On ne s'ennuie pas forcément le samedi

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Pour vivre heureux, il faut vivre caché. Donc, pour ce qui est de ma biographie, c'est fait.  [+]

En ce samedi après-midi de printemps, doux et ensoleillé, il régnait comme des ondes positives dans l'air. Ouais.
J'étais dans un bistrot de Colombes, au comptoir, face à mon verre. Les yeux brillants, je me sentais prêt à affronter mon destin. Juste avant de débarquer dans ce troquet, j'étais allé fumer un petit cône dans un parc, à côté, et le tetrahydrocannabinol n'allait pas tarder à me torpiller les neurones.
Surtout, ne te marre pas, je me disais.
Pour qu'on ne remarque pas trop que je commençais à être défoncé, j'ai pris mon verre et je suis allé m'asseoir sur une banquette tout au fond de la salle. Même pas deux minutes plus tard, un serveur à nœud papillon et à tête de con, ce qui n'est pas incompatible, est venu me refiler un ticket de caisse. C'était le supplément à payer pour "boisson assis" par rapport à "boisson debout" !
J'ai regardé le serveur.
— Ça alors ! Je désespérais de trouver quelqu'un avec qui je puisse [1] discuter de l'itinéraire politique des écrivains surréalistes, depuis Dada jusqu'au divorce de Breton et du Parti Communiste. Vous arrivez à point nommé.
T'aurais vu la tronche du nœud papillon ! J'ai cru que ses yeux allaient lui sortir de la tête et lui tomber sur les godasses.
— Ne vous inquiétez pas. Je plaisante. Ça me prend comme ça, sans prévenir. Parfois je fais un peu d'auto-allumage.
J'ai fouillé dans mes poches et j'en ai sorti un peu de mitraille que j'ai posée sur la table. La tête de nœud à papillon l'a ramassée et s'est fait la malle.
Comme je ne voulais pas me crisper là-dessus, je me suis englouti dans la contemplation de mon verre de bière.
Là, va savoir pourquoi, peut-être à cause de ma vanne sur l'itinéraire politique des écrivains surréalistes, j'ai repensé à un vieil article du Nouvel Obs que j'avais lu chez le coiffeur et dans lequel Sarko prétendait être l'héritier de Jean Jaurès. C'était ça sa grande force, il osait. Remarque, sur ce coup-là, il n'a pas eu de bol. Si Jean Jaurès s'était enfilé Sarah Bernhardt sur le comptoir du Fouquet's sans retirer sa Rolex [2], on aurait pu voir comme un début de filiation politique entre Jaurès et Sarko. Ça tenait vraiment à pas grand-chose.
Bon, je ne sais pas combien de temps je me suis laissé aller à broder des panégyriques et autres commentaires dithyrambiques sur les représentants de cette classe politique que le monde entier nous enviait mais, quand j'ai relevé la tête, primo, j'étais beaucoup moins défoncé et, secundo, j'ai aperçu Marco (un copain) en compagnie d'une nana. Ils s'éclataient tous les deux sur un flipper genre La Guerre des Étoiles. La nana, une belle petite brune, était tellement craquante que j'ai décollé mon cul de la banquette et que je suis allé me mettre au comptoir, à côté du flipper.
— Tiens ! S'est exclamé Marco avec un sourire étonné en me voyant débarquer. Qu'est-ce que tu fous dans les parages ?
— Rien de spécial. Je passais dans le coin, j'ai vu que c'était ouvert alors je suis entré. De toute façon, pour se mettre la tronche en vrac, ici ou ailleurs... Ai-je répondu en serrant la main qu'il me tendait.
D'un regard appuyé en direction du flipper, je lui ai désigné la nana. Comme Marco avait un sens aigu de l'éducation, il me l'a présentée : Dorianne. On s'est fait deux bises rituelles. De près, elle était encore plus appétissante. Putain ! qu'est-ce qu'elle était belle ! Et son parfum lui allait bien.
À tour de rôle, Marco et Dorianne ont continué à faire des allées et venues du comptoir au flipper. Sans moi. Je préférais assurer la permanence auprès des verres. Chacun ses problèmes, hein ?
— Tu sors avec elle ? J'ai demandé à Marco entre deux expéditions dans l'espace intergalactique.
— Non. Je ne la connais pas des masses. Ça fait même pas un mois qu'elle vient ici. Pourquoi ? Tu veux essayer de te la faire ?
— Dans la mesure où je préfère ne pas désocialiser ma queue trop longtemps, ouais, je pense que ça va inévitablement faire partie de mes projets de court terme.
— Tu changeras jamais, hein ? Tu ne peux pas t'empêcher de tirer sur tout ce qui bouge.
— Surtout quand tout ce qui bouge ressemble à cette nana.
Machinalement, il a jeté un petit coup d'œil anthropométrique sur Dorianne.
— C'est vrai qu'elle est pas mal.
— Pas mal !? Tu charries un peu. Elle est absolument magnifique. Bon, j'ai peut-être un léger biais de ce côté-là mais, quand je vois des nibards aussi généreux que les siens, je ne peux pas m'empêcher d'imaginer la cravate de notaire qu'on pourrait obtenir avec des outils pareils.
— La cravate de quoi ?
— De notaire.
— C'est quoi ?
— Une branlette espagnole. Mais je préfère dire « cravate de notaire », je trouve que ça relève un peu le niveau culturel dans une discussion.
Il s'est marré. Je me suis contenté de sourire. Je ne pouvais quand même pas me rouler parterre à chaque fois que je balançais une connerie. D'une part, je n'arrêtais jamais et, d'autre part, ce n'était pas toujours du haut de gamme.
— Je me tire dans dix minutes, a-t-il ajouté. Si elle reste, tu devrais pouvoir arriver à quelque chose avec ton baratin.
— C'est pas gagné. Plus elles sont belles et plus le concours d'entrée est difficile. Surtout quand t'as pas trop de thunes [3].
Nouvelle tournée, nouvelles allées et venues comptoir-flipper, et enfin Marco s'est trissé.
— On va s'asseoir ? J'ai demandé à Dorianne.
Pas d'objection. On est allé se poser dans un coin discret de la salle. Je n'ai même pas eu le temps de me demander comment j'allais attaquer pour lui faire un brin de cour, elle a tout de suite posé sa main sur la mienne. Je ne sais pas trop pourquoi elle a fait ça. J'avais un peu discuté avec elle quand c'était au tour de Marco de jouer au flipper, et j'avais réussi à lui arracher quelques sourires. Peut-être que mon humour lui plaisait. Il y a pas mal de nanas qui aiment bien le genre "cynisme et dérision". Bon enfin, ça ou autre chose, je m'en foutais un peu. J'ai pris sa main et je l'ai embrassée avant qu'elle change d'avis.

Une demi-heure plus tard, on a atterri chez elle, ou plus exactement chez sa mère. Son père s'était fait la valise, il y avait une dizaine d'années. Ce soir sa mère n'était pas là car, comme tous les week-ends, elle se barrait chez son Jules à Puteaux.
On était dans le salon. Musique, boissons, parlotes, bisous... Jusque là, tout allait pour le mieux. À un moment, comme on avait clapé toute la première fournée, Dorianne est retournée dans la cuisine pour aller chercher d'autres amuse-gueule [4]. J'en ai profité pour effectuer une mission de reconnaissance dans sa chambre. Faut dire que j'avais la queue au garde-à-vous déjà depuis un certain temps. Sur place, en jetant un rapide coup d'œil circulaire, j'ai aperçu un bouquin de maths sur un petit bureau, genre bureau de môme. Il y avait un énorme « 2de » imprimé sur la couverture du livre. Elle était en classe de seconde ?
— T'as quel âge ? J'ai gueulé assez fort pour qu'elle puisse m'entendre de la cuisine.
— J'aurai seize ans le mois prochain. Pourquoi ?
Seulement quinze ans !? Avec des obus pareils dans le soutif ? Et merde ! La cravate de notaire, je pouvais me la mettre derrière l'oreille. Question maturité sexuelle, Dorianne était vraisemblablement plus proche de la ceinture blanche que du Kamasutra. Ça promettait ! Et elle me demandait « pourquoi » en plus.
Elle s'est radinée dans la chambre avec le sourire en mode pleins phares et elle a passé ses bras autour de mon cou.
— Ne t'inquiète pas, a-t-elle dit. Tu sais, ça fait presque un an que je ne suis plus vierge.
— Ouais mais t'as quinze ans et moi j'en ai vingt.
— J'en ai presque seize ! Et puis qu'est-ce que ça change ? Tu n'as plus envie de faire l'amour avec moi ?
Je l'ai examinée un instant. J'étais scié et, elle, elle était là, devant moi, tout à fait à l'aise, souriante et détendue.
Réfléchis bien à ce que tu vas dire, j'ai pensé.
— Bien sûr que j'en ai envie !
Elle était vraiment trop belle.

On a donc fait l'amour et ça s'est très bien passé, voire même encore mieux que ça. Pourtant, au début, je m'étais fait une raison en me disant qu'on s'en tiendrait à un pelotage léger suivi d'une petite tringle toute simple. Juste le strict nécessaire pour mettre mon carnet de tir à jour, quoi. Sauf que Dorianne ne voyait pas les choses comme ça. Mais alors pas du tout. Elle avait un certain appétit et même un appétit certain. De plus, le plaisir silencieux, ce n'était pas son truc. Non, elle n'avait pas l'orgasme feutré, c'est le moins qu'on puisse dire. À certains moments, elle braillait si pointu et si fort que je me demandais si ses voisins n'allaient pas alerter les flics en croyant qu'il y avait un abattoir clandestin à côté de chez eux. Sans déconner, on devait flirter avec les quatre-vingts décibels ! Je n'avais encore jamais entendu une nana exprimer sa joie de vivre comme ça. Remarque, ce n'était pas désagréable. Tout le temps que ça a duré, j'ai eu l'impression d'en avoir une de vingt-cinq centimètres.
Après la clôture des débats, vu les cris d'orfraie dont elle avait copieusement gratifié tout son immeuble, je n'ai pas pu résister et je lui ai demandé :
— Si tu devais me noter, tu mettrais combien ?
— Au moins 18/20 ! A-t-elle spontanément répondu en se collant contre moi.
— C'est mention "Très bien avec les félicitations du jury", ça ! Je te remercie, ta générosité me va droit au cœur.
Bigre ! D'ordinaire, je naviguais plutôt dans les "Assez bien", parfois dans les "Bien" mais seulement les jours de grande forme. Pour obtenir une note aussi stratosphérique, j'ai dû bénéficier d'une prime à la nouveauté. C'était sûrement la première fois qu'un mec lui butinait le minou (ouais, dans le feu de l'action, j'avais un peu étoffé mon plan de vol).
En tout cas, elle n'était pas conne. Un 18/20, ça motive !
Comme j'étais motivé, je me suis dit qu'après une telle débauche d'énergie, elle avait peut-être besoin d'un petit palier de décompression.
— T'as du miel ? Je lui ai demandé.
Elle en avait. J'ai cavalé à la cuisine, farfouillé dans les placards et déniché un flacon de miel liquide. C'était exactement ce que je voulais. Quand je suis revenu dans sa chambre, elle était toujours allongée sur le lit, aussi nue que souriante. Un ange. Je me suis agenouillé à côté d'elle et, avec le miel, j'ai dessiné comme des pétales de marguerite sur ses seins tout autour des mamelons. Ça l'a fait rire. Ensuite j'ai commencé à lécher les deux fleurs de miel. La peau de Dorianne était chaude et sucrée. Tu me crois si je te dis que j'aime le miel ? Je n'en ai pas laissé une seule trace sur sa poitrine.
Pour ponctuer tout ça d'une touche de tendresse pudique, j'ai voulu lui faire une bise sur la joue. Elle m'a enlacé avec la délicatesse d'un boa constrictor et m'a roulé une de ces gamelles ! On aurait dit une ventouse affamée. Ou une déclaration d'amour.
— Dois-je comprendre que j'ai toujours les félicitations du jury ?
— Oui, mais ce coup-ci, à l'unanimité ! A-t-elle précisé en se marrant.
Et, en plus, elle avait de l'humour.

Un peu plus tard, en rentrant chez moi, j'ai repensé aux événements de la journée. Le bilan de ce samedi était plutôt positif. Je m'étais tapé la plus belle nana que je n'avais encore jamais rencontrée et elle était adorable. Un tantinet bruyante mais adorable. Ouais, ce jour-là, j'ai eu de la chance du début jusqu'à la fin. La preuve : je rentrais à pied et il ne pleuvait même pas.


Notes
[1] La concordance des temps est bancale mais on s'en tamponne. Le subjonctif, c'est comme une guitare ou un orgasme féminin : c'est un truc qui s'accorde à l'oreille.
[2] Tu peux vérifier que, chronologiquement, ça tient la route. L'événement aurait pu avoir lieu entre 1905 et 1914. Ce n'est pas parce qu'on écrit des conneries, qu'on ne doit pas être rigoureux.
[3] Oui, il y a un ‘s' à ‘thunes' et j'y tiens. Historiquement, la thune est une pièce de monnaie (5 fr).
[4] Que des burnes de mouette ont rebaptisés « amuse-bouche ». C'est clair, Molière et ses "Précieuses ridicules" sont toujours d'actualité.


© 2021, Coutumier du Fait
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Eve Nuzzo · il y a
ça nous décoince un peu le Short ! J'apprécie la filiation Sarko/Jaurès via Bernard. J'apprécie aussi une certaine filiation toi/Frédéric Dard. Merci de faire plaisir aux femmes. Et pour la tendresse.
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Coutumier du Fait · il y a
Un grand merci pour ce commentaire (très flatteur).

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