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Saffar

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Kahel se sentit brusquement tomber, son corps précipité dans le néant. Sa chute lui semblait interminable, le temps comme ralenti, jusqu’au moment où un point pâle apparut au loin, rompant avec les ténèbres sidérales. Irrésistiblement attiré vers lui, son plongeon s’accéléra soudain. En un battement de cil, le corps céleste emplit son champ de vision. Kahel battit des pieds et moulina des bras. Il essayait de retarder l’impact, en vain. Bientôt il fut happé par un flot de nuages orageux balayant le ciel à toute vitesse, semblables aux vagues déferlantes d’une mer agitée. Kahel fut rapidement englouti et entraîné vers le bas, ballotté au gré des ondes nébuleuses.

Enfin, il émergea des abysses lactés et aperçut une surface rocheuse, lui apparaissant tout à coup bien dure et compacte à travers le tapis vaporeux de l’atmosphère. Il ferma les yeux et serra les dents redoutant le moment de la collision. Puis tout bascula dans le noir. 

* * *


Kahel se réveilla quelques instants plus tard. Toujours plongé dans l’obscurité, confus et le corps engourdi comme après un long sommeil, il lui fallut quelques instants pour rassembler ses esprits.

Oneirion. Il se trouvait sur Oneirion. Lui revint en mémoire la mission, la téléportation à travers le réseau mycélien stellaire et la sensation de chute. Il toucha du bout des doigts le cocon organique qui lui avait permis de voyager jusqu’ici et s’en extirpa, pourfendant la nymphe filamenteuse qui collait à son corps. Il sortit dans la nuit, abandonnant l’abri d’asphalte dans lequel il se trouvait. Ses yeux, désormais habitués aux ténèbres, n’eurent aucun mal à s’accommoder de la demi-obscurité qui régnait sur Oneirion. Un brouillard léger, comme un voile blanc, nappait le paysage pratiquement nu et en flouait les contours. Seules quelques excroissances rocheuses venaient rythmer ce décor désertique. Le ciel était toujours masqué par d’épais nuages poursuivant leur course effrénée dans la nuit.

Le sol, lui, était rugueux, couvert d’aspérités semblables à des bulles emprisonnées sous la roche, et animé d’un mouvement à peine perceptible à l’œil nu, mais bien réel. Il remuait avec paresse, similaire à du magma tiède à la différence que sa texture était dure et froide. Kahel observait çà et là des reflets métalliques ondoyer à sa surface, trahissant sa progression.

En orbite autour du système stellaire d’Eosis, Oneirion était unique en son genre. Versatile, elle avait la particularité de mener une double existence. À la fois de façon physique et concrète en tant que planète, mais également de manière immatérielle sous l’apparence d’un réseau d’information et de communication interplanétaire, communément appelé l’Onirosphère. De nature psychique, il captait et emmagasinait les idées complexes, les souvenirs et les rêves de l’humanité, servant ainsi de mémoire étendue à l’homme. La connexion à ce réseau se faisait par la pensée seule, que l’on avait entraîné à cette fonction, se dispensant ainsi du recours aux implants ou autres intermédiaires électroniques. Les informations y étaient stockées indéfiniment et l’accès à ses dernières presque illimité, conférant aux hommes capables d’explorer et de moduler leur univers mental un statut quasi démiurgique.

De nature et d’origine inconnue, Oneirion était nimbée de mystère. La résultante d’une technologie avancée oubliée ou bien une singularité de la nature, rien ne permettait réellement de trancher. De nombreux courants de pensées alimentaient une multitude de théories allant du mysticisme démentiel au rationalisme extrême. Certains voyaient en elle une incarnation divine, aussi monstrueuse que sublime, chaotique qu’harmonieuse. Ce qui était étrangement concevable lorsque l’on évoquait son apparence. Car son caractère unique résidait également dans sa composition. Polymorphe, sa géographie se modifiait à une vitesse démesurée, aléatoire et imprévisible, défiant toute logique. Son atmosphère même était composée de mirages, et son cœur, renfermant la clé des songes, était inaccessible, insondable.

Kahel y avait justement était envoyé pour recueillir des informations. Un phénomène relativement ordinaire était survenu quelques semaines plus tôt sur la singulière planète. Un astéroïde s’était écrasé dans l’immense désert rocheux de son hémisphère sud, suffisamment gros pour provoquer une perturbation de l’Onirosphère, les nombreuses victimes témoignant de rêves fous, absurdes. Et les défaillances du réseau persistaient. Seulement, les champs magnétiques chaotiques d’Oneirion, d’autant plus avec l’impact, ne permettaient pas d’envoyer de substitut robotique s’informer de ce qui s’y passait. Aussi, Kahel avait la lourde tâche d’aller constater les dégâts par lui-même et peut être de lever le voile sur certains des mystères oneiriens.

La mission était simple ; se rendre à l’endroit localisé de l’impact, observer et relever tout élément significatif. Cependant, en dépit des apparences, rien ne pouvait être qualifié d’aisé lorsqu’il s’agissait d’Oneirion, personne ne pouvait prédire ses sautes d’humeur, et Kahel savait le danger auquel il s’exposait. Outre sa nature aléatoire mettant à mal le corps physique, elle aliénait l’esprit des explorateurs venus la regarder de trop près, générant des hallucinations si puissantes qu’elles menaient bien souvent à la démence.

Mais des années de cures anti-rêves à coup de barbituriques avaient rendu Kahel pratiquement hermétique à l’influence de l’Onirosphère et par extension, à celle d’Oneirion. Il faisait ainsi partie des personnes les plus aptes à faire face à ses illusions, fortement amoindries par les défaillances psychiques de son cerveau.

* * *


Kahel, après quelques contrôles d’usage, se mit en route. Déjà il décelait une note de fantaisie, bien que subtile, dans l’atmosphère. Elle faisait écho aux fragrances des nombreux voyages oniriques de son passé. La gravité élevée, cependant, le ramena vite à la réalité. Elle rendait ses mouvements lents et laborieux, se différenciant ainsi de ses rêves d’antan, où son corps était moins un fardeau qu’un outil extraordinaire. Mais mis à part ces quelques ressentis, rien dans le décor ne pouvait être qualifié de notable ou de spécialement curieux. Le paysage était monotone, aucune couleur ne venait teinter cette déclinaison de gris clair. L’environnement était calme, les roches mouvantes et la mer ouatée suspendue au-dessus de lui n’émettaient qu’un léger bruissement feutré. Kahel n’eut, par ailleurs, aucun mal à s’orienter, il lui suffisait de marcher en direction de l’horizon masqué par un épais amas de poussières, renseignant de manière assez évidente le lieu de collision.

Une distance d’une dizaine de kilomètres le séparait de l’impact et Kahel en couvrit le premier tiers sans rencontrer d’obstacles. Mais tandis qu’il prenait confiance face à la placidité des lieux, il aperçut son premier mirage. Une silhouette de ville d’un temps révolu, aux tours élancées vers le ciel, se détachait sur l’horizon. Il désira s’approcher de plus près, mais à peine eut-il fait un pas dans sa direction que l’image se déforma dans l’air épais, courbant les édifices verticaux en tous sens avant de finalement disparaître. Il poursuivit alors son chemin, chassant ses pensées distraites pour se concentrer sur son objectif. Mais bientôt, ce fut une succession de chimères qui balayèrent l’air autour de lui. Autant variées que possible, il entrevit aussi bien des paysages de types connus de mers lointaines, de silhouettes de montagnes acérées ou encore de cités oubliées, que d’univers fantasmagoriques, trop légèrement esquissés pour qu’il parvienne à s’en faire une idée précise. Il s’interrogea alors sur ce qu’il adviendrait s’il parvenait à atteindre un des mirages ; étaient-ils des passages vers ces mondes fantasmés, pouvait-on y entrer comme l’on plonge dans un rêve ? Mais à chaque fois, ils se dissipaient à son approche, insaisissables, laissant ses questions en suspens dans l’air vicié.

Troublé par ces illusions plus vraies que nature, Kahel inspecta son avant-bras à la recherche d’un tatouage. Plus qu’un simple tracé figuratif inscrit dans son épiderme, il évoquait les ombres à multiples interprétations d’un test de Rorschach. Inconstant, il fluctuait sans cesse selon un dessein énigmatique qui devait probablement trouver ses sources dans le subconscient de Kahel. Stigmate de son état de rêveur, il lui permettait de différencier songe et réalité à l’époque où il officiait encore en tant qu’onironaute. Il avait été la conséquence d’un rêve de trop, d’une aventure lointaine excessivement poussée dans les abîmes oniriques, lui laissant cette trace indélébile, comme une mise en garde des limites à ne pas franchir sous peine d’y laisser la raison.

Après avoir constaté non sans soulagement que son bras était dénué de marque, lui confirmant ainsi la réalité des événements, il reprit son chemin.

La vision néanmoins flouée, il dut consulter sa boussole organique à plusieurs reprises afin de ne pas s’égarer. Par chance, bientôt les mirages se firent plus rares et plus vaporeux, seuls quelques reflets argentés zébrèrent l’air ambiant sporadiquement. Mais alors qu’il parvenait à maintenir péniblement le cap, une étendue d’eau lapis vint trancher dans le décor cendré. Il crut d’abord à une illusion, toutefois, en s’approchant, il put constater la véracité de sa vision. Sa présence le surprit, n’ayant pas été évoquée lorsque l’on avait établi l’itinéraire de la mission. Mais après tout, il était probable que le lac se soit formé très récemment. Il décida de prélever un échantillon de cette eau irréelle. Il s’approcha avec méfiance de la surface, plongea une tige cotonneuse dans l’eau saphir, la rangea dans une poche de cellulose et s’éloigna hâtivement. Il ne savait pas ce qu’il craignait au juste, un liquide hautement corrosif qui brûlerait sa combinaison puis sa chair à son contact, que des abominations émergent subitement de l’eau ou pire, qui viennent l’attirer sous la surface. Même s’il était peu probable que de telles choses habitent l’eau dormante, ici les mirages se fondaient si bien avec la réalité qu’il n’était pas à l’abri d’une vision horrifique. Mais la surface du lac redevint lisse après son intervention et rien n’en sortit. Il devait à présent le contourner, cela rallongerait son trajet mais il ne voyait pas d’autres options. Et même s’il en avait eu le moyen, il n’aurait pas pris le risque de le traverser. Il ne faisait pas confiance à cette eau trop bleue pour être salubre.

Il longea la rive du lac à bonne distance et jetait parfois un coup d’œil inquiet dans sa direction. Seules quelques bulles remontaient de temps à autre à la surface, signes d’une activité aquatique certaine mais demeurant dissimulée. À l’instar de sa géographie changeante, la vie pouvait émerger et évoluer très rapidement sur Oneirion, même en un lieu aussi désertique, ce qui n’était pas pour apaiser les craintes de Kahel.

Il avait d’ailleurs perdu tout son semblant d’assurance. Il fut notamment contraint de faire une courte pause, son rythme de marche sensiblement alangui sous l’effet de la forte gravité. Même sa combinaison à composés exclusivement organiques, semblable à une double peau octopodickienne translucide, commençait à peser sur son corps fatigué. En outre, sa poche respiratoire, constituée de micro-organismes agissant comme filtreurs atmosphériques, enflait de plus en plus sous l’effet de son souffle court.

Mais alors qu’il dépassait enfin le lac, des sons étranges emplirent l’espace autour de lui auparavant silencieux. Ils semblaient venir de partout, Kahel ne parvenait ni à identifier leur nature ni leur origine. Néanmoins, ils lui évoquèrent des notes de gouttes d’eau résonnant sur quelque paroi cavernicole mêlées à des percussions étouffées ainsi qu’à une sorte de gargouillis métallique. Au moment où des basses profondes et rythmées se joignirent au concerto, tout se mit à tourner autour de lui. Il s’allongea sur le sol, déséquilibré, en proie à des hallucinations, l’air inspiré s’étant comme chargé d’un puissant psychotrope.

La couverture nuageuse s’était soudainement percée en un point singulier et laissait apparaître une nébuleuse ovale aux bords extérieurs d’un rouge sanguin, allant progressivement vers un jaune d’or qui se dispersait à l’intérieur en traînées pailletées. Le cœur était d’un bleu très foncé, presque noir et en son centre brillait une unique étoile à la lumière intense d’un blanc pur, divin, éclipsant ses voisines qui luisaient faiblement en comparaison. L’ensemble faisait penser à l’iris de quelque créature cosmique. Happé par le spectacle de cet œil céleste, il ne remarqua pas tout de suite que la terre pâle était désormais parsemée d’éclats lumineux reflétant milles couleurs, la trouée nuageuse agissant à la manière d’un kaléidoscope, diffractant les rayons stellaires et les réfléchissant sur le sol en une mosaïque animée. Les taches colorées semblaient même danser au rythme des percussions ambiantes. La nébuleuse, quant à elle, avait à présent conquis une grande part du ciel visible et semblait darder son regard sur lui. Étourdi, il dut fermer les yeux pour conserver une part de lucidité. Il finit cependant par se laisser emporter par ce décor enivrant, et entra en une sorte de transe où tout semblait faire sens subitement, comme si Oneirion s’adressait directement à lui. Les visions sibyllines défilaient trop vite pour échapper au filtre de sa mémoire, mais pendant le bref laps de temps où elles apparaissaient, il lui semblait en saisir la signification.

Puis au bout d’un moment, l’environnement retrouva son calme, les sons moururent dans l’air, et les nuages voilant de nouveau le ciel, retirèrent toute couleur au monde. Il cligna des yeux, hébété. Déjà les souvenirs de cet épisode s’estompaient. Passablement choqué et effrayé par ce qu’il venait de vivre, il estima le trajet restant à parcourir. Il ne devait plus être bien loin maintenant. Il se remit en route d’un pas vif ignorant les suppliques de son corps engourdi, mu par le désir d’en terminer au plus vite.

À mesure de sa progression, l’air devint de plus en plus dense, presque palpable, bientôt il ne put voir plus loin que quelques mètres devant lui. Il s’équipa de sa lanterne à particules bioluminescentes et observa à la lumière les poussières en suspension. Encore un élément troublant, elles auraient dû retomber depuis longtemps au sol sous l’effet de la gravité d’Oneirion. Mais non, elles flottaient dans l’air, insouciantes des lois en vigueur. Il en préleva alors plusieurs échantillons, et continua.

Il progressa un moment ainsi, le faible faisceau lumineux de sa lanterne se frayant difficilement un chemin à travers la brume. Enfin, l’amas de poussière commença à se dissiper et il put à nouveau y voir plus clair. Enthousiaste, il redoubla d’efforts. Mais son élan fut brusquement interrompu lorsqu’il prit conscience in extremis qu’il se trouvait au bord du cratère. Un peu plus et il basculait tête la première. Remis de sa courte frayeur, il observa les lieux entourant le précipice. Curieusement, l’espace qui se trouvait au-dessus était complètement dégagé, comme si les cendres étaient repoussées en dehors de la zone d’impact. Même les nuages laissaient entrapercevoir une portion du ciel. Kahel leva les yeux en direction de la trouée nébuleuse, s’attendant presque à voir l’œil cosmique de ces hallucinations récentes, mais seul l’empyrée sombre lui rendit son regard.

Il reporta alors son attention sur le cratère. D’un diamètre de quelques centaines de mètres, il creusait la roche sur environ un cinquième de sa largeur. Du moins, de ce qu’il en était visible aujourd’hui. Une marque bien plus profonde avait dû être observable quelques temps plus tôt. Kahel identifia clairement que la croûte rocheuse d’Oneirion avait déjà recouvert une bonne partie du gouffre. Des amas protubérants de roche « fraîche » cloquaient à la surface du cratère, on pouvait l’observer à leur aspect lisse et sombre qui ne possédait pas le patinage de la pierre en surface.

Kahel entreprit de faire des prélèvements, cependant, à première vue, aucun fragment de la météorite n’était visible. La seule trace de son passage résidait dans ce nuage de poussière et l’empreinte laissée dans la roche, bientôt effacée. Oneirion semblait avoir avalé et digéré ce caillou venu de l’espace. Il décida alors de descendre dans le cratère et d’y poursuivre ses relevés. Il se laissa glisser le long des parois et atterrit sur les proéminences pierreuses. Il espérait que la roche nouvelle serait tendre et lui permettrait d’en détacher un morceau, mais elle était aussi dure que celle en surface, qu’aucun outil n’avait jamais permis d’entamer sérieusement. Persévérant, il entreprit de sillonner l’excavation en long et en large, mais le terrain accidenté ne lui permettait qu’une progression lente. Aussi il s’aperçut rapidement qu’il lui faudrait des dizaines d’heures pour passer toute la zone au peigne fin. Et comme il n’était pas dans son intention de s’éterniser ici, il se dirigea directement vers le centre, le point d’impact, espérant obtenir plus d’éléments concluants. Tenant à la main sa lampe et son matériel de prélèvement, il tentait tant bien que mal de ne pas trébucher sur le sol bosselé. Bientôt, les frontières du gouffre disparurent derrière le paysage de petites collines du cratère, qui lui fit alors l’effet d’un vaste champ de mines désolé.

Enfin, au prix de lourds efforts, il atteignit le cœur. Une mare sombre d’une substance inconnue se trouvait en son centre. Kahel n’aurait su dire si elle était à l’état gazeux ou liquide, il n’avait jamais rien vu de semblable. Fluctuante et agitée, elle lui semblait se mouvoir à la manière de gouttes d’encre se diffusant dans de l’eau. Elle dégageait en outre une étrange odeur de métal ionisé. Kahel resta un moment-là, hypnotisé par les arabesques éphémères qui naissaient à sa surface. Elles paraissaient valser au rythme de courants invisibles. Enfin, il s’arracha à sa contemplation et sortit son attirail d’explorateur. S’armant de courage, il plongea un flacon dans l’étang douteux. À son étonnement cependant, sa fiole resta vide, la chose ne semblait pas vouloir adhérer aux parois de verre. À plusieurs reprises et de diverses manières, il tenta de capturer cette mystérieuse essence, mais rien n’y fit, elle se dérobait à chaque fois à l’approche de son matériel, comme consciente de ce qu’il essayait de faire. Autant essayer d’attraper du vent.

Alors sans réfléchir, à la fois par exaspération et curiosité infantile, il toucha la substance du bout de son doigt. Avec un mélange de surprise et d’effroi, il constata que cette fois-ci elle s’agrippait à son index. Mais alors qu’il l’agitait afin de s’en débarrasser, elle s’enroula plus sûrement le long de sa phalange, raffermissant sa prise et se solidifiant par la même occasion. Il se traita de tous les noms à la fois horrifié et furieux contre lui-même, mais la lymphe sombre commençait déjà à se propager sur son bras. Il remarqua alors que sous cette apparence devenue visqueuse, se cachaient une sorte d’arborescence veineuse qui permettait à la substance de progresser et de former une structure homogène. Elle enserrait son bras de son réseau étroit, à l’image d’une toile d’araignée dont il était la proie. Ses efforts pour se dégager restèrent vains, et alors que sa lutte face à la maudite chose lui apparaissait de plus en plus chimérique, ses forces physiques et mentales finirent par l’abandonner, le laissant dans un trouble vaporeux qui eut au moins l’avantage d’apaiser ses angoisses. Quelques images défilèrent à nouveau derrière ses paupières mi-closes, mais aussi informes et évanescentes que des volutes de fumée dans son esprit embrumé. Somnolent, il finit par sombrer une fois de plus dans l’obscurité la plus totale.

* * *


L’onirologue Klaus, en pause déjeuner, remuait distraitement sa fourchette dans une assiette à peine entamée, le regard dans le vide, perdu dans ses pensées. Klaus était préoccupé, il se trouvait face à un cas compliqué et ne parvenait pas, malgré tous ses efforts à le résoudre.

On avait perdu le signal de Kahel les quelques heures suivant son arrivée sur Oneirion, après qu’il eut atteint le cratère, et pendant plusieurs jours on n’eut aucune nouvelle de lui. Si bien qu’on en était presque venu à ne plus espérer son retour. Pourtant, trois jours après l’incident, Kahel était réapparu à l’intérieur du cocon de téléportation, inconscient. Depuis il demeurait en état végétatif sans que l’on comprenne bien pourquoi.

Loin d’être exalté par ce nouveau défi professionnel, Klaus était inquiet et n’arrivait pas à se défaire du mauvais pressentiment sans fondement qui l’habitait. Ce qui le troublait encore d’avantage que le coma de Kahel était cette marque sombre qui dévorait son avant-bras. Il ne parvenait pas à en définir la nature. Toute son équipe, à l’heure actuelle, était sur le coup. Ils parcouraient la base de données en quête de symptômes similaires ayant pu être relevés à la suite d’excursions sur Oneirion, mais pour le moment leurs recherches s’avéraient infructueuses.

L’heure de retourner au chevet de son patient arriva, arrachant Klaus à ses rêveries. Il laissa là son plateau presque intact et se dirigea machinalement vers le laboratoire du centre onironautique d’Ubik.

Toute son équipe était déjà à son poste lorsqu’il entra dans la salle de soin. Sans surprise, Kahel, léthargique, gisait toujours dans son bain curatif. Klaus s’adressa à un des membres du personnel soignant :

— Du nouveau ?
— Rien de concluant pour le moment. Nous avons passé en revue toute la faune et la flore oneirienne, mais aucun poison, ni venin ou autre substance urticante répertoriés à ce jour ne provoquent des effets similaires à ce que l’on peut observer ici. Il ne faut pas oublier que notre base de données reste maigre au vu de la richesse biologique de cette planète, peut-être a-t-il été victime d’un organisme inconnu au bataillon. Quoi qu’il en soit, les prélèvements effectués n’ont rien révélé, son sang est sain. Par ailleurs, nous en sommes également venus à aborder l’hypothèse d’une forme d’ecchymose très rare.
— Mmmh possible oui... Avez-vous observé des changements dans son aspect ?
— Pas spécialement, docteur. La tache ne semble ni se résorber, ni s’étendre, cependant, elle fluctue, se déplace, varie d’intensité comme un bleu pourrait le faire mais sans suivre la chronologie normale des contusions. Nous pouvons toutefois noter que le sujet semble avoir recouvré l’ensemble de ses capacités oniriques sans qu’aucune corrélation avec son état actuel ne puisse être établie avec certitude.

Klaus hocha la tête en silence. Après de menus contrôles, il s’en alla retrouver ses autres patients. Cependant le cas de Kahel ne quitta pas son esprit de l’après-midi. Il envisageait mentalement toutes les hypothèses possibles mais aucune ne le satisfaisait réellement.

Le soir tomba rapidement sur les hauts sommets de Thulé. Perché au-dessus des nuages, le centre Ubik dominait une vaste forêt aux reflets bleutés à l’aspect lagunaire vu d’en haut. Déjà le soleil disparaissait, loin en contrebas, illuminant une dernière fois la terre de ses rayons carmins. Les étoiles commençaient à poindre timidement dans la nuit naissante. Il était l’heure de rentrer, les couloirs se désertaient aussi rapidement que les astres apparaissaient dans le ciel et Klaus marcha vers la sortie. Mais au moment où il passa devant le laboratoire où reposait Kahel, il s’arrêta, hésitant. Il finit par en pousser la porte, guidé par un instinct soudain. La pièce était vide et silencieuse, on entendait seulement les remous du bain dans lequel Kahel était plongé. Klaus s’approcha et se mit à l’observer attentivement. Le regard d’abord fixé sur son bras, il ne tarda pas à parcourir l’ensemble de son corps. Malgré son jeune âge, il semblait usé, comme abîmé par la vie. Ce qui était étrange pour quelqu’un qui en avait passé l’essentiel endormi, plongé au cœur des songes. Son visage aussi semblait fatigué, des ridules qu’il n’avait pas remarqué auparavant entouraient ses yeux clos. Au moment où il se faisait ses réflexions, une idée émergea subitement dans son esprit.

Soudain fébrile, il se mit à parcourir les archives recoupant les données de Kahel. Il dénicha les images animées de son avant-bras, capturées à différents moments. L’espace vide de la pièce s’emplit soudain de ces clichés. Klaus y mit rapidement de l’ordre, les plaçant les uns derrière les autres en respectant la chronologie de leur prise.

Le résultat le laissa interdit. Les images se superposaient parfaitement. Les dessins flous de ces marbrures, une fois compilés, perdaient leur informité pour donner une structure géométrique, un tracé devenu figuratif à l’allure de symbole mystique.

Entrevoyant alors l’étendue de sa découverte, Klaus, en dépit du sens moral qui limitait l’intrusion onirique à la seule urgence médicale, afficha en 3D les images du rêve momentané de son patient. Elles montraient un Kahel en pleine excursion sur une Oneirion fantasmée sous l’emprise de visions éthérées, l’avant-bras dépourvu d’une quelconque marque. Klaus s’assit, en proie au vertige, désormais plus tout à fait certain de l’irréalité de ce songe.

PRIX

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Jemal-Ophion de Puystivère · il y a
De belles idées, j'adore! :)
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Saffar · il y a
Un grand merci Jemal !
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Donald Ghautier · il y a
Une nouvelle réussie, bien écrite, bien dosée dans la narration, intéressante même pour les profanes.
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Saffar · il y a
Merci Donald, cela fait très plaisir venant de vous!
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Vivian Roof · il y a
Votre avatar c'est l'Œil du Chat, je crois. Quel texte ! +5
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Saffar · il y a
Presque, c'est l’œil de Dieu (tant qu'à choisir une nébuleuse...) ;) ! Merci à vous, j'ai par ailleurs adoré votre nouvelle A bout de course, vraiment excellente!! Bravo à vous et mes voix!
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Jean Calbrix · il y a
Un intense moment de lecture ! Bravo, Saffar ! +5
Je vous invite à un Spectacle nocturne si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Saffar · il y a
Merci pour votre soutien! Je vote à mon tour pour votre œuvre très imagée et pleine de poésie :)
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Saffar ! Merci pour votre soutien à mon poème. Il est maintenant en finale. Il a besoin d'un nouveau soutien si vous le voulez bien :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Saffar · il y a
Mes votes renouvelés ;) bonne chance pour la finale!!
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Jean Calbrix · il y a
Un nouveau grand merci à vous, Saffar !
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Jean Calbrix · il y a
Un grand merci à vous, Saffar !
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Christian Hermet · il y a
Bravo pour ce voyage dans l'imaginaire.
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Saffar · il y a
Merci beaucoup :)!
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Beline · il y a
Quel voyage incroyable !
C'est très bien écrit, et ça fait rêver !

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Saffar · il y a
Merci Berline, heureuse de vous avoir embarqué dans mon histoire!
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Camille Llopa · il y a
Sens du rythme, suspens, émotions. Tout y est. Si vous voulez voir vos nouvelles éditées, vous pouvez proposer vos textes à amazingfictionediteur@gmail.com
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Saffar · il y a
Merci, j'irai regarder de quoi il s'agit :)
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Pherton Casimir · il y a
Bravooo ! Toutes mes 5 voix. Je vous invite à lire et à supporter mon texte. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Saffar · il y a
Merci j'irai vous lire sans faute.
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Chantal Noel · il y a
Je lis peu de SF, mais j'ai été séduite par ce texte bien écrit et original. Mes voix avec plaisir.
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Saffar · il y a
Merci Chantal, heureuse que mon texte vous ait plu!
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Samia.mbodong · il y a
Un bel ouvrage de science-fiction digne dans la lignée d’Asimov
Le mystère s’amplifie malgré l’explication finale
Kahel rêve qu’il explore la planète en bonne santé, il rêve de son passé… Un passé où il n’aurait pas plongé son doigt, un monde parallèle
 
Bravo et merci
Je soutiens.

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Saffar · il y a
Je souhaitais en effet laisser planer le doute et que chacun en tire ses propres conclusions, heureuse que cela ait fonctionné sur vous! Et merci de votre soutien!
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