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on ne s'improvise pas villageois

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Reveuse

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Marie regardait par la fenêtre le jardin sous la pluie. Il faisait un temps épouvantable dans cette région où elle demeurait depuis quelques mois, elle ne s’habituait pas. Non seulement la pluie mais le brouillard, les jours sombres où il semblait que la nuit ne se dissipait pas, et surtout l’ennui face à ces jours sans fin, semblant recommencer encore et encore. Elle avait pourtant choisi cette destination en toute liberté mais n’avait pas pesé les conséquences d’un tel changement de vie. Pour elle qui était si attachée aux habitudes, à la routine quotidienne, à exécuter les mêmes tâches jour après jour, cette nouvelle existence la déroutait totalement .Elle était passée d’une vie bien réglée de parfaite citadine à une vie libre de toute entrave et lui offrant toutes sortes de possibilités qu’elle n’arrivait pas encore à appréhender. Elle se détourna du jardin pour regarder autour d’elle. Elle avait mis en route un énième roman qu’elle ne finirait sans doute jamais ; elle devait en avoir commencé au moins deux ou trois. Ils ne lui plaisaient jamais la trame ne se déroulait pas comme elle le souhaitait, elle se décourageait aussi vite qu’elle s’était enthousiasmée .Elle doutait sincèrement que quelqu’un un jour puisse lire sa prose. Un brusque coup de vent fit taper une grosse branche contre la vitre elle sursauta. Elle se sentait un peu seule, isolée, dans cette maisonnette qu’elle avait choisie à l’orée de la forêt, éloignée du village. Elle ne désirait pas avoir à faire la conversation avec des gens qu’elle n’avait pas l’intention de fréquenter. Mais il y avait un revers à son choix bien entendu : être seule toute la journée ne lui convenait pas réellement.
Pour le moment elle n’était pas vraiment dans le meilleur des cas ; le temps semblait s’être ligué contre elle aussi, en plus de la mauvaise volonté évidente des villageois. A la ville tout paraissait si simple. Pas la peine de connaître les commerçants, de leur faire la conversation, tout ça pour acheter un litre de lait ou un kilo de pommes c’était inutile. On arrivait dans le magasin, on choisissait les denrées nécessaires, on payait et c’était fini jusqu’au lendemain. Ici il fallait presque un diplôme pour acheter de quoi se nourrir : d’abord on entrait dans la boutique, on se saluait par son nom ou même son prénom (quand ce n’était pas par son diminutif), ensuite on prenait des nouvelles de la famille au grand complet, et gare à celui ou celle qui dérogeait à ce rituel ! Tout le monde se connaissait et savait tout sur son voisin. Marie ne supportait pas cette atmosphère et elle avait rapidement fait comprendre aux commerçants qu’elle n’avait pas du tout envie de raconter sa vie et l’arbre généalogique de sa famille. Le seul ennui c’est que depuis cette mise au point elle ne trouvait jamais ce qu’elle voulait dans les boutiques du village .Elle se demandait si elle n’allait pas refaire ses valises et repartir à la ville tant elle était découragée.
Une grosse branche claqua une seconde fois contre la fenêtre et cette fois Marie frissonna de peur et de froid. Malgré le feu de cheminée qu’elle avait allumé il y avait une bonne heure déjà, elle n’arrivait pas à se réchauffer, il lui semblait que l’air du salon était glacial. Les flammes des bûches vacillaient et n’arrivaient pas à flamber correctement. Elle remit une grosse bûche dans le feu et alla s’asseoir sur un fauteuil. Elle attrapa un magazine et essaya de lire. Rien à faire elle ne pouvait pas se concentrer .Mais enfin que se passait il pour qu’elle n’arrive même pas à stimuler son imagination ? Il lui semblait qu’elle n’était pas seule dans le salon pourtant il n’y avait personne, personne de réel en tout cas .Elle haussa les épaules et remit le nez dans sa lecture en essayant de comprendre ce qui se passait dans le monde .Un souffle soudain la fit frissonner. Elle tourna la tête vers la fenêtre croyant qu’elle s’était ouverte sous la poussée du vent .Non tout allait bien de ce côté-là .Une nouvelle fois elle sentit un souffle derrière elle. Plus curieuse que vraiment apeurée elle se tourna de nouveau et aperçut une espèce de voile vaporeux flottant à côte de l’âtre .Elle se leva de son siège et se dirigea vers » la chose » en levant haut les bras pour tenter de l’attraper. Mais elle ne cessait de bouger et de tourner sur elle-même. C’était comme un défi pour Marie qui voulait à tout prix le saisir et s’en emparer .Comme pour la narguer un second voile apparut à cet instant du côté de la fenêtre et se mit lui aussi à flotter en tourbillonnant.
Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ? se dit Marie je deviens folle ou je rêve toute éveillée ? A cet instant comme pour l’affoler davantage, les lumières de la pièce se mirent à vaciller, la porte de communication s’ouvrit en grand et elle entendit comme un bruit de crécelle dans la cuisine. Rationnellement Marie se disait que ce n’était pas possible mais en réalité elle avait la panique qui montait. Plus elle tentait de saisir les voiles plus ils lui échappaient et plus il y avait de vacarme dans la pièce à côté. Elle se retrouva dans le couloir entre la cuisine et le salon avec cette cacophonie dans les oreilles et ces espèces d’oripeaux qui flottaient dans les airs. Maintenant il y en avait aussi dans le couloir. Cela aurait été presque comique si elle avait su d’où cela provenait. Pas un instant elle ne pensa à partir de la maison. Elle était bien trop têtue. Elle aperçut son grand parapluie dans la potiche achetée la semaine précédente dans une brocante, et se dit qu’il allait lui être bien utile .Elle le saisit et le brandit furieusement dans les airs .Peine perdue elle eut beau l’agiter de haut en bas, et de gauche à droite en pourfendant l’air, les voiles vaporeux tournoyaient encore et encore, sans vouloir jamais se laisser attraper. Soudain le bruit de crécelle s’arrêta net. A la place s’éleva un grondement sourd qui semblait provenir de l’étage. Désorientée, Marie cessa de manipuler le parapluie pour écouter .Les voiles disparurent soudain de l’espace comme par magie. Furieuse Marie se précipita dans l’escalier qui menait aux chambres.
Elle gravit les marches à toute allure et pénétra dans la première pièce qu’elle avait aménagée en bureau. Son ordinateur qu’elle avait laissé allumé, émettait ce bruit sinistre qu’elle avait entendu et qui l’avait fait se précipiter à l’étage. Mais enfin c’est quoi cette histoire s’exclama-t-elle ? Qui est là ? Montrez-vous au moins, vous me prenez pour une innocente qui croit encore aux fantômes ??Si vous croyez me faire peur vous vous trompez. Pas de réponse à ses questions. Seul le silence soudain lui fit écho. L’ordinateur s’éteignit et le silence se réinstalla dans la maison, seulement troublé par le bruit du vent et de la pluie qui continuait à frapper les carreaux. Marie passa le reste de la soirée à guetter de nouvelles apparitions visuelles ou sonores mais plus rien ne se passa. Elle eut une nuit agitée avec de nombreux cauchemars dans lesquels elle combattait des ennemis sans visage et au matin elle s’éveilla avec le sentiment de s’être fait piéger. Mais par qui ?et pourquoi ??Elle avait besoin de faire des provisions et se rendit au village .Dans la rue principale elle croisa quelques passants qui la dévisagèrent avec curiosité .Elle ne put s’empêcher de trouver qu’ils avaient aussi un air légèrement goguenard. Etait-ce un effet de son imagination ou pas ? Elle entra chez le boulanger acheter sa baguette habituelle sans attacher d’importance à la discussion qu’il avait entamé avec la cliente précédente mais soudain un mot la fit tressaillir. Le commerçant était en train de lui demander si elle voulait qu’il lui plie sa baguette dans un voile ??Elle ne rêvait pas ? C‘est bien ce qu’il avait dit. Elle lui fit répéter sa question. Et sans broncher le boulanger réitéra sa question .Comment dit Marie que voulez-vous dire ??Et bien dit-il si je vous la plie dans un voile elle va peut-être s’envoler et en tournoyant elle arrivera peut-être chez vous avant que vous n’y soyez. Qu’en pensez-vous ??Je ne comprends pas dit Marie. Si, si je pense que vous allez comprendre lui dit le boulanger. Et il fit signe autres commerçants qui les guettaient depuis le pas de leur porte .Ils entrèrent tous dans la boulangerie et chacun portait dans ses bras un grand morceau de tissu que Marie reconnut comme les voiles qui avaient tourné dans son salon et dans son couloir la veille Vous comprenez maintenant, lui dirent ils ??Nous en avons eu assez de votre attitude de petite citadine blasée qui ne veut pas s’accommoder des habitudes de la campagne. Nous ne demandons qu’à vous accueillir dans notre village avec plaisir mais nous ne voulons pas être traités comme des idiots. Et si nous passons beaucoup de temps à nous préoccuper de la santé des uns et des autres, c’est que nous sommes tous nés dans ce village et que nous nous connaissons depuis l’enfance. Sans doute, à la ville on n’a pas l’habitude de se préoccuper de ses voisins, mais ici c’est ainsi que cela marche, chacun peut compter sur l’autre. Nous ne vous demandons pas de nous raconter votre vie, c’est votre histoire et cela ne nous regarde pas mais peut être pourriez-vous essayer de faire des efforts pour être un peu plus sociable ??Si elle se sentit très contrariée et surtout moquée, elle tenta de ne pas le montrer et de faire bonne figure, mais en son for intérieur elle se disait que vraiment elle n’était pas faite pour vivre là. Elle eut le bon gout de sourire, de plaisanter sur sa crédulité de la veille, d’assurer qu’elle n’était vraiment pas celle que tout le monde au village imaginait : snob, froide, imperméable aux problèmes des autres et encore plus à leurs petits bonheurs du quotidien. Tout ceci fut dit avec un grand sourire, une sincérité tellement apparente que le boulanger (puisque c’était lui l’instigateur de la supercherie) goba le tout et s’excusa de la plaisanterie faite à ses dépens .Marie finit donc par acheter sa baguette de pain , sortit de la boutique en souriant et en plaisantant laissant à penser qu’elle avait vraiment envie de se fondre dans la communauté. Elle attendit d’être au bout de la rue principale pour effacer le sourire de ses lèvres.
Tout le long du chemin qui la ramenait vers la maison, elle réfléchissait à la manière dont elle allait pouvoir se venger de ces imbéciles. Ils pensaient l’avoir effrayée et ramenée à des sentiments sympathiques envers la population villageoise. Or il n’était aucunement question qu’elle se rallie à un quelconque groupe. Elle était venue là afin d’être tranquille ; même si l’inspiration pour l’instant était quasi inexistante ce n’était pas pour autant qu’elle allait se laisser circonvenir par une bande de pèquenots ! Elle était écrivaine bon sang pas n’importe quelle petite idiote ! Elle sentait l’énervement la gagner au fur et à mesure qu’elle se rapprochait .Arès avoir récupéré la clé de la porte d’entrée dans son panier, elle ouvrit et se figea sur le seuil. Devant ses yeux incrédules il y avait peints sur les murs du couloir ces mots :
NOUS NE VOULONS PAS DE TOI ICI. FAIS TES VALISES ET REPARS AUSSI VITE QUE TU PEUX.
Elle se frotta les paupières et lut une seconde fois le message. Ce n’était pas réel elle devait se tromper. Elle finit d’entrer dans la maison et découvrit alors le carnage il n’y avait pas d’autre mot : meubles renversés, vases cassés, cendres étalées sur le tapis et par-dessus tout gravée sur le bois de la table une phrase : » tu n’es pas capable d’écrire, tu ne seras jamais écrivain, pars et ne reviens jamais ».Sa première réaction fut la colère ,une espèce de rage froide qu’elle sentait monter et qui allait la submerger mais en même temps elle entendit à l’intérieur de sa tête une petite voix qui disait :
-C’est vrai que tu ne sais pas écrire,
-C’est vrai que tu ne seras jamais un grand écrivain,
-C’est vrai que tu es désagréable avec les autres parce que tu ne veux pas accepter de ne pas avoir la fibre artistique, tu te venges avec de l’indifférence et du mépris,
- C’est vrai que tu serais mieux ailleurs, la campagne elle est faite pour ceux qui l’apprécient et non pour ceux qui la veulent à l’image de la ville
-Que tu fais donc ici ma pauvre Marie ? La petite voix se tut mais elle avait bien accompli son travail. Marie monta lentement l’escalier qui menait à la chambre et au placard contenant ses valises. Sans dire un mot elle fourra ses affaires pèle- mêle à l’intérieur et redescendit au rez- de -chaussée. Elle regarda le salon dévasté, les phrases accusatrices et se demanda qui avait bien pu pénétrer dans cette maison pour y causer tant de dommages et en même temps lui ouvrir les yeux sur ses faiblesses. Elle ne le saurait sans doute jamais .Elle franchit une dernière fois la porte d’entrée, sortit de cette maison où elle avait cru trouver l’inspiration, récupéra son véhicule et partit sans se retourner. Il y a fort à parier que ses tentatives d’écriture se sont arrêtées là et qu’elle n’a plus jamais remis les pieds à la campagne. Et il est acquis que le villageois ne se laissera jamais intimider par le citadin !!
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Gérard Aubry · il y a
Ah! L'étranger au village! Je me souviens de ce livre où le boulanger est espagnol et est mis à la porte du village parce que "Etranger" venant manger le pain des Français et les gens du village de se plaindre de n'avoir plus de pain chez eux! G.A.
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Reveuse · il y a
Merci déjà d'avoir lu le texte!!je crois que cette méfiance du villageois face au citadin existera toujours .
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Miraje · il y a
Cette intégration ratée a des accents de vérité.
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Reveuse · il y a
tout à fait Miraje!!!
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Georges Marguin · il y a
Certains villages sont totalement fermés aux nouveaux arrivants, d'autres entièrement ouverts. Se trouver bien ou mal dépend de la seule personnalité du nouveau. On arrive pas "chez les autres" avec "ses" idées et "son" comportement. Vous avez très bien décrit la situation. j'ai beaucoup aimé.
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Reveuse · il y a
merci pour votre lecture et appréciation.
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Atoutva · il y a
Instant de vie en série fantastique ! Belle approche de la vie au village où celui qui n'y est pas né sera toujours un étranger. Mais ce n'est pas parce qu'on n'est pas écrivain "reconnu" et professionnel qu'il faut s'arrêter d'écrire. On peut toujours écrire pour se faire plaisir.
puis-je vous inviter dans ma nature: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nature-morte-23

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Reveuse · il y a
Merci de votre lecture et c'est vrai que l'ecriture n'est pas l'exclusivité d'un petit nombre d'élus mais il est bon de connaître ses limites !!j'ai lu votre texte et suis sous le charme
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Sophie Debieu · il y a
J ai apprécié l entrée en matière et lire votre texte, je suis plus déçue par la fin, trop rapide à mon sens :) bonne journée et merci
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Reveuse · il y a
merci de l'avoir lu et je suis d'accord avec vous la fin est un peu bâclée mais j'ai eu quelques difficultés à conclure!!!!!!!!les conclusions sont les plus difficiles !
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Sophie Debieu · il y a
Avec plaisir, oui les fins ne sont pas évidentes. passez sur ma page à l'occasion si vous en avez le temps et l envie bien sûr :)
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Ginette Vijaya · il y a
Il y eut à un moment de la littérature la querelle des anciens et des modernes .
Vous ajoutez céans la querelle des villageois et des citadins !! Très fructueuse comme lecture .

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Reveuse · il y a
Merci
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Cathy Grejacz · il y a
Ce texte passe inaperçu
Quel dommage
Contente de l’avoir lu

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Reveuse · il y a
Merci de l'avoir lu je n'en étais pas très contente alors je l'ai juste publié sans aucune prétention. Les retours de lecteurs et même les critiques seront les bienvenues. En tout cas merci à vous
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