconnu des humains et l'on n'avait pas encore identifié tous ses composants.
Les constructions, qu'elles fassent trois ou dix mètres de haut, ne comportaient qu'un rez-de-chaussée et aucun étage. Les seules exceptions notables étaient deux immenses tours en forme de spirales, au centre exact d'Oom, qui s'élevaient au dessus de la voûte des arbres et culminaient à précisément quarante six mètres, soixante sept centimètres et huit millimètres de hauteur chacune. Elles étaient les seuls édifices qui soient si radicalement différents, que ce soit par la taille ou l'aspect, mais elles faisaient aussi malheureusement partie des endroits que nul n'avait encore réussi à pénétrer. Les seules ouvertures visibles qu'elles possédaient se situaient à leurs bases et refusaient obstinément de s'ouvrir.
La majorité des structures étaient vierges de toute ornementation, cependant une minorité d'entre elles étaient gravées, sur une plus ou moins grande partie de leur surface, d'élégantes formes arrondies que l'on supposait être des écritures. Il n'y avait néanmoins aucune certitude à ce sujet puisque cet étrange alphabet restait encore à décrypter.

Ce fut d'ailleurs là-dessus que j'interrogeai le professeur en premier lieu. Je me rapprochai d'une bâtisse et posai un doigt léger sur les gravures du pourtour de son entrée.
— Des progrès dans la transcription depuis que nous sommes parties de Kadix ?
Il secoua la tête.
— Aucun. Nous n'avons pas assez de points de repères, le logiciel de traduction n'arrive à rien. Nous n'avons ni son, ni écrit, ni dessin, pas la moindre chose avec laquelle le comparer et, sans aucune base d'interprétation, le programme n'arrive pas à extrapoler la moindre donnée. Si seulement nous avions ne serait-ce que la signification d'un seul de ces symboles, nous pourrions alors entrer des équations suffisantes pour que le logiciel puisse commencer le décryptage. Mais pour l'instant nous n'avons rien. Nous ne sommes même pas certains qu'il s'agisse bien d'une écriture dans le sens que nous lui donnons.
Je soupirai puis lui souris.
— Ne t'en fais pas, nos efforts finiront bien par payer. Nous trouverons.
J'avais raison à ce sujet, mais j'ignorais encore qu'il eut mieux valu que je me trompe.

Nous nous installâmes ensuite, Lily et moi, dans une agréable routine. Le périmètre de fouille qui nous avait été attribué se situait dans une zone presque inexplorée de la ville et nous nous immergeâmes avec passion dans le travail. Il m'arrivait souvent de rester jusque très tard sur les lieux, ne quittant mes découvertes du jour que sur les fermes injonctions de mon assistante. Je découvris quelques artefacts inconnus dont nous ignorions complètement l'utilité et cela me stimulait encore plus dans mes recherches. Qu'était-ce ? Qui l'avait fabriqué ? Pourquoi ? De quand cela datait-il ? Et à quoi cela pouvait-il bien servir ? Je me plongeais avec délice dans les mystères d'Oom.
La seule chose qui interrompait efficacement mon oubli du monde extérieur était les dîners réguliers en compagnie de Shao Lo. Son site était situé à l'autre extrémité de la ville par rapport au nôtre et, sans son insistance à passer du temps en ma compagnie, nous ne nous serions probablement jamais croisés. Les plus grandes artères avaient été dégagées de leur végétation et pouvaient être empruntées par tout un chacun, mais les autres rues étaient non seulement encombrées, mais aussi gardées jalousement par ceux à qui l'on en avait accordé l'usage pour leurs recherches.

Cela faisait environs cinq semaines que nous étions sur place lorsque je trouvai ce qui allait bouleverser notre compréhension de la cité d'Oom. Je fouillais depuis deux jour la terre stérile qui composait le sol d'une petite maison quand je découvris un objet qui s'apparentait à mes yeux à un saladier en métal. Je le nettoyai avec précaution et le soulevai pour l'emporter, mais, un bruit m'arrêta. Je regardai à nouveau avec plus d'attention et aperçu au fond du saladier une plaque rectangulaire. Je la sortis doucement. Elle était couverte d'une sorte de moisissure brune donnant l'impression d'un morceau de bois recouvert d'écorce. Sans plus d'émotion, je confiai le bol et la planche à Lily pour qu'elle les nettoie.
Une demi-heure plus tard, j'entendis un grand cri en provenance de la tente que nous avions montée à l'extérieur de la maison pour examiner nos trouvailles. Je me précipitai et trouvai une Lily dans un état d'agitation extrême.
— Docteure ! Docteure, regardez ! hurla-t-elle en me brandissant sous le nez une plaque que je reconnu être celle de toute à l'heure.
Débarrassée de sa couche de champignon, elle faisait un peu moins de cinquante centimètres de long et semblait faite du même alliage que les bâtiments de la ville. Et dessus...
Je poussai un hurlement à mon tour.
— Appelle le professeur Shao Lo et dis-lui de venir tout de suite !
Sans plus m'occuper de mon assistante, je pris la plaquette avec précaution et m'installai sur une table de travail pour l'observer de plus près. Son contenu était composé de trois colonnes. Sur celle de gauche, un dessin vaguement figuratif représentait de toute évidence Oom, et juste dessous était dessiné l'un des nombreux symboles ornant les murs de la cité. Sur la deuxième colonne, deux tours et un autre symbole, et sur la dernière une maison représentative de la ville et un dernier signe. Il s'agissait là d'une découverte sans précédent qui allait révolutionner le monde de l'archéologie ! L'équivalent extraterrestre de la pierre de Rosette !
Avec fébrilité, je finis de nettoyer la pancarte et entrai d'une main tremblante sa représentation dans mon ordinateur. Je finissais à peine quand Lily reparut, le professeur sur ses talons. Quelques minutes après, je terminais mes explications et Shao Lo me regardait d'un air hésitant entre le doute et la béatitude.
— Est-ce que c'est vraiment ce que je crois que c'est ?
— Ça l'est, Shao, je crois bien que ça l'est.
— Est-ce que je peux... ?
— Vas-y, c'est pour ça que je t'ai fait venir.
Comme si c'était son anniversaire en avance, il entra les nouvelles informations dans la base de données commune aux chercheurs d'Arabie et ordonna au logiciel de traduction de lancer une nouvelle analyse.

Cela marqua le tournant des recherches sur la planète. Quarante-huit heures plus tard, le logiciel nous fournissait les premières traductions estimées et à partir de là, les progrès dans la compréhension de cette ville furent stupéfiants. La race qui avait vécu ici lisait de haut en bas ou bien en spirale ; ils comptaient selon une base quarante-deux ; ils maîtrisaient les voyages spatiaux ; et ils n'étaient pas, comme nous l'avions cru, originaires de ce monde. Nous n'avions malheureusement toujours aucune idée de ce à quoi ils ressemblaient, mais nous étions désormais très optimistes. Nous commencions même à nous demander si ces êtres ne possédaient pas quarante-deux doigts ou appendices, ce qui aurait expliqué bien des choses.
Ces découvertes permirent un nouveau prodige, à savoir l'ouverture de l'une des deux tours au centre de la cité. En effet, les écritures qui surmontaient son enceinte n'étaient autres que les instructions permettant d'entrer, ce qui fit beaucoup rire Lily sans que je compris pourquoi. Il fallait appuyer simultanément à quarante deux-endroits différents de la porte et celle-ci, après quelques tremblements qui nous firent craindre que le mécanisme, quel qu'il soit, ne fut trop vieux, pivota et coulissa pour disparaître dans le mur de droite.
L'intérieur était sombre et sentait le renfermé. Au milieu, une large rampe en colimaçon montait vers le sommet, alors que le sol était occupé par quarante-et-un piédestaux, chacun supportant un objet différent et arborant une plaquette gravée. Lily fut cette fois prise d'un véritable fou rire et parvint à peine, entre deux éclats de rire, à nous faire remarquer que nous venions de toute évidence de trouver le musée. Le sel de la situation ne m'échappa pas cette fois et je ris également.
Chaque objet était de taille petite à moyenne, extraordinairement bien conservé et absolument unique. Par malheur, les explications fournies avec ne nous apprenaient pas grand chose. Le plus petit, par exemple, ressemblait vaguement à un piège à souris d'un violet sombre et, d'après le logiciel de traduction, la notice qui allait avec disait ceci : « Il ne faut pas essayer, si essayer peut se faire, mais essayer est essentiel. Ce qui plongea tout le monde dans la plus grande confusion pendant un long moment. Le problème, bien sûr, était que tous les textes trouvés dans la tour étaient du même acabit : « Nous trouverons avec tous ou nous ne trouverons pas » ; «Voilà ce qui nous a fait et nous fera » ; « N'oubliez jamais que ce n'était peut-être pas immuable » ; etc... Beaucoup s'arrachèrent les cheveux et il y en eut même un qui fit la honteuse suggestion de recourir à un philosophe, mais il se rétracta bien vite sous nos regards scandalisés.

Pour ma part cependant, je ne me passionnais que moyennement pour tous ces objets et réservais mon intérêt pour ce qui se trouvait au sommet de la tour. Il n'y avait que quarante-et-un artefacts en bas, or la logique voulait qu'il y en eut quarante-deux. J'en concluais tout naturellement que le dernier devait se trouver en haut et ne perdis pas mon temps avant de monter la rampe, pour constater qu'une fois de plus j'avais eu raison.
Une plate-forme circulaire de trois ou quatre mètres de diamètre culminait à quelques mètres sous la pointe du bâtiment, sur laquelle se trouvait le dernier piédestal. Sur celui-ci trônait un cube. De la taille d'une boîte à chaussures, il était entièrement gravé de signes qui ne ressemblaient en rien à ce que j'avais pu voir jusqu'à présent. Il était d'une couleur verte indéfinissable et changeante.
Mon premier sentiment fut la déception, mais je me repris bien vite. J'avais certes espéré quelque chose de plus impressionnant, mais ce devait être un instrument d'une grande importance pour qu'on lui ait ainsi réservé une place seul au sommet. Je scannai le message qui ornait la plaque et lançai la traduction.
« À ceux qui viendront après, nous vous léguons la Boîte. Puissiez-vous en faire meilleur usage que nous. »
Je restai un instant perplexe. La Boîte ? C'était ainsi que le programme l'avait traduit, avec la majuscule. C'était également une phrase bien plus compréhensible que toutes les autres, ce qui m'intriguait doublement. Ceux qui viendront après ? Il ne s'agissait pas là d'une énigme mais... de quelque chose qui ressemblait bien plus à un testament, une dernière volonté. Un legs. Qu'avaient bien pu imaginer les êtres qui l'avaient laissée là ? Et quel usage étions-nous censés en faire ?
Je m'approchai avec circonspection, me penchai et pris la Boîte dans mes mains gantées. Aussitôt, un vague sentiment me saisit, que je n'arrivai pas à identifier et que je chassai de mon esprit pour me concentrer sur la Boîte. Sa couleur semblait changer à chaque mouvement, même le plus infime, elle donnait une impression de mouvance continue et hypnotique. Je plongeai mon regard dans les profondeurs de ses reflets de jade et me laissai emporter par mes pensées.
Ce fut Lily qui me tira de ma transe.
— Docteure ? Docteure, est-ce que ça va ? Vous n'avez pas bougé depuis presque une demi-heure. Voulez-vous que je vous relaie ?
Je sursautai brusquement et manquai de lâcher la Boîte mais je réussis à la rattraper au dernier moment. Je fus surprise du soulagement que j'en ressentis. Je déclinai ensuite l'offre de mon assistante. Pour une raison que je ne m'expliquais pas, je répugnais à me séparer de la Boîte.

Je la ramenai sur mon site, donnai sa soirée à Lily et me plongeai dans l'étude de ce mystérieux coffret. Je passai la nuit à essayer de l'ouvrir, sans succès. Le logiciel de traduction ne reconnaissait aucun des symboles gravés dessus et il n'y avait pas de moyen d'ouverture visible. Je savais cependant avec une certitude absolue qu'il ne fallait surtout pas abîmer la Boîte. Elle était à moi, ils me l'avaient laissée, je devais la chérir.
Parfois, elle semblait émettre une sorte d'énergie, venant de l'intérieur, mais chaque fois que je me précipitais sur mes instruments de mesure pour essayer d'identifier cette force, elle disparaissait aussi soudainement qu'elle était apparue.

De ce jour, petit à petit, j'oubliai tout ce qui n'était pas la Boîte. Jour et nuit, je l'étudiais, certaine que, si je parvenais à l'ouvrir, je serais alors à même de comprendre Oom toute entière. Car c'était cela que contenait la Boîte, j'en avais l'intime conviction. Le don de la connaissance, l'héritage laissé derrière eux par ces êtres d'un autre temps. L'essence de la cité, l'essence de ce peuple oublié et de cette planète. Si je pouvais l'ouvrir, la récompense serait à la hauteur de mes efforts. Je n'écoutais plus ni Lily ni Shao, je ne dormais presque plus et mangeais à peine. Je n'avais qu'une seule obsession, la Boîte.
Car il fallait bien qu'elle s'ouvre. Si elle ne s'ouvrait pas, alors elle ne s'appellerait pas la Boîte, non ? La réponse à toutes nos questions était là, juste sous mes yeux, mais je ne parvenais pas à l'atteindre. Il devait y avoir un moyen, je devais juste chercher encore un peu. Les secrets de ces êtres énigmatiques se trouvaient à l'intérieur, leur apparence, leur langage, leurs coutumes, leurs esprits. Peut-être d'autres choses encore, des choses plus vastes, des choses plus insaisissables, qui pouvait savoir ? Tout était là, je le savais, je pouvais tout avoir, si seulement je trouvais comment obliger la Boîte à me les livrer.
Et puis, un jour, la Boîte disparut. Je n'ai jamais su comment, je n'ai jamais compris. Je l'étudiais, comme chaque jour, je tentais de percer ses mystères, quand il y eut une brusque poussée d'énergie et de chaleur. Pendant un bref, un très bref instant, je détournai les yeux pour regarder les données que j'avais collectées sur mon ordinateur. Cet infime moment suffit. Quand je regardai à nouveau, la Boîte n'était plus là. Une unique défaillance et elle s'était volatilisée.
Ma réaction fut terrible. Je me mis à hurler, à courir partout, cherchant frénétiquement la Boîte, retournant tout sur mon passage. Lily accourut mais ne put me calmer. Je me griffais le visage, déchirais mes vêtements. Je finis par m'effondrer à terre, prise de convulsions effroyables, puis sombrai dans l'inconscience.

Ce qui suivit est un peu flou dans mon esprit. Je me réveillai dans une clinique en dehors de la cité et recommençai à crier. Le médecin de garde dut me mettre sous sédation et je restais plusieurs semaines à l’hôpital. Quand on jugea que je n'étais plus un danger pour moi-même ou pour les autres, on me laissa sortir. Je retournai sur le site des fouilles que Lily avait entretenu avec diligence pendant mon absence. Personne n'avait retrouvé la Boîte ni ne savait ce qu'elle était devenue, et personne ne savait expliquer sa disparition.
Pendant quelques temps, je me consacrai avec obédience à mes travaux sur Oom. Quand la fin de mon contrat arriva, l'université me demanda de rentrer. Je leur renvoyai ma lettre de démission. La Boîte n'avait toujours pas reparu.

Depuis, je cherche, et j'attends. Je sais où est la Boîte. Elle n'est pas loin, il faut juste que je trouve comment l'atteindre. Lily est repartie depuis longtemps, Shao Lo aussi. Mais moi, je suis toujours là. Je ne repartirai pas sans la Boîte. Je n'ai plus d'autorisation officielle pour faire des recherches, alors je me cache. La jungle est vaste et personne ne me cherche. Je me faufile à travers Oom sans qu'on me voit. Je sais les rythmes de sommeil de chacun, je connais chaque recoin de la cité. Un jour j'entrerai.
La deuxième tour, au centre d'Oom, c'est là que la Boîte est allée. Je le sais. Cette tour qui ne s'ouvre pas, je sens l'énergie de la Boîte qui vient de l'intérieur. Il y a une phrase au dessus de la porte. C'est la clé pour ouvrir, j'en suis sûre. Je dois trouver ce qu'elle veut dire, je dois trouver comment entrer.
« Si tu veux, tu ne pourras, car si tu peux, tu ne voudras. »
Bientôt, je connaîtrais tous les secrets d'Oom, comme personne ne les connaît. Car Oom m'aime, je lui suis dévouée. Un jour elle me livrera la clé, elle me dira ce que signifie cette phrase. Déjà, je comprends chaque jour un peu mieux les volontés que se cachent derrière les mots du peuple oublié. Un jour, bientôt je le sais, je comprendrai tout. Et alors, je pourrai entrer. Alors, je trouverai la Boîte et je l'ouvrirai.

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