12
min
Image de Manou

Manou

374 lectures

120

Qualifié

Bien sûr, il y avait eu sa voix, dès le début, quoi d’autre ? Mais curieusement ce n’est pas cela dont il se souvenait, mais plutôt d’une image qui s’était imposée d’emblée. Racée. Il avait pensé qu’elle était racée, comme on l’aurait dit d’une voiture de course. Il l’avait dit en connaisseur. Sûre d’elle. Cela lui avait plu tout de suite. Le genre à savoir où elle allait. Oui, cela lui avait plu, lui qui justement à ce moment était plutôt paumé. Mais il ne le montrait pas trop, surtout à elle. C’est vrai qu’au début, il frimait pas mal.

Comment s’étaient-ils rencontrés tous les deux ? C’est bizarre la vie, non. Ils avaient fait connaissance un peu laborieusement. Cela aurait pu être sans suite. Il était justement avec sa femme. C’était un matin, ils étaient allés chez le concessionnaire chercher leur nouvelle bagnole. C’est sa femme qui avait tenu à acheter cette voiture neuve. Lui finalement s’en foutait. Il était à un moment de sa vie où il se cherchait pas mal, se posait des questions sur la suite des choses. Il se demandait parfois s’il ne se gourait pas, de job, de femme, de vie justement. Il repensait à tout ça, les choix qu’il avait faits.
A une époque, il disait souvent à qui voulait l’entendre :
— On fait seulement deux ou trois choix importants dans la vie : le métier qu’on fait, la femme avec qui l’on est.
Ouais. Quand il disait cela, il pensait encore qu’il avait choisi son boulot et sa nana. Et puis il arrive un moment, enfin, ça lui arrivait à lui, il arrive un moment donc, où on s’aperçoit qu’on ne choisit plus, qu’on subit. C’est trop compliqué de quitter son travail, sa femme, même si les deux vous emmerdent à cent sous de l’heure.

Enfin bref. Il s’était retrouvé chez le concessionnaire avec Caro ce samedi matin-là. La voiture les attendait. Flambant neuve, rutilante. C’était la première fois qu’ils achetaient une voiture qui ne soit pas une occasion. Bientôt, il allait faire sa connaissance à elle, avec tout ce que cela allait changer dans sa vie mais il ne le savait pas encore. Pour l’instant, il est devant la porte de la bagnole avec Caro qui se pend à son bras et minaude auprès du vendeur pour qu’il leur fasse une dernière ristourne. C’est peut-être à ce moment qu’il s’est clairement dit qu’il ne la supportait plus. Mais bon, ils étaient là pour la nouvelle caisse et il s’installa au volant. Caro monta à ses côtés. Il démarra, la voiture était à eux.

Sa femme se mit à tripoter quelques boutons, elle alluma la radio. La voiture était livrée avec tout le matos. Sièges en cuir, toit ouvrant, vide-poche dans tous les coins. Caro n’arrêtait pas de reculer et d’avancer son siège avec le petit bouton automatique. Cela faisait un zzz agaçant si bien qu’il finit par lui dire, lassé :
— Arrête ça, putain !
Leur nouvelle voiture n’allait pas tarder à assister à leurs engueulades habituelles.
Car bien sûr Caro démarra au quart de tour et lui, ferma les écoutilles et voulut hausser le son de la radio en tournant un bouton.
— T’es vraiment rabat-joie mon pauvre Mathieu.
Il souffla en gonflant légèrement les joues, ce qui avait le don de mettre sa femme hors d’elle. Surtout que généralement, il n’ajoutait pas un mot.
C’est alors qu’elle se manifesta, à sa façon péremptoire et dénuée de tout à propos. Quand il y repensait d’ailleurs, un frisson lui parcourait l’échine, cette manière qu’elle avait eu d’intervenir avec autorité, pour clore une dispute stérile et inutile. Elle avait dit :
— Quelle est votre destination ?
Sa femme l’avait regardé curieusement. Comme s’il était responsable de cette soudaine intrusion dans leur conversation. Il avait répondu :
— C’est vrai, on va où ?
Signalant par là implicitement que l’autre, qu’il ne connaissait pas, dont il ne savait rien ni même finalement d’où elle sortait, signalant qu’elle avait pris la main sur la suite des événements. D’ailleurs en y réfléchissant plus tard, il réalisa à quel point cette question anodine « quelle est votre destination ? » était prémonitoire. Car s’il ne savait pas vraiment où il allait ce matin-là dans sa nouvelle voiture, il ne savait pas non plus où il allait tout court. Il répéta on va où ? savourant avec amertume le vide sidérant que cette question anodine révélait.

Voilà, c’est comme ça que leur histoire avait commencé. Aujourd’hui ils roulent ensemble, c’est lui qui conduit. Elle est silencieuse, comme souvent. Alors il lui parle. Jamais il n’aurait cru avoir autant de choses à lui dire. Il ne supporte plus de rester enfermé chez lui. Il avait besoin de prendre l’air, de faire un tour. Non il ne sait pas où. Là-bas pourquoi pas, elle connaît la route, non. Cela le fait sourire intérieurement cette nana qui se prend pour une carte routière. Mais bien sûr, il ne lui dit rien, ne veut pas la peiner. Pour rien au monde. Elle est déjà si chère à ses yeux. Il lui parle encore et elle l’écoute. Il lui dit « Tu es une femme d’écoute ! » Il parle de lui alors, de son enfance de gosse un peu solitaire. Son père qui veut absolument qu’il fasse ses foutues études de commerce. Lui il s’en fout pas mal du commerce. Il voulait dessiner, juste dessiner. Sait-elle que quand il avait dix-huit ans, il avait envoyé des dessins à Charlie Hebdo ? Ils lui avaient répondu. Sympa, non ? Que c’était prometteur mais un peu trop dans la veine de Cabu. C’est sûr à l’époque, Cabu c’était son dieu. Forcément il était influencé. Si on lui avait laissé sa chance, si son père lui avait fait confiance, il aurait peut-être une autre vie. Et puis il se tait un peu et réfléchit. Une autre vie, pourquoi pas ? Soudain elle le sort de sa rêverie, lui dit qu’il faut tourner à gauche. A gauche ? Il continue plutôt tout droit. Comme ça, il ne sait pas pourquoi. Elle semble interloquée quelques secondes, lui n’ose pas la regarder, ne quitte pas la route des yeux. Alors patiente, elle lui propose de faire demi-tour afin de pouvoir tourner à droite. Mais bon, il fait son boss, il connaît aussi le chemin, alors il poursuit sa route et curieusement c’est elle qui lâche l’affaire. Après tout, tous les chemins mènent à Rome. Il repense encore un peu à Cabu, au dessin. Il s’imagine un instant dessinateur assassiné par un extrémiste. Il s’apitoie quelques instants sur son sort. Assassiné pour ses dessins, cela aurait eu une foutue gueule ! Et puis elle lui a fait remarquer qu’ils étaient arrivés. Il avait oublié qu’ils allaient quelque part.

Alors il y eut leur première nuit. C’était inévitable. Même si une nouvelle dispute avec sa femme avait sans doute précipité les choses. Il était rentré un soir et avait annoncé à Caro qu’il avait donné sa démission de son job. Cela faisait plusieurs semaines qu’il y pensait. Il en avait beaucoup discuté avec elle au cours de leurs pérégrinations. Pas avec Caro, non. Avec Caro, il ne discutait plus depuis longtemps. Sa femme avait pris son air atterré.
— Tu ne tournes pas rond Matthieu. C’est quoi cette nouvelle lubie ? Tu peux m’expliquer ce que tu comptes faire maintenant ?
Non. Il n’avait pas vraiment l’intention de s’expliquer avec sa femme. Bien sûr il avait des projets. Pour la première fois depuis des années peut-être, on pouvait même dire qu’il avait des rêves. Partir, s’évader, voyager, prendre la route enfin. Avec elle, avec cette autre femme.

Mais Caro continuait ses récriminations, sa voix montait dans les aigus. Il essayait de ne pas l’entendre, de penser à l’autre voix, à la fois familière et lointaine, au phrasé inimitable, autoritaire et pourtant parfois hésitant, comme si les mots prononcés étaient choisis avec soin mais qu’elle n’était pas sûre de leur sens exact. C’était une voix paradoxale, c’était une rencontre paradoxale, c’était une femme paradoxale. Il eut soudain un besoin impératif d’être à ses côtés. Il attrapa sa veste et ses clés de voiture et laissant sa femme à ce qui virait à la crise de nerfs, il s’enfuit la retrouver.

Cela avait été leur première nuit. Ils avaient roulé un moment. Il était sorti de la ville. Il ne lui avait pas dit où ils allaient et elle n’avait posé aucune question. Il s’était au bout d’un certain temps retrouvé sur des petites routes de campagne. Dans le coin de son rétro il voyait la lune briller. Elle éclairait joliment la campagne. Il se laissa aller à la douceur ineffable d’un amour naissant. Ce moment que les amants devraient pouvoir faire durer toujours, où un regard semble un aveu d’éternité, un frôlement donne les frissons d’une étreinte, où une main hésite à se poser sur une épaule et cette seule hésitation est à elle seule une promesse de voluptés. Avec elle, il n’était pas impatient. Il lui dit qu’il se sentait fatigué, qu’il fallait qu’il se repose. Il lui a demandé de veiller sur lui, sur son sommeil et elle a simplement répondu OK. Avec elle, tout était simple. C’était leur première nuit ensemble. Cela avait été très pur et chaste et c’était mieux comme ça. Il s’endormit en imaginant quand même qu’il lui volait un baiser, mais finalement c’était difficile de savoir quel effet cela lui ferait de l’embrasser. Il savait que leur relation sortait des sentiers battus.

Le lendemain matin, il était quand même rentré chez lui. Il s’était un peu perdu pendant la nuit à rouler ainsi au hasard. Il lui avait demandé de reprendre le contrôle des choses et elle l’avait conduit à son domicile. Il n’avait pas voulu lui parler de Caro. D’abord parce que bizarrement il avait peur d’une sorte de solidarité féminine entre elles. Il savait que plus d’une fois, Caro s’était reposée sur elle aussi, comme lui. Qu’elle l’avait sortie de quelques impasses où elle était allée se fourrer. Il pensait que sa femme lui avait peut-être fait certaines confidences. Il savait qu’il avait été jaloux de cette entente entre elles deux et en même temps il lui savait gré d’avoir été loyale et franche avec Caro. Qu’est-ce que sa femme avait bien pu lui raconter ? Bien sûr, il n’avait pas osé lui demander. S’était-elle plainte de lui ? Avait-elle raconté des choses sur leur vie privée ? Il paraît que les femmes peuvent être très vite intimes. Il se demandait quels genres de propos elle avait pu tenir. Enfin, lui était décidé à laisser Caro de côté dans leur relation. Après tout, elles ne se connaissaient pas depuis si longtemps et elle avait semble-t-il fait un choix elle aussi. La nuit qu’ils venaient de passer tous les deux en était la preuve. Cette nuit, il ne l’avait pas rêvée !

Quand il entra chez lui, Caro semble-t-il l’attendait. Elle avait la tête de celle qui n’a pas vraiment dormi. C’est la première fois qu’il découchait ainsi mais après tout il n’avait pas grand-chose à se reprocher alors il fut tout de suite sur la défensive quand elle prit la parole.
— Matthieu, lui dit-elle. Matthieu, ça n’a pas l’air d’aller fort. J’ai réfléchi toute la nuit. Je crois que tu as besoin d’aide.
Il lui répondit qu’il ne s’était jamais senti aussi bien. Il avait l’impression qu’il volait.
— Matthieu, toute cette histoire n’est pas normale.
Cela lui fut très désagréable qu’elle fasse un commentaire sur ce qu’il était en train de vivre. Il n’allait pas la laisser abîmer son idylle naissante par des qualificatifs désobligeants. Il allait contre-attaquer quand elle lui tendit un nom griffonné sur un petit papier.
— Je crois que tu devrais consulter. C’est Pietro qui m’a conseillé ce type. C’est un psychiatre réputé. Appelle-le vite Matthieu, cela te fera du bien.
Matthieu se sentit abasourdi soudain. Un psychiatre ? Maintenant l’amour était considéré comme une maladie ? Après tout, il était fou, oui, fou d’amour ! Et cela lui faisait un bien fou, justement.

C’est ainsi qu’ils sont partis ensemble. Il avait déjà quitté son job. Il a quitté Caro. Il a largué les amarres. Ils ont choisi le sud. Il a dit, direction l’Italie et elle a répondu OK. Maintenant ils roulent sur les routes de Toscane. Elle lui montre le chemin, des endroits qu’apparemment elle connaît ou peut-être elle est déjà allée. Elle reste très secrète sur sa vie d’avant. Mais il sent qu’elle sait plein de choses sur les lieux qu’ils visitent. Parfois elle lui indique d’un ton modeste que dans trois kilomètres il y aura une église romane sur leur gauche. Cela le fait rire, à chaque fois, cette précision. Il lui dit tu es un métronome ou quoi ? Alors elle répond, très pince sans rire, que l’église se trouve à deux kilomètres maintenant. Il adore son humour un peu décalé, il l’adore. Que la Toscane est belle !

Après l’Italie, il a choisi la Grèce. Ils ont pris le ferry à Ancône. Pourquoi la Grèce ? Il lui parle des métamorphoses d’Ovide. Elle ne connaît pas. Dans ces cas là, elle l’écoute sans piper mot. Jamais il n’a senti à ce point qu’une femme buvait ses paroles. Elle ne l’interrompt que pour jouer ce rôle de co-pilote qu’elle affectionne. Le site antique de Spartes est dans dix kilomètres ne peut-elle s’empêcher de lui rappeler avant qu’il ne reprenne son histoire favorite : alors Zeus se métamorphosa en taureau pour pouvoir approcher et enlever la princesse Europe. Il la guète du coin de l’œil, espérant qu’elle sentira la sensualité subtile que dégage ce conte mythologique. Elle répond juste qu’ils sont bientôt arrivés. Il soupire mais il sait qu’elle l’a écouté avec attention. Il sait combien elle est pudique et craint de l’avoir blessée avec ses allusions à deux balles.

Ils ont beaucoup, beaucoup roulé tous les deux. Ils ont vu du pays. Ils ont filé en Croatie. Ils s’entendaient à merveille. Souvent il arrêtait la voiture et sortait son matériel de dessin. Oui, il s’y était remis. Elle l’encourageait à sa façon discrète, lui indiquant ici ou là un point de vue, un ensemble architectural étonnant. Il s’était mis à crayonner des paysages sur son carnet de dessin. Elle l’inspirait curieusement, il ne pouvait s’en défendre. Il essayait aussi de la saisir, elle, par quelques coups de crayons. Cela donnait des croquis curieux faits de points de fuite, de perspectives improbables, de chemins entrelacés. C’était elle, telle qu’elle l’inspirait. Pendant ces moments de grâce où il dessinait, elle attendait sans mot dire, s’offrant au chaud soleil de l’été. Il entendait les mouches bourdonnantes, le chant des grillons accompagnait le bruit sec du crayon sur le grain du papier, le frottement de son doigt qui estompait un tracé. C’était un moment de pur bonheur. Puis il remballait ses crayons, ses carnets et ils reprenaient la route avec elle, toujours.

Parfois il la taquinait, faisant mine de ne pas écouter ce qu’elle lui disait. Elle ne se fâchait pas alors, mais s’obstinait à répéter les choses qu’elle avait à dire. Et puis au bout d’un certain temps elle abandonnait l’affaire et semblait avoir même oublié l’objet de leur désaccord. Au début, cela l’amusait, comme une revanche qu’il prenait sur elle, qui savait tout. Il se disait, Hé c’est qui l’homme ici, avec un reste de machisme qu’il ne s’avouait pas. Mais il se rendit compte qu’elle manquait de second degré ou alors à ce jeu, elle était finalement la plus forte. C’est peut-être lui qui ne comprenait pas qu’elle le menait en bateau : tu veux aller par là-bas mon vieux, semblait-elle lui dire, et bien vas-y, il sera bien temps de t’apercevoir que tu t’es paumé !
Pourtant un jour qu’il ne suivit pas le chemin qu’elle lui proposait, pour rire, il se rendit compte qu’elle perdait le contrôle des choses, pour la première fois, il la sentit déboussolée. Elle lui dit même qu’ils étaient en plein champ alors que clairement ils étaient encore sur la route. Elle semblait décontenancée et ne dit plus rien. Pour la première fois, il ressentit un malaise s’installer entre eux. Et puis elle retrouva ses esprits et il oublia l’incident. Mais par la suite, il repensa à cet épisode et se demanda s’il n’était pas un signe avant-coureur de ce qu’il allait advenir hélas.

Ils remontent désormais vers le Nord de l’Europe. L’automne commence à teinter de rouge les feuilles des arbres quand ils passent la frontière du Danemark. Ils sont déjà partis depuis plusieurs mois, ont sillonné maintes petites routes de campagne, traversé et visité de nombreuses capitales. Il est peut-être devenu aussi incollable qu’elle en géographie. Non, quand même pas. Jamais il n’aurait sa mémoire phénoménale pour mémoriser un chemin. Ils arrivaient en vu de Copenhague quand il a senti que quelque chose n’allait pas. D’habitude aux abords d’une grande ville, sa compagne de voyage commençait à s’exciter. Elle lui faisait remarquer le nom des autoroutes empruntées. Leur conversation prenait des allures de langage codé, E35, E46 lui disait-elle et il avait envie de lui répondre touché-coulé !
Mais à quelques kilomètres de la capitale danoise, elle resta silencieuse, comme indifférente à leur environnement, mutique. D’ailleurs il pensa un moment qu’elle s’était endormie. Non, elle veillait pourtant mais ne sortait pas un mot. Il la questionna, inquiet, quelque chose n’allait pas ? il l’avait froissée sans le vouloir ? Rien. Il se gara et décida de passer la nuit sur ce parking. Tous les deux avaient surtout besoin de se reposer. Et le lendemain cela allait mieux. Elle s’était reprise et lui indiqua le centre de Copenhague puis le port pour y admirer la petite sirène. Pourtant il resta inquiet et décida de rentrer en France. Bien lui en prit car son mal réapparut alors qu’ils traversaient la Belgique. A nouveau elle sembla incapable de dire un mot, n’était plus que l’ombre muette d’elle-même. Elle qui rayonnait d’habitude, n’émettait plus qu’une pâle luminescence. Il se sentit seul soudain, abandonné et perdu quand il passa la frontière française. Il décida de la faire examiner par un spécialiste sans attendre.

Le type n’y alla pas par quatre chemins. Il l’avait laissée la mort dans l’âme entre ses mains. Que faire d’autre ? L’homme lui avait proposé d’aller faire un tour, qu’il allait étudier le problème. Quand il était revenu au bout d’un moment, après avoir grillé une demi-douzaine de cigarettes, il écouta avec angoisse le diagnostic. C’était sans appel. L’autre avait parlé de surchauffe, de circuits grillés.
— On ne peut rien contre l’obsolescence programmée, avait-il fini par lâcher. Je lui ai redonné un peu de jus, changé quelques fils, ça va tenir quelques temps encore. Mais je serais vous, je passerais à la nouvelle génération. Là, on peut dire que c’est la fin.

Il était remonté en voiture, avait repris une nouvelle fois la route, avec elle. Il avait dit, avec toi, toujours. Heureusement elle ne semblait pas avoir pris la mesure de la gravité de la situation, elle lui répondait comme d’habitude, un peu directive mais toujours égale dans ses humeurs. Reposante. Il savait qu’il ne pourrait plus vivre sans elle. Il repensait aux propos du gars, la nouvelle génération, avait-il dit. Qu’aurait-il fait d’une jeunesse ? C’est elle qu’il aimait, elle, for ever. Quel était ce mal étrange qui la rongeait, cette obsolescence programmée ? Il imagina un animal monstrueux qui allait la grignoter, lui bouffer une à une toutes ses facultés, tout ce qui faisait sa personnalité, tout ce qui faisait qu’il l’aimait, elle.

Alors il prit sa décision. Les larmes coulaient sur ses joues et il mit machinalement les essuie-glaces. Il ne laisserait pas la maladie les séparer. Ils avaient surmonté déjà tous les deux tant d’obstacles pour vivre cet amour non répertorié. Après tout, cette obsolescence était programmée en chacun de nous. Un peu plus tôt, un peu plut tard, qu’est-ce que ça changeait ? Il lui demanda ce qu’elle pensait d’un petit séjour à la montagne et elle lui répondit dans un souffle, c’est parti ! Ils ont roulé toute la nuit, il a pris les petites routes, les chemins détournés pour faire durer un peu cette dernière nuit, ce dernier voyage. Les étoiles commençaient à pâlir quand il entreprit l’ascension du mont Dauphin dans les Alpes. Confiante, elle lui avait indiqué le chemin. Il aimait cet endroit, il se souvenait y être aller petit avec son père. Tous les deux, ils avaient visité la place forte de Vauban, il se revoyait courir, excité sur les remparts de granit. Elle lui avait répondu que l’endroit était sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Elle savait tant de choses. Le soleil était éblouissant quand il commença à gravir la route en lacets qui menait à la forteresse. Elle lui dit encore, en bas, on surplombe les vallées de la Durance et du Guil et du torrent de la Chagne. Il répond juste, c’est beau, c’est tellement beau cet endroit et il lâche le volant en appuyant fort sur l’accélérateur. La voiture quitte la route sans qu’elle ajoute un mot. La voiture quitte la route et plonge dans le précipice. Un peu plus haut derrière les murailles de granit rose, un enfant triste regarde sans comprendre la chute interminable des deux amants que rien ne pourra désormais séparer.

PRIX

Image de Hiver 2019
120

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de J.M. Raynaud
J.M. Raynaud · il y a
belle sensibilité
j'écris dans un tout autre style, donc je ne sais pas si vous serez sensible : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-loup-qui-se-fit-poete

·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Beaucoup d’émotion dans votre histoire, vous avez un style à vous c’est indéniable.
Le propos est profond parle d’amour de solitude de technologie, c’est triste et puissant.
 
J’aime beaucoup.
Bravo et merci à vous.
 
Samia

·
Image de Mendoza
Mendoza · il y a
En la lisant j'ai pensé au film Elle où un homme s'amourache d'un système d'exploitation à voix féminine. Votre histoire parle de la profonde solitude. Comme disait un chanteur chez nous " La solitude est bien pire quand elle se vit à deux. Je vote.
·
Image de Teddy Soton
Teddy Soton · il y a
Je ne m’attendais pas à une histoire d’amour, c’est bien mené bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

·
Image de Artvic
Artvic · il y a
Sublime sensibilité et très beau texte ! +5
Je vous invite à venir dans mon jardin où dans mon rêve impromptu ailleurs même.. sur ma page ;)

·
Image de Lyriciste Nwar
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire bien pénétrante ! Pleine d'émotion j'ai beaucoup aimé recevez mes voix !
Veuillez découvrir ma "Caverne" (catégorie des nouvelles "jeunes écritures". Une petite histoire écrite en vers, et si cela vous plaît de voter !)
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

·
Image de Eddy Bonin
Eddy Bonin · il y a
Bravo Manou, j'ai beaucoup aimé. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4
Bonne continuation

·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Un bon moment de lecture et de plaisir avec votre texte. J'admire le récit bien attachant. Je vous donne mes voix, les +++. Pourrais-je vous proposer de jeter un regard sur mes deux textes en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

·
Image de Adjibaba
Adjibaba · il y a
Histoire bien triste mais j'ai beaucoup apprécié l'intrigue qui a rendu le récit si original. La chute quant à elle est tout simplement spectaculaire.
Mes voix avec plaisir.
Une invitation à soutenir mon oeuvre qui est en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

·