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On voit mieux avec le coeur

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Petite fleur

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J’aimais dormir dans le noir absolu. J’avais tout essayé, n’ayant pas la chance d’avoir des volets de bois que l’on ferme hermétiquement le soir sur l’intimité d’une maison et qu’on ouvre le matin pour accueillir les rayons du soleil. Aussi mon mari avait fabriqué, en chêne, un tour de fenêtre qui servait de cache-rail et permettait aussi de camoufler les doubles-rideaux, cordons, glands, etc. pendant la journée. Des doublures occultantes s’ajoutaient aux tentures. Mais j’en avais mal calculé la hauteur et elles étaient trop courtes de cinq centimètres. Bref la lumière se glissait par dessous.

Et ce matin-là où le soleil se levait à quatre heures trente-cinq, alors que j’étais censée m’arracher des bras de Morphée à cinq heures trente, je fus réveillée par des rayons intempestifs... vers six heures et demie.

Horreur! Mon merveilleux réveille-matin-radio-cassette-cd n’avait pas rempli son office. En un instant, je sautai hors du lit et me propulsai dans la salle de bain où, d’un doigt, je mis la radio en marche après avoir allumé le plafonnier et avant de me précipiter sous la douche. Mes 20 minutes de gymnastique quotidienne passeraient à la trappe. Savonnage, rinçage, tout fut rapide. Petit-déjeuner diététique malgré tout car un estomac vide n’incite pas à une activité cérébrale intense. De plus un petit déjeuner sauté, ça donne 200 grammes que l’on additionne sur la balance car, à midi, on se jette avec avidité sur un plat copieux que l’on ne dévore pas que des yeux. Mais j’avais rattrapé le temps volé par la radio défectueuse.

Sept heure trente ! Je décidai exceptionnellement de prendre la voiture car je ne pouvais arriver à l’heure au travail en métro. Je débloquai le cale-volant et tournai la clé. Un borborygme déplaisant suivi d’un râle d’agonie me répondit. Au deuxième essai, le moteur n’émit qu’un hoquet souffreteux.

Décidément, ce lundi commençait mal et je dus me résigner à prendre le métro-pré-métro-tram. Depuis vingt ans que je vis à Bruxelles, je n’ai jamais compris la différence. En arrivant Place Émile Bockstael, je cherchai vainement l’arrêt du nonante-quatre (quatre-vingt-quatorze en français de France) et c’est alors que je me souvins que c’était précisément ce jour-là que la
STIB, la RATP des Bruxellois, avait prévu des changements qui pimentent un peu la vie quotidienne des usagers. Afin de faciliter la circulation (sanguine) des voyageurs, la société m’obligeait maintenant à prendre deux trams différents, alors qu’auparavant, je m’installais confortablement dans un tram presque vide qui traversait toute la ville et me déposait sur le trottoir en face de mon bureau. Enfin, il fallait bien s’accommoder de ces nouvelles dispositions et c’est dans un tram bondé que je fis la première partie du trajet.

D’une main, je tenais mon sac - les pickpockets adorent exercer leur art dans les foules denses - et de l’autre, bras en extension, je tenais, du bout des doigts, la barre métallique plantée entre le plancher et le plafond. Ce n’était d’ailleurs qu’une mesure de sécurité purement morale. Je ne risquais effectivement pas de tomber, serrée comme je l’étais entre une grosse dame qui sentait la transpiration et qui ne devait probablement pas savoir ce qu’étaient une douche, un savon et un peigne, et le Monsieur-qui-travaille-dans-un-ministère, l’air triste, la serviette tout aussi triste coincée entre les jambes, et qui sentait la cigarette refroidie.

Enfin, à l’arrêt suivant j’allais pouvoir descendre et secouer tous ces effluves.

Je me hâtai vers ma correspondance et là, je me trouvai au milieu d’une marée humaine qui semblait vainement attendre un tram trente-deux depuis fort longtemps d’après les commentaires. De toute évidence, les nouveautés mises sur pied par la STIB étaient loin d’être au point. Quelque chose clochait quelque part, mais nul ne savait quoi ni où, pas même les contrôleurs qui, débordés, tentaient de calmer la foule. Des jeunes arrivèrent en courant et, visiblement décidés à se frayer coûte que coûte un chemin jusqu’au bord du quai, se faufilèrent en bousculant tout le monde. Ce faisant, mon sac à main se trouva tiré vers l’avant, puis, la bride ayant tenu bon, par réaction, fut rejeté vers l’arrière, percutant les côtes du jeune homme grand et mince qui se tenait à côté de moi et dont j’écrasai le pied en tentant de récupérer mon bien.

- Je vous prie de m’excuser. Je ne vous ai pas fait mal ?

- Ce n’est rien, dit-il, sans bouger la tête. Il y a
toujours des égoïstes prêts à tout pour passer avant tout le monde. Ils feraient bien d’aller passer quelque temps dans les pays anglo-saxons où chacun applique les règles de bienséance et attend son tour en file indienne. Pourriez-vous me dire l’heure, s’il vous plaît ?

Je fus étonnée de sa question car à chaque bout de la station, une grande horloge rappelait à tous les voyageurs qu’ils étaient en retard.

- Excusez-moi, mais vous avez l’heure...

Il tourna un peu la tête et je remarquai ses lunettes noires. Baissant les yeux, je distinguai sa canne blanche.

- Il est huit heures cinq.

- Pourriez-vous me prévenir dès qu’un tram trente-deux arrivera ? Je suis très ennuyé car c’est le premier jour à mon nouveau travail et je vais arriver en retard. J’ai déjà fait plusieurs fois le trajet, accompagné d’abord, puis seul pour me familiariser avec le parcours. Mais avec tous ces changements et parmi cette foule, je me sens perdu et désemparé.

- Ne vous inquiétez pas. Je prends aussi le trente-deux. D’ailleurs le voilà qui arrive.

Je lui proposai de prendre mon bras mais il préféra poser sa main sur mon épaule. Seulement, comment arriver jusqu’aux portes ? Il y avait un mur humain devant nous. Mon compagnon leva sa canne blanche et bientôt un contrôleur se fraya un chemin jusqu’à nous. À force de pardon, excusez-moi, laissez passer, priorité s’il vous plaît, il écarta la foule et nous fit monter. À notre vue, un couple âgé se leva:

- Prenez notre place, nous sommes assis depuis le terminus et nous descendons bientôt.

Je fus ravie de pouvoir enfin m’asseoir, étonnée que quelqu’un cède sa place. C’était de plus en plus rare. Un peu honteuse aussi de profiter de l’infirmité de mon compagnon. Il s’était assis en face de moi et riait:

- Il est quand même heureux de constater qu’être aveugle donne droit à certaines prérogatives et à certains égards. Petites compensations bien anodines mais qui font chaud au coeur. Il était sympathique, gai, jeune - environ trente ans - et parlait de tout.

- Nous voilà de nouveau en surface, me dit-il, au moment où la rame émergeait du sol.

- Comment le savez-vous puisque...?

- Puisque je ne vois pas ? L’absence de vue nous oblige à utiliser au maximum nos autres moyens de perception. Dans ce cas, ce n’était pas difficile. J’ai senti la différence d’inclinaison du sol et d’autre part, le bruit n’est plus le même quand on arrive à l’air libre. Autant de points de repère. Après cet arrêt, je dois encore en compter six et je descends au septième. Mais je m’aperçois que nous bavardons depuis un bon moment et je ne connais pas votre nom?

- Julie, et vous ?

- Edouard, mais je suis sûr que pour mes nouveaux patrons américains, je serai Ed.
Les Américains ont la manie d’utiliser des
diminutifs, même si quelquefois ils n’ont rien à voir avec le vrai prénom. Tout le monde appelait le Général Eisenhower « Ike ». Savez-vous quel était son prénom ?

- Euh...

- Dwight. On se demande où ils ont été chercher un tel diminutif, n’est-ce pas ? Car sa mère l’avait appelé ainsi pour qu’on ne puisse pas lui donner un diminutif. Ce fut peine perdue.

Nous bavardâmes ainsi à bâtons rompus, tant et si bien qu’il en oublia de compter les arrêts. Comme le tram s’arrêtait, il me demanda au coin de quelles rues nous étions. Je m’en enquis auprès du conducteur, car bien que vivant en Belgique depuis plusieurs années, je savais où j’allais, mais je ne connaissais pas le nom des rues. Quand je fis part à Edouard de l’endroit où nous étions, il s’aperçut que c’était précisément là qu’il devait descendre. Je dus demander au conducteur d’avoir la gentillesse d’ouvrir les portes, ce qu’il fit, mais sans gentillesse et en bougonnant que nous ferions mieux de faire attention au parcours au lieu de papoter comme
des pies. Ce à quoi Edouard répondit en riant et en levant sa canne:

- Désolé, mais je n’ai pas réussi à lire le nom de la rue de si loin. Merci chauffeur et bonne route!

Le conducteur resta interloqué et il lui fallut quelques secondes avant de reprendre ses esprits, de fermer les portes et de partir en balbutiant des excuses.

C’est seulement alors que je pris conscience que j’étais sur le trottoir et que mon tram venait de partir sans moi.

- Vous travaillez aussi dans le quartier ? S’étonna Edouard.

- Non, mais je vais vous conduire jusqu’à la porte de votre immeuble.

- Vous êtes vraiment très gentille, mais vous allez arriver en retard.

- Retard pour retard, autant l’être pour quinze
minutes que pour cinq. De toute façon ce sera la
première fois depuis des années. Mon patron ne pourra vraiment pas me faire de reproches.

Nous traversâmes la rue. De sa main posée sur mon épaule, il pouvait percevoir mes mouvements. Il savait si je descendais ou si je montais, bifurquais à droite ou à gauche. Il paraissait très à l’aise et heureux comme un gamin qui entre à la grande école. Je le laissai dans l’ascenseur après avoir appuyé sur le bouton du septième et nous être dit au revoir.

Je hélai un taxi en maraude pour faire le reste du trajet. J’avais dix minutes de retard mais personne ne fit de remarque pour la simple et bonne raison que j’étais malgré tout la première à mon poste, les autres étant occupés à se raconter leur fin de semaine et à se préparer du café.

Le lendemain, je fus tentée de prendre le tram de sept heures quarante pour savoir comment Edouard avait passé sa première journée de travail, mais je me morigénai. Je n’allais quand même pas arriver en retard tous les matins seulement pour revoir un jeune aveugle, sympathique certes, que j’avais aidé comme l’aurait fait, ou comme aurait dû le faire n’importe quelle personne bien élevée. Après tout, je n’avais plus d’obligation envers lui.
Je pris le tram de sept heures quinze comme d’habitude. À la station Arts-Loi, je changeai de quai pour attraper ma correspondance. Comme je débouchais sur le quai, un trente-deux entrait dans la station. Je courus, sautai dans le tram et lançai un « merci beaucoup » au chauffeur qui avait patienté quelques secondes avant de fermer les portes.

- Bonjour, Julie, entendis-je en réponse à mon merci. Êtes-vous en retard ou en avance, ce matin ?

- Bonjour, Edouard. Comment avez-vous su que j’étais là ?

- Tout d’abord, j’avais raison. Depuis hier, je m’appelle Ed, alors, si ça vous amuse, allez-y. Moi, ça ne me dérange pas d’être appelé Ed ou Eddy. Ensuite, si j’ai su que vous étiez là, c’est tout simplement parce que j’ai reconnu votre voix. Les aveugles, les non-voyants comme disent ceux qui ont peur d’utiliser les vrais mots qui les mettent mal à l’aise, ont l’ouïe très développée. J’ai perdu la vue à l’âge de deux ans dans un accident. Un stupide accident! Mais tous les accidents ne sont-ils pas stupides ou plus précisément dus à la stupidité des gens ? J’ai donc eu trente ans pour développer mes autres sens. J’en suis même arrivé à pouvoir sentir les couleurs. Malgré tout, je ne désespère pas de pouvoir revoir un jour.

Nous bavardâmes de tout et de rien. Il me parla de son nouveau travail, de la double réaction de ses collègues ; les Américains qui lui faisaient entière confiance et les Belges inquiets de voir un non-voyant tenir le standard téléphonique ; de ses parents qui l’avaient trop couvé après son accident, des nombreuses opérations infructueuses, de l’espoir qu’il mettait dans une greffe. Je lui parlai de mes enfants qui me prenaient tout mon temps mais que j’adorais, de mon travail de comptable, de ma maison que mon mari restaurait patiemment depuis des années. Il parla des cours de piano qu’il suivait. Je parlai de ceux que j’aurais tant voulu prendre.

De son frère qui menait une vie de bâton de chaise et se moquait de ses études. De mon mari qui cherchait désespérément du travail.

Cela faisait maintenant plus d’un an que nous avions fait connaissance. Comme nous étions très ponctuels, nous nous retrouvions tous les matins, sauf bien entendu pendant les vacances et cela malgré les essais réitérés de la STIB de brouiller les pistes et les usagers en changeant les horaires, en faisant des grèves ou en inventant des retards de cinq et dix minutes.

Désormais, tous les matins, je devais lui dire:

- Ed, tu descends au prochain arrêt.

Et je le voyais au feu de signalisation, essayer de deviner le sens de la circulation, et après avoir levé sa canne devant lui, se lancer sur la chaussée ; Car rares étaient les âmes charitables qui se proposaient de l’aider. Quelquefois, je pensais: Dire que j’aime dormir dans le noir absolu, mais lui, il y vit en permanence.

Ce jour-là, avant de descendre, il me dit:

- Au revoir, Julie, le rouge te va très bien. Bonne journée et à demain.

Je ne sus que répondre. Comment pouvait-il savoir que j’avais un tailleur rouge ? Pendant les minutes suivantes, j’essayai de me remémorer notre conversation. Mais j’eus beau me creuser la cervelle, je ne pus trouver la moindre allusion à ma couleur vestimentaire.

Durant toute la journée, je fus très distraite. Je multipliais des dollars rouges, j’additionnais des rials rouges et virais des livres sterling rouges. Bref, je voyais rouge.

J’en parlai à mes collègues tandis que nous dévorions nos sandwichs. Elles restèrent toutes dubitatives. L’une d’elles alla même jusqu’à me demander si j’étais sûre qu’il était aveugle et s’il ne m’avait pas joué la comédie. Je demeurai très perplexe et me pris à douter de tout.
Ce soir-là, je n’arrivai pas à m’endormir, quand je me rappelai que lors d’un contrôle dans le tram, Ed avait sorti sa carte d’invalide, et de toute façon, dans quel but aurait-il fait ce cinéma ? Et puis après tout, j’aurai une réponse
le lendemain matin. J’arrivai en avance à la station de pré-métro, ou était-ce de métro. Pas d’Edouard!

Mon tram allait partir et Ed n’arrivait pas. Je décidai d’attendre. Il avait dû être retardé. Je me résignai à prendre le tram suivant sans avoir vu Ed. Toute la journée, je dus faire des efforts pour ne pas téléphoner à la société où il travaillait. C’était infantile de ma part. Tout le monde pouvait arriver en retard ou tout simplement avoir une bonne raison pour ne pas aller au bureau. Ed ne reprit pas le tram ou tout au moins notre tram de toute la semaine.

Le lundi suivant, pas d’Edouard non plus. En arrivant au bureau, je composai le numéro de téléphone de sa société et à la voix féminine qui me répondit, je demandai à parler à Edouard.

- Edouard qui, s’il vous plaît ?

- Je ne sais pas. Je ne connais que son prénom.

- Savez-vous au moins dans quel département il travaille?

- Non, tout ce que je sais, c’est qu’il s’occupe du standard téléphonique.

- Dans ce cas, vous parlez sans doute d’Edouard Vanderstraeten. Il n’est pas ici, et tout ce que je peux vous dire, c’est que je suis intérimaire et que je le remplace pour au moins trois mois.

- Que s’est-il passé ? A-t- il eu un accident ?
Est-il souffrant ? Pouvez-vous me donner son numéro de téléphone privé ? Pouvez-vous...

- Madame, me dit-elle, coupant mon flot de questions, je ne sais pas ce qui est arrivé à la personne que je remplace et je ne suis pas autorisée à vous donner son numéro privé. Mais rappelez dans trois mois. Au revoir et bonne journée.

Sur quoi, elle raccrocha, me laissant abasourdie.

Je pris mon agenda et tournai trois mois de pages vides. Cela nous menait au quinze septembre. Dans le carré « Dominant de la semaine » j’inscrivis en rouge « Ed ». Puis je pris l’annuaire de Bruxelles et l’ouvris à Vanderstraeten. « Ma Doué benniget» comme on dit dans ma Bretagne natale, deux colonnes complètes ! Et de plus, il vivait chez ses parents et j’ignorais le prénom de son père. C’est alors que je réalisai que je ne savais rien de lui. Nous n’avions échangé que nos prénoms. Habitait-il même Bruxelles ? Ou alors en banlieue, ou Halle, Charleroi, Mons. Tant de navetteurs viennent travailler à Bruxelles de tous les coins du Royaume. J’étais donc bonne pour mijoter trois mois et me poser mille questions.

Mon trajet en tram avait perdu tout attrait. Je ne voyais en face de moi que des gens tristes, moroses, mal réveillés, qui ignoraient leurs voisins, qui baillaient, somnolaient ou s’endormaient carrément. Des jeunes mal élevés dont j’imaginais les parents manchots car il leur avait manqué quelques taloches, n’en déplaise aux psychiatres, psychologues et autres défenseurs des droits individuels. Curieux d’ailleurs qu’il n’y ait aucune association des droits et surtout des devoirs collectifs. D’autres qui faisaient la manche pour pouvoir s’éclater le soir dans les boîtes et peut-être se shooter avec les copains. Des agents de police désabusés qui laissaient faire. A quoi cela servait-il de les arrêter, puisqu’ avant qu’ils aient fini de remplir toute la paperasse, un ordre du parquet les obligeait à les remettre en liberté. Les jeunes délinquants passaient alors devant la porte de leur bureau en leur faisant un bras d’honneur avant d’aller raconter à la bande comment ils avaient berné ces « cons de flics ».

Où donc était Ed, qui, malgré son infirmité, trouvait la vie belle, qui savait tout enjoliver et qui avait un si grand cœur ?

L’été fut chaud et mes vacances en Espagne très agréables. Je revins en Belgique deux jours avant de reprendre le collier. Si lundi, Ed n’était pas là, j’étais décidée à aller voir ses patrons.

Le lundi matin, je me réveillai une heure plus tôt et j’arrivai à la station de pré-métro avec vingt minutes d’avance. C’était complètement stupide. D’autant plus stupide que je n’avais pas eu de nouvelles pendant plus de trois mois. Comment d’ailleurs en aurais-je eu ? Il ne connaissait pas mon nom et je ne me rappelais même plus si je lui avais dit où je travaillais.


J’attendis jusqu’à la dernière minute sur le quai, mais force me fut de constater qu’Ed n’était pas là. A contre coeur je montai dans le tram et je m’agrippai au dossier du premier siège. C’est alors que je remarquai assis sur le bord de la deuxième banquette un jeune homme qui ressemblait fort à Edouard, sauf qu’il ne portait pas de lunettes noires et qu’il semblait voir parfaitement. Il dévorait des yeux les objets, les affiches et surtout les gens qui passaient dans le couloir. Ses yeux verts ne restaient pas en place, ils allaient de l’un à l’autre et scrutaient tout. Etait-ce vraiment Ed ? Je n’osais pas lui poser la question. Nos regards se croisèrent. Il me dévisagea. Je baissai les yeux, intimidée et mal à l’aise. Il ne me reconnaissait pas. J’en avais les larmes aux yeux.

C’est le moment que choisit une petite fille de trois ou quatre ans pour s’accrocher à ma jupe avant de tomber sur mes pieds.

- Demande pardon à la dame, lui dit sa maman.

- Pardon, Madame, dit une petite voix, mais le tram bouge tout le temps. Pourquoi ?


Je me baissai et la relevai.

- Comment t’appelles-tu ?

- Julie, me répondit-elle en riant.

- Tu as le même prénom que moi. Tu ne t’es pas fait mal au moins ? Tu vois, Julie quand on se déplace dans le tram, il faut toujours bien se tenir, souvent même avec les deux mains.

Elle agrippa la barre d’une main, se retourna pour me faire un signe et m’envoyer un baiser du bout des doigts, puis continua sa progression vers le fond du tram en sautant d’un pied sur l’autre. Je décidai de l’imiter, mais sans sautiller. Au moment où je passais à la hauteur de la deuxième banquette, une main saisit mon poignet.

- Alors Julie, on ne reconnaît plus les amis ?

- Moi, je vous ai reconnu. Vous non.

- Comment voulais-tu que je te reconnaisse alors que je ne te connaissais pas? J’ai regardé avec attention tous les visages dans la station de métro où je suis arrivé avec une demi-heure d’avance. Mais je n’avais qu’un seul point de repère: ta voix. Heureusement que cette petite fille t’a heurtée. C’est encore grâce à des pieds écrasés que nous nous rencontrons.

- Mais que vous est-il arrivé ? Tu vois!

Je ne savais plus si je devais le tutoyer ou le vouvoyer.

- Tu ne me dis plus "tu" comme il est dit dans la chanson ? Je suis désolé de ne pas avoir pu te prévenir, mais un samedi du mois de juin, on m’a appelé de l’hôpital. Un jeune homme avait été tué dans un accident de voiture. Il avait fait un don à la banque des yeux. J’étais le troisième sur la liste d’attente, mais comme il a été impossible de joindre les deux autres, le professeur m’a proposé une greffe. Je devais entrer en clinique immédiatement. Et je vois ! Mais j’ai beaucoup de chose à apprendre: lire, écrire, et même et surtout les couleurs, les...

- Les couleurs! Au fait, comment savais-tu que je portais du rouge la dernière fois que nous nous sommes vus ?

- Tu voulais savoir si je "sentais" vraiment les couleurs. Nous avions eu une conférence sur le sujet. On sait que les couleurs émettent des ondes de chaleur différentes. C’est pourquoi on dit qu’il y a des couleurs chaudes et des couleurs froides. Des expériences ont été faites. Il semble prouvé que certaines personnes ont une sensibilité tactile telle, qu’ils peuvent sentir la différence de température des couleurs. Nous avons fait des exercices et j’ai eu l’impression effectivement de "sentir" les couleurs, mais je n’en étais pas sûr. Le rouge est la couleur la plus chaude du spectre et tu étais joyeuse ce matin-là. Je me suis arrangé pour toucher ta manche et j’ai eu une impression de chaleur. J’ai pensé que le rouge devait bien t’aller.

Nous parlâmes comme si nous nous étions quitté la veille. La seule chose qui me troublait encore et me déroutait était ses yeux pleins de vie. Quand son arrêt approcha, je lui dis:

- Ed, c’est ici que...

Qu’avais-je besoin de lui dire, il le voyait... Et pourtant non, il n’avait jamais vu cet endroit. Mon Dieu, que de choses j’avais moi aussi à apprendre ! Il avait senti mon hésitation.

- C’est la dernière fois que tu devras me l’indiquer.

Il se leva et mit sa main sur mon épaule.

- Merci pour ton épaule. Je n’en ai plus besoin, mais gardes- moi ton amitié.

Il prit dans sa poche une petite enveloppe et me la donna.

– Voici mon nom, au complet, mon adresse et mes numéros de téléphone au bureau et chez mes parents. J’espère que nous n’allons pas nous quitter parce que je vois ? Le tram 32 est toujours un lieu où nous pourrons nous rencontrer.

Il descendit et pour la première fois, se retourna, semblant attendre quelque chose. Je compris et à l’instant où la porte allait se refermer, je bondis dans l’ouverture et sautai sur le trottoir.


- Encore une fois, j’ai failli oublier que tu n’as encore jamais vu le chemin de ton bureau.

Je l’accompagnai jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Le long du chemin, il laissait traîner son regard émerveillé sur tout ce qu’il voyait, avec un grand sourire comme un enfant qui découvre le jardin des merveilles ; si bien qu’en traversant la chaussée, il se serait fait renverser par une voiture si je ne l’avais retenu par le coude.
Il jeta un dernier coup d’oeil avant de s’engager dans le hall de l’immeuble.

- Merci, Julie et à demain.

Quand je le vis s’éloigner, la tête tournant de tous les côtés, je repensai à la phrase qu’il m’avait dite un matin: «  On voit mieux avec le coeur qu’avec les yeux », et souhaitai que cette pensée reste mienne et sienne pour toujours.
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Petite Fleur! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale pour le Grand Prix Automne 2016 et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bon dimanche!

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Keith Simmonds · il y a
Une belle et superbe lecture! Bravo! Mon vote!
Mon haïku, BAL POPULAIRE, est
en FINALE pour le Grand Prix Été 2016. Comme
il ne nous reste que 9 jours pour voter, je vous
invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous
en dit! Merci d’avance! Bonne soirée!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Petite fleur · il y a
Mille mercis Gail. J'ai vraiment beaucoup aimé écrire cette nouvelle car comme le l'écris à Lammari Je l'ai en partie vécue. Du moins, je le crois. Ou bien n'était-ce qu'un rêve ?
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Gail · il y a
Quel rythme et quelle belle aventure ! Je suis conquise. +1
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Petite fleur · il y a
Merci pour votre appréciation. C'est une histoire que j'ai vécue en quelque sorte car je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Mais qu'importe après tout.
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Lammari Hafida · il y a
Passionnante lecture,une belle plume qui invite à la lecture,mon vote! Si cela vous fait plaisir je vous invite à soutenir mon poème < Voyage > en finale et merci!
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