On ne peut survivre aux ombres du passé…

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Image de Automne 2017
Cette fois-ci, tante Léa ne pouvait plus y échapper, elle allait visiter notre maison ce week-end. Quelle ne fut sa surprise d’apprendre que j’habitais cette immense bâtisse qui surplombait la rue principale de notre cité flamande. Comme une madeleine de Proust, l’évocation de cette maison de maître a fait resurgir en elle un passé enfoui dans les dédales de son subconscient. Elle avait cinq ans quand elle déambulait joyeuse et insouciante dans les immenses couloirs de la demeure au début du siècle dernier. Elle arriva guillerette puis, chargée d’un trop plein d’émotions, elle s’immobilisa les larmes aux yeux au pied du perron.

J’ouvris la porte avec délectation. Je la découvris dans une doucereuse transe, engoncée dans son gilet de laine qu’elle s’était elle-même confectionnée durant les heures tranquilles de sa solitude en plein cœur du Livradois Forez. Elle retrouva ses esprits et monta les marches avec une légèreté déconcertante. Elle se projeta dans le temps de cette enfance gelée qui reprenait vie à chacun de ses pas dans le jardin de ses souvenirs.

Tante Léa poussa alors un cri strident qui fit trembler la maison. Mes deux enfants et mon épouse affolés hurlèrent à leur tour, paniqués face au visage horrifié de ma tante qui s’agitait comme une possédée. Ce fut son regard halluciné, figé sur notre chatte Noisette qui m’alerta sur l’objet de sa frayeur. Noisette se mit en position d’attaque, les poils hérissés, laissant apparaître sa frêle ossature. Je l’attrapai par la peau du dos, elle d’habitude si docile, se débattit comme une diablesse et me griffa pour éviter toute prise.

La chatte sortie de la maison, Tante Léa reprit progressivement ses esprits. Elle finit par balbutier quelques mots à peine audibles. L’incident se termina finalement par une crise d’hilarité générale, probablement nerveuse. Elle nous apprit que Noisette ressemblait en tous points à Prunelle. Cette chatte s’était invitée et fut accueillie par la famille Ducourant, les propriétaires de l’époque, juste après le décès tragique de leur fille Augustine quelques semaines seulement après sa naissance.

Tante Léa nous raconta ce drame lors du repas du soir. Si à cinq ans, l’on restait plus ou moins préservé par la brutalité de la vie d’adulte, ce souvenir de tristesse incommensurable avait envahi la maison de manière pérenne. Les propriétaires avaient d’ailleurs fini par la vendre afin d’échapper à la douleur qui suintait de ses murs. Le bébé s’était étranglé avec une cordelette verte torsadée dont tous ignoraient la provenance. Ce détail resta secret pour éviter d’ajouter à la tristesse et au deuil le risque d’une enquête et donc d’un éventuel scandale autour de cette discrète famille de notables.

J’écoutais effaré le récit de tante Léa quand l’image de cette épitaphe morbide revint à mon esprit. Je n’en avais jamais parlé à ma famille pour ne pas les effrayer mais, j’avais découvert dans le grenier, lors de notre emménagement, la plaque funéraire du nourrisson Augustine Célestine Marie Joseph Ducourant, décédée en 1884. Elle était posée sous la fenêtre en œil de bœuf, unique puits de lumière de cette pièce reculée, sous un tas de poussières laissant supposer qu’elle n’avait jamais été déplacée. Pourtant, une autre famille s’était installée dans cette maison avant notre arrivée. Nous étions la troisième famille à l’habiter sur presque un siècle d’existence. Cette spécificité nous avait particulièrement touchés et avait contribué au coup de cœur lors de la visite. Un détail cependant clochait, Augustine décédée en 1884 ne pouvait être cet enfant née après 1920, date de construction de la demeure selon les papiers notariaux. Obnubilé par cette incohérence qui emporta mon esprit dans une déshérence sans nom, je sentis une présence humaine derrière mon dos. Revenant à la réalité, je sursautai à la vue de Noisette figée derrière la fenêtre comme une statue de marbre. Remis de mes émotions, je tentai de m’en approcher quand elle bondit sur le toit de verre de l’appentis jouxtant la cuisine, s’enfonçant dans l’obscurité. Je ne la revis plus de la soirée.

Je m’endormis difficilement ce soir-là. Je devais clarifier auprès de Tante Léa des approximations dans son récit sans soulever le moindre doute ou exprimer un quelconque intérêt pour cette énigme que j’entendais résoudre. Elle confirma les dates, du moins dans la limite de ses souvenirs. Le drame avait eu lieu au début des années trente.

Monsieur Ducourant était à la tête d’une prospère fabrique de chaussures qui livrait du Nord de la France jusqu’aux Pays Bas. Madame Ducourant était une femme extrêmement élégante et toujours souriante. Elle participait à de nombreuses œuvres caritatives du bourg comme l’association locale des pupilles de la nation. Ils avaient eu trois filles, Augustine, Célestine et Marie ainsi qu’un garçon Édouard du même âge que Tante Léa. Celui-ci avait migré dans le sud de la France. Tante Léa avoua avoir tenu avec lui une correspondance depuis qu’ils s’étaient revus par hasard lors d’une visite sur les lieux de leur enfance. Je fus touché d’apprendre que Tante Léa entretenait une relation épistolaire depuis tant d’années dans le plus grand secret. Même son mari, aujourd’hui décédé, et ses trois enfants ne semblaient pas avoir été mis dans la confidence. Je m’abstins de parler de la plaque funéraire sachant que les noms des deux sœurs, Célestine et Marie, apparaissaient également sur l’épitaphe. Tante Léa trop fragile à l’évocation de ces souvenirs devait être épargnée.

Je décidai d’aller chercher dans les archives locales les évènements qui avaient pu marquer l’année 1884 ainsi que l’avis de décès d’Augustine pour tenter d’expliquer cet anachronisme. Pour cela, j’ai rencontré le vieux Lucien, cet ancien historien agrégé qui errait dans les rues du bourg à la quête d’oreilles pour écouter ses élucubrations depuis qu’un accident de la route lui avait provoqué une lésion cérébrale irréversible. Il était un peu fou mais très attachant. Sa culture et ses connaissances pâtissaient d’un trouble du comportement qui l’avait rendu inapte au travail et faussement loufoque. Il était sujet à de nombreuses et méchantes moqueries. Pourtant, les autochtones qui connaissaient son histoire le respectaient comme un édile même s’il sortait toujours en guenilles. Il fut très surpris par ma demande. La date de 1884 résonna dans sa tête comme une sourde explosion. Il fut immédiatement certain qu’elle avait marqué le village sans pouvoir en apporter la moindre preuve. Sa curiosité avait été atteinte. Il allait fouiner dans les registres de la Mairie mais également dans ses propres archives. Il avait pu rassembler des vestiges du passé en écumant les greniers et autres vielles bâtisses abandonnées pour être ensuite rasées et transformées en centre commercial, en appartements ou en autres bâtiments industriels qui alimentaient la vie locale moderne. Nous nous donnions ainsi rendez-vous au surlendemain.

Je me suis attelé à occuper Tante Léa afin qu’elle prolongea son séjour pendant la durée de mon enquête. Nous discutions sur les bulletins scolaires de mes enfants quand elle revint d’elle-même sur l’histoire de la famille Ducourant. Édouard l’avait informée que ses deux sœurs Célestine et Marie étaient décédées toutes les deux le même jour à la date anniversaire de la mort d’Augustine en 1984. Je fus stupéfait de découvrir qu’elles avaient passé toute leur vie ensemble et décidé soudainement de mettre fin à leur jour en se pendant au bout d’une corde que je ne pus m’imaginer autrement que verte et torsadée. Un frisson parcourut mon échine en me représentant la scène. Tante Léa regardait dans le vide et resta silencieuse tout le reste de la soirée. Je sentis une tristesse si profonde dans ses yeux que je ne pus m’empêcher de pleurer.

Ma femme entra dans la pièce et nous sortit de notre léthargie. Elle s’inquiétait de l’absence prolongée de Noisette qui n’était pas réapparue depuis notre dernière altercation dans la cuisine. Je l’entendis à peine. Mon esprit agité s’affolait autour de dates qui tournoyaient inlassablement dans ma tête : 1884, date de l’épitaphe, 1934, date possible du décès d’Augustine selon les souvenirs de Tante Léa, 1984, date du double suicide de Célestine et Marie selon les dires d’Édouard. Un mauvais pressentiment m’emporta jusqu’en 2034. Un nouveau drame se produisait-il tous les cinquante ans au sein de la famille Ducourant ? J’espérais que le vieux Lucien allait pouvoir m’apporter quelques clés de réponse au mystère qui se dessinait. Je ne croyais plus aux coïncidences.

Je fermais la persienne de ma chambre avant de me mettre au lit quand je tressaillis. J’aperçus dans la cour une très jeune enfant à l’allure spectrale recouverte d’un linceul immaculé se promenant lentement avec Noisette dans les bras. Dans un état second, j’ouvris la fenêtre si violemment qu’elle se retourna puis fuit après s’être débarrassée de la chatte en direction des dépendances glissant littéralement sur le sol. Je dévalai les escaliers quatre par quatre réveillant ainsi toute la maison. Je me jetai vers la seule porte où elle put trouver refuge que j’ouvris brutalement. Seules deux chauve-souris aussi effrayées que moi fuirent en grinçant et me frôlant la tête. La pièce sans autre issue possible était implacablement vide.

Lucien me reçut dans sa vielle bicoque à quelques pas de la Lys, aux abords des vestiges d’une veille abbaye qui n’existait plus qu’à travers des plans et sa mémoire de conteur émérite. Une lampe de pétrole d’un autre âge éclairait la pièce toujours sombre où il m’accueillit en cette fin d’après-midi automnale. Une légère bruine s’abattait sur les fenêtres. Leur vétusté me fit craindre que le choc des gouttelettes suffise à les briser. Lucien n’y alla pas par quatre chemins. L’horreur était une matière brute qui ne méritait aucune concession de langage.

Une jeune enfant de cinq ans du nom de Katherina avait été sauvagement assassinée en 1884. Son corps inerte et mutilé fut retrouvé ligoté par une corde verte torsadée au fonds d’un puits près d’une veille grange, érigée à l’époque à l’endroit même de ma demeure d’aujourd’hui. L’article du journal retrouvé dont on ne lisait plus qu’une ligne sur deux tant il était suranné, parlait d’un suspect, un notable du bourg qui usa de ses relations pour éviter le procès et la prison. La jeune enfant était la fille d’un couple de saltimbanques. Ils accompagnaient une troupe de jongleurs et d’acrobates qui se produisaient en spectacle sur la place du village. Le rapporteur évoqua un incident révélé par des témoins qui jurèrent avoir vu la fille prendre la main d’un bourgeois de bonne réputation très connu dans le secteur. Celui-ci souriait et semblait amusé par la scène pour soudain changer radicalement d’attitude. Il retira violemment sa main de celle de la gamine qui hurla. Les parents de la dénommée Katherina accoururent et le repoussèrent à leur tour. Le notable trébucha. Une bagarre s’ensuivit. La maréchaussée sépara les protagonistes et éparpilla la foule agglutinée. Quelques jours plus tard, le corps mutilé de Katherina fut retrouvé dans le puits. Le suspect s’appelait Michel Ducourant, le grand père d’Édouard.

Dès le lendemain, j’utilisai un subterfuge auprès de tante Léa pour obtenir les coordonnées d’Édouard. Etait-il au courant de ce fait divers en 1884 où son grand père était impliqué ? J’invoquais à tante Léa le besoin d’une information sur un détail du cadastre de la maison. Il me fallait également être diplomate pour ne pas braquer Édouard quant à la réputation de ses aïeux. Il fut bien entendu très étonné pour ne pas dire interloqué. Aussi, pour l’inciter à s’épancher davantage, j’évoquai la plaque funéraire où apparaissaient les prénoms de ses deux sœurs et d’un certain Joseph. La conversation prit alors une tournure irrationnelle. Édouard m’apprit que Joseph était le prénom de son fils unique. Je lui révélai l’étrangeté des dates et l’éventualité d’un prochain évènement funeste en 2034. Nous ne pûmes nous empêcher de craindre que Joseph était probablement la prochaine victime.

Édouard en panique s’effondra. Ce n’était plus un hasard. La plaque funéraire annonçait un compte à rebours inéluctable des morts, les unes après les autres, des personnes dont le nom avait été gravé sur la pierre. Il décida de nous rejoindre dès le lendemain malgré sa promesse de ne plus jamais remettre les pieds dans cette maison. Son père mourant dans une lente agonie lui avait parlé d’une lettre dont lui seul connaissait l’emplacement révélant un terrible secret de famille. Il s’agissait d’un sort qui la poursuivrait jusqu’aux ténèbres. Son père quitta ce monde avec ces mots sibyllins : « on ne peut survivre aux ombres du passé ». Édouard à l’époque n’avait pas pris ces paroles au sérieux. Son père avait perdu la tête et ses propos incohérents ne pouvaient qu’être le fruit de ses fièvres et délires qui caractérisaient sa fin de vie. Édouard ne pouvait plus fermer les yeux sur cet oracle maléfique.

J’annonçai à Tante Léa l’arrivée imminente de son ami Édouard Ducourant. Afin de la préparer aux futurs évènements, je lui fis le récit des derniers jours en évitant d’aborder les passages les plus sordides. Mon épouse et mes enfants écoutèrent également mon résumé des faits qui se voulait le plus rassurant possible mais qui bien entendu souleva progressivement une tension palpable dans toute la maison. Des baisses de tension électrique que l’on imputa sans trop y croire à l’orage qui sévissait à l’extérieur, ajoutèrent de la peur à l’inquiétude. Un bruit terrifiant d’arbre arraché nous fit sortir de notre torpeur. On se rua vers la porte d’entrée. Notre cerisier centenaire était en feu. La foudre l’avait brisé en deux. Il s’était écrasé au sol à quelques mètres seulement de la maison. Nos yeux furent alors captivés par une vision surréaliste.

Noisette nous toisait du haut du portail en fer forgé qui trônait au bout de l’allée. Elle n’était pas seule. Une gamine à la peau diaphane dansait à ses côtés voltigeant d’une pointe à l’autre comme un petit rat de l’opéra. Ce spectacle surnaturel nous figea dans un temps suspendu. Nous prîmes conscience que nous étions en présence de Katherina. Nous découvrant subjugués prêts à l’applaudir malgré nos peurs, Katherina se retourna et se dénuda. Nos cris d’horreur percèrent la nuit. Son dos incisé des reins jusqu’au haut de l’arrière crâne, laissait apparaître un mélange cauchemardesque de chairs en lambeaux, de viscères et d’os. Le temps de relever la tête après plusieurs secondes les genoux et les mains dans nos vomissures, Katherina et Noisette avaient disparu.

Cette nuit-là, nous avons barricadé la porte de notre chambre où nous avons tenté vainement de nous endormir en meute pour mieux nous protéger. L’horreur de cette vision terrifiante ne nous quittera plus jamais.

Édouard arriva le lendemain au début de l’après-midi. Les murs avaient fortement foncé. On tenta de se convaincre que la puissance des averses avaient fait déborder les chéneaux et les gouttières, faisant ainsi apparaître ces tâches mystérieuses imputées à l’humidité. Nous avions la triste sensation que la maison pleurait. Nous racontâmes les évènements de la veille à Édouard qui blêmit. S’il demeurait un dernier doute sur l’absurdité des propos de son père moribond, ce récit effrayant venait de le lever. J’accompagnai seul Édouard jusqu’au grenier où son père avait caché la lettre. Par précaution, j’invitai ma femme à emmener ma tante et mes enfants au fond du jardin.

Édouard prit délicatement entre ses mains l’épitaphe funèbre où pour la première fois un membre de la famille Ducourant lut :

Ici repose le corps d’Augustine Célestine Marie Joseph DUCOURANT née à la Fosse le 25 X BRE= 1883 et décédée le 12 Août 1884 PETIT ANGE P.P.N.

Ses yeux se mouillèrent irrépressiblement. Augustine, sa sœur cadette était décédée le 12 Août 1934, cinquante ans après la mort de Katherina le 12 Août 1884, elle, assassinée à l’âge de cinq ans. L’âge que lui et Léa avaient quand le drame s’était produit. Il souleva une planche au sol qu’il repéra facilement grâce à la double croix incrustée en son centre comme son père l’avait balbutié au moment de s’éteindre. L’émotion était à son comble. Nous sursautâmes à la vue de Noisette et de Katherina qui nous avaient suivis en catimini. Elles nous observaient du coin de cette pièce qui pendant presque cent ans était restée intacte. Nous étions dans une sépulture.

De dessous la planche, Édouard sortit une petite sacoche en cuir d’où il put extraire une boîte en carton et une lettre en papier jauni. Michel, le grand père avait écrit le récit de sa terrible rencontre avec Katherina et y avouait le meurtre qui s’ensuivit.

Tout avait pourtant bien commencé. Il fut admiratif de la manière avec laquelle Katherina put lire dans ses mains les grands évènements de sa vie. Cela l’amusait tellement qu’il ne se rendit pas compte qu’elle remonta à des temps reculés où sa vie fut beaucoup moins glorieuse. Elle lut dans les lignes de sa main des visions de jeunes femmes souvent mineures maltraitées et violées derrières les dorures et rideaux chics de sa grande demeure lors de soirées orgiaques où toute la jeunesse nantie des environs se retrouvait lorsque les parents partaient en voyage. Elle vit également des parties de chasse à l’homme entre cavaliers alcoolisés chevauchant à travers les grandes propriétés terriennes qui encerclaient le bourg. Elle découvrit enfin le rustre notable abattre sans aucun scrupule des individus suppliant sa grâce au motif qu’ils ne pouvaient régler leurs créances.

Michel paniqua et fit taire l’insolente qui diffamait devant des témoins de plus en plus nombreux. Pour éviter un scandale sur les ombres de son passé, il s’était débarrassé de Katherina avec une violence inouïe. Son corps fut retrouvé grâce à sa chatte Caprice qui ne la quittait jamais. Le félin avait erré de nombreux jours dans les rues du village à la recherche de sa maîtresse disparue. Le jour où on l’a retrouva miaulant à la mort des heures durant piégée dans le puits, la découverte du cadavre de la pauvre Katherina compliqua les choses. Michel dut soudoyer les magistrats et commissaires pour éviter le procès. Le père de Katherina n’avait pu supporter l’injustice. Lors d’une soirée de beuverie, il menaça devant des témoins médusés qu’il se ferait justice lui-même. Il fût arrêté et envoyé au bagne de Toulon où il mourut de tristesse et d’épuisement.

Ce fut quelques décennies plus tard, peu de temps avant sa mort, que Michel reçut la visite d’une très vieille femme. Elle se présenta à la maison qu’il venait de se faire construire, là où allait vivre la famille d’Édouard et naître la petite Augustine. Ironie du sort, cela était également l’emplacement où il avait tué et tenté de faire disparaître le corps de Katherina. L’inconnue avait l’apparence d’une centenaire alors qu’elle avait à peine soixante ans. Elle expliqua au vieux Michel qu’elle avait fait don de ces années au diable pour lui délivrer un sort maléfique matérialisé par cette plaque funéraire et une petite boîte en carton contenant les cendres de sa fille. Le vieux lui ricana au nez et l’invectiva à quitter les lieux immédiatement. La mère de Katherina utilisa ses dernières forces pour se retirer par le grand portail vert. Elle s’allongea devant l’entrée de la maison où elle expira soulagée d’avoir accompli son dernier devoir avec comme ultime vision, celle de noms inconnus apparaissant par magie noire sur la pierre funéraire au fur et à mesure des incantations du sorcier de Transylvanie.

Le sortilège sur les descendants du bourreau de sa fille dont les noms furent incrustés dans la pierre, interviendrait tous les cinquante ans de 1934 à 2034. Hermétique à toute superstition, Michel repoussa d’un revers de main la malédiction annoncée et se contenta d’alerter la maréchaussée pour faire évacuer le corps de cette sorcière gisant devant l’entrée de sa maison. Intrigué, il donna cependant l’instruction à son majordome de cacher dans sa sacoche noire la boîte de cendres et de déposer la plaque funéraire qu’il ne prit même pas la peine de lire dans le coin le plus reculé du grenier. Pris d’un dernier remord voyant sa santé se dégrader brutalement depuis la visite de cette marginale, Michel écrivit cette lettre qu’il fit mettre dans la sacoche en précisant au majordome de la dissimuler sous une planche marquée de deux croix pour pouvoir la repérer.

Michel eut juste le temps avant sa mort, de dévoiler l’existence de cette lettre ainsi que la cachette à son fils qui ne la révéla à son tour à Édouard qu’au crépuscule de sa vie quand, dans ses dernières heures d’existence, cette jeune fille au visage d’ange avait rejoint au bout de son lit sa chatte Prunelle qui semblait éternelle. Même s’il était le seul à la voir. Elle ne pouvait pas être le fruit de son imagination. Il mourut avec un triste et très mauvais pressentiment. Le même qui lui avait toujours empêché de déterrer le secret de son père.

Édouard fondit en larmes. Il s’agenouilla et invita Katherina à s’avancer vers lui. Il l’enlaça et lui demanda pardon au nom de tous les siens. Il la supplia d’épargner son fils Joseph qui n’avait rien à voir avec toute cette histoire. Katherina lui sourit et l’embrassa avec compassion. Noisette vint frôler les jambes d’Édouard pour lui témoigner son affection à son tour. Ces gestes de tendresse redonnèrent espoir à Édouard. La gamine et la chatte quittèrent la maison par le grand portail vert qui se referma tout seul derrière eux. Tante Léa, Édouard et toute ma famille les observions s’éloigner, envahis par une doucereuse mélancolie qui ne nous quittera plus jamais.

Katherina et Noisette disparurent progressivement de notre champ de vision...

12 Août 2034

Joseph était pressé. Sa fille allait être en retard à l’école. Jamais il n’avait été aussi stressé qu’en ce moment. Il avait vécu la veille au soir une violente dispute avec sa jeune épouse Lucie, avec qui il vivait pourtant une relation fusionnelle depuis son remariage, malgré une différence d’âge qui avait fait beaucoup jasé son entourage. A son travail, la direction commençait à remettre en question son efficacité. Il savait qu’il était sur la sellette. A tout moment, il pouvait être remplacé par un salarié plus jeune et surtout moins cher. Son esprit bouillonnait quand il fit marche arrière dans l’allée de son pavillon. Il recula brusquement sur la route pour, comme à son habitude, se garer sur le trottoir et attendre sa fille qui allait encore une fois le mettre en retard. Lucie qui observait la scène de la fenêtre de leur chambre située au premier étage du pavillon n’eut pas le temps de réagir.

Le choc fut brutal, les vitres du véhicule explosèrent. Le camion de livraison percuta de plein fouet le monospace de Joseph qui mourut sur le coup.

Katherina et Caprice, témoins de cette tragédie, eurent le cœur arraché. Elles s’étaient engagées à épargner le fils d’Édouard. Katherina, jouant avec sa corde verte torsadée entre les mains se consola comme elle put. Édouard était décédé. Il n’en souffrirait donc pas. Il ne s’agissait plus du sortilège mais bien d’un coup du sort, le vrai, l’implacable fatalité...

ÉPILOGUE

Il me fallait vous raconter cette histoire qui je sais, vous paraitra complètement folle. Tante Léa s’en est allée également, peu de temps avant Édouard d’ailleurs. Noisette ou peut-être devrais-je l’appeler Caprice ou Prunelle, quant à elle, est revenue miraculeusement à la maison en hiver 2034. Elle nous a fait une fête pas possible. Heureusement que nos enfants devenus adultes avaient quittés la maison. Ils nous prendraient pour des fous.

Derrière chacun de ses regards fixes vers des recoins souvent improbables de notre maison, nous savons mon épouse et moi-même que se cache probablement Katherina même si nous ne la voyons plus. Quand nous partirons, vous adopterez je l’espère comme nous l’avons fait, notre adorable Noisette qui prendra le nom qui fera votre bonheur. Quand vous découvrirez la plaque funéraire au grenier, peut-être retrouverez-vous également la lettre de Michel et mon récit sous la planche aux deux croix et ainsi vous n’aurez plus peur. La maison est habitée par un hôte singulier, les craquements et pas mystérieux que vous entendrez la nuit vous le rappelleront, mais soyez tranquilles, son esprit est désormais en paix...

A La Fosse, P.L, Hiver 2034

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Thomas Clearlake · il y a
Ce texte est une petite merveille, merci. Vous avez mes voix.
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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre passage
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Coraline Parmentier · il y a
Très très bon écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon royaume embrumé en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Pascal Depresle · il y a
Un grand texte servi par une belle plume. A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
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Jean Calbrix · il y a
Un texte agréable qui se laisse lire et nous entraîne dans les méandres paranormaux d'une famille sur presque deux siècles ! Quel souffle ! Bravo, Pensées Légitimes ! Vous avez mes cinq votes.
Vous avez apprécié mon sonnet "Tarak", en sera-il de même pour mon sonnet "Pétrole" ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Pensées Légitimes · il y a
Merci Jean pour votre soutien
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Jeanne · il y a
Bonjour Pensées légitimes,

Pour information, vous êtes mentionné parmi d'autres auteur(e)s sur ma page Spéciale Grand Prix d'automne et Faites Sourire. Au plaisir de vous y accueillir.

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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre soutien "appuyé"
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Elena Moretto · il y a
Elle est bien sympa votre maison, je m'en souviendrai. Un texte singulier et drôlement fantômatique. Gardons l'espoir, d'autant plus que l'épilogue est très encourageant. Mes votes bien mérités
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Iméar · il y a
Magnifique ! J'ai adoré ! Mes votes. Si vous avez un peu de temps, passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas ou mon haïku http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-chant-de-l-eau-claire ou mon très très court http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-cinq-font-la-paire ou les trois.
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage et soutien
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Mirgar Dudou · il y a
Je découvre cette histoire où le paranormal rythme le récit.Vous pourriez vous lancer dans des récits plus longs car déjà là, il y a du souffle ...Mes votes.
Si vous avez un moment, je peux vous proposer un tout petit TTC , histoire de faire connaissance , si vous en avez envie, évidemment;http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/baskets-amour-et-fantaisie

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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage et soutien, le chemin est encore long pour relever le défi que vous évoquez.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une enquête intéressante! J'ai beaucoup aimé vous lire :)
Je vous donne mes voix avec plaisir !
Je vous invite également à découvrir ma peinture qui est qualifiée pour la finale du concours harry potter :)
http://short-edition.com/oeuvre/strips/hermione-au-bal-de-noel-hyperrealisme?all-comments=true&update_notif=1499432105#

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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre passage, bonne chance pour la finale
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Utilisateur désactivé · il y a
merci!
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Potter · il y a
Bravo, j'ai aimé vous avez mon vote !
N'hésite pas à aller voir ma nouvelle et me soutenir :
Neville mène la résistance à Poudlard !

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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage et soutien

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