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On ne fait pas d'omelettes...

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Il le prit délicatement dans sa main, le posa dans le terrarium et la coquille de l'œuf se fissura. Il referma le couvercle et vérifia que la température était toujours supérieure à 42 degrés dans la boîte d'élevage.
Depuis son retour sur terre, le docteur s'était pris de passion pour cette activité, aussi captivante que secrète et dangereuse. Il ne savait pas à quel moment du voyage sa combinaison s'était déchirée et comment il avait été infecté. Et surtout il ne savait pas pourquoi il n'avait pas averti le comité de santé de la compagnie lorsqu'il s'était rendu compte de... Bref, c'était trop tard, maintenant, il risquait un procès pour plusieurs transgressions des lois de la fédération... Il se retourna quand il entendit le petit cri. Il prit une côte de bœuf dans le réfrigérateur et la jeta dans la boîte, puis referma le couvercle. Un frisson le traversa quand il entendit l'os se briser sous la pression des dents minuscules de son nouvel ami. Malgré la peur, l’excitation étant la plus forte il se décida à regarder. A regarder sa créature. C’était un petit être mais à l’appétit déjà vorace. La côte de bœuf finie, il se mit à bouger dans le terrarium, à faire le tour, comme pour visiter. Puis il s’arrêta brusquement. La créature se mis à le regarder Lui.
Cette chose était petite, de la taille d’un écureuil, sans peau, pas d’œil, juste un orifice sur ce qui devait être la tête. C’était la bouche car c’était avec ça qu’il avait mangé le morceau de viande. A l’intérieur on pouvait y apercevoir plusieurs rangées de petites pointes blanches, des dents sans doute. La créature gardait sa bouche ouverte car c’était apparemment de cette manière qu’elle appréhendait son environnement. Elle s’approcha de la vitre qui les séparaient. Il s’approcha également. Il voulait analyser cet être et cette bouche grande ouverte. Qu’y avait-il à l’intérieur ? Il apercevait quelque chose au fond. Comme une boule gélatineuse. Qui se gonflait et se dégonflait. Des poumons ? Comment respirait-il d’ailleurs ? Il s’approcha encore un peu... Quand tout à coup, cette boule sortie comme un ressort ! Tenue par un cordon blanchâtre à l’intérieur du corps. La boule se colla à la vitre. Lui venait de sursauter. La boule bougea et émis un son. Elle glissait sur la vitre. Elle s’ouvrait. C’était un œil. L’œil s’aplatit contre la vitre. Ce n'était plus une boule mais un disque collé à la paroi. Il s’élargissait. En quelques secondes, la matière gluante recouvrit la totalité de la vitre. Pouvait-il voir avec toutes les cellules de cet organe ? Son champ de vision s’agrandissait-il avec la taille de l'organe ? Il alla chercher sa loupe dans son bureau pour observer cette chose plus en détail. Quand il revint, l'œil était retourné dans la bouche de la créature et celle-ci avait grossi. Aucun doute sa taille avait presque doublé. Il fut pris d'une crise d'angoisse. Qu'allait-il faire si l’animal grossissait encore ? Etait-il dangereux ? Il ouvrit doucement le couvercle du terrarium. La bête ne bougeait pas. Il entra le bras et effleura le corps du bout des doigts. C'était gluant, collant. Il refreina son envie de fuir, son dégoût et caressa la créature. Celle-ci émit un bruit guttural :
- Rrgrrgrkrr...
- Doucement ma chérie, je ne te veux aucun mal...
Le docteur se retourna pour attraper un morceau de biscuit sur la table et la créature bondit hors de sa boîte. Elle sauta au sol et disparut dans le couloir.
Il ne dormit presque pas de la nuit. Il avait passé la fin de journée et la soirée à chercher le fugitif, sans succès. Il avait fait le tour de l'appartement, puis était sorti dans le couloir et avait fait le tour des huit étages, sans rien trouver. Il ne savait pas comment la bête avait pu disparaître. Il était épuisé le matin quand il descendit chercher son courrier. Dans le hall, la jeune fille du rez-de-chaussée discutait avec la concierge. Elle était en larmes. Elle avait retrouvé ce matin ses deux chats éventrés, démembrés et éviscérés dans la cage d'escalier.
C’était de sa faute. Il le savait. Il avait ramené cette créature. Elle avait disparu et maintenant on en était déjà là, deux victimes, deux chats. Avait-il commis une erreur ? Sans doute. La regrettait-il ? Non. Non car il se sentait comme un scientifique, un explorateur. Il savait qu’il y avait un risque, il savait que cela pouvait être dangereux. Mais un chercheur regrettait-il ses expériences et ses échecs ? Non. D’ailleurs, qui disait que celle-ci en était un ?
Après réflexion, il était presque plutôt satisfait. Son seul problème pour le moment, c’était qu’il ne savait pas où la créature était, et qu’il ne pouvait donc pas l’observer. Pour le moment il connaissait juste le premier résultat. Il fallait creuser tout ça, puis ensuite chercher. Il alla voir la voisine déjà et il lui demanda avec un air sympathique comment s’appelait ses chats. Puis petit à petit, il en vint à ce qu’il voulait, l’âge, le poids, la race. Elle trouvait ça bizarre et était toujours en état de choc. Préférant noyer le poisson il lui demanda pardon, il passerait la voir pour s’excuser dans la journée.
En fait, il espérait surtout retrouver sa créature, et pourquoi pas voir si elle était capable de manger une nourriture plus grande. Une jeune fille par exemple. Il remonta chez lui. Il fallait remettre la main sur cette bête, en toute discrétion, et il allait falloir faire vite. Il ne voyait qu’une solution, reproduire ce qu’il avait fait pour récupérer cette œuf.
Il se mit donc à manger : de la viande crue, en grande quantité, des poissons entiers, têtes et arêtes comprises et but quantité de café pour surtout ne pas dormir. Et comme lors de la semaine qui avait suivi son retour sur terre, les mêmes actions menèrent au même résultat : il se mit à tousser pendant des heures, de plus en plus fort et recracha un nouvel œuf. Il éclot rapidement et la créature grandit très vite. Rapidement dans le terrarium fermé, elle se mit à émettre des cris stridents, comme des sanglots. Cela dura quelques heures puis il entendit des grattements contre sa porte d'entrée. Il ne vit rien en regardant à travers le judas mais il entendit sa nouvelle créature crier plus fort, et on cogna derrière la porte de l'appartement. Il comprit quand le bois craqua et que des ongles de vingt centimètres lui griffèrent le tibia : les deux êtres communiquaient. Il ouvrit la porte et le monstre entra, passa à côté de lui sans le voir et marcha à pas lents vers le labo. Il suivit sans faire de bruit et passa la tête par l’embrasure : les deux êtres se reniflaient et se léchaient en émettant des gémissements. La plus vieille des créatures mesurait plus d'un mètre de haut, était trapue, massive. Elle tourna la tête, le vit et il eut à peine le temps de se coller au mur quand elle sauta vers la sortie. Sa « petite sœur » la suivit immédiatement et elles disparurent dans les escaliers. Il courut à la cuisine, prit un couteau à lame longue et large et partit sur leurs traces.
Il n’eut pas à aller bien loin. Ils attendaient derrière la porte.
Ils le regardaient. La « petite sœur » avait déjà grandi à une vitesse exponentielle et faisait déjà la même taille que son grand frère. Il se baissa pour se mettre à leur niveau. Il sentait que les créatures voulaient communiquer avec lui. Il sentait comme un lien. Depuis le début. Et c’est pour ça qu’il voulait passer à d’autres tests. Alors, par la pensée, il tenta de leur parler :
— Suivez-moi. Nous allons aller au Rez-de-chaussée, je vais vous présenter une créature qui me ressemble, mais ça sera votre repas.
Il sortit de chez lui, se dirigea vers les escaliers, puis se retourna. Les bêtes le suivirent du regard. Il réédita son ordre par la pensée. Et cela fonctionna. Elles le suivaient. Il commença à descendre les marches. Discrètement mais assez rapidement pour éviter de croiser des voisins trop curieux.
Lorsqu’il arriva enfin au rez-de-chaussée, il sonna à la porte de sa petite voisine, puis se cacha très rapidement devant le renfoncement pour ne pas être vu. La porte s’ouvrit, les créatures se présentèrent devant la jeune fille. Elle eut juste le temps de pousser un cri de terreur et elles fondirent sur elle.
Le docteur, debout sur le seuil, couvert de sang et de fragments de chairs et d’os était pétrifié. Ses tympans avaient explosé quand les balles avaient sifflé à ses oreilles et étaient allées se planter dans le mur derrière lui. Face à lui, la jeune fille, le visage dégoulinant de liquide écarlate, le fusillait du regard. Dans ses grands yeux noirs, il vit un éclair de rage, un brasier de haine. Il sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Il hésita à s’enfuir, mais resta là, debout face à elle et ouvrit la bouche pour lui parler.
Elle ne lui en laissa pas le temps. Calmement, elle se mit à parler :
— Mes chats, dit-elle. Mes chats, tu les as donnés à manger à tes... tes...
Il prit conscience de ce qui pendait au bout des bras de la demoiselle au moment où elle plia les coudes et serra les dents. Dans la même seconde, il vit l’œil noir des canons qui le fixaient et il sentit ses deux genoux exploser quand les deux balles de calibre 38 les traversèrent de part en part.
Il hurla en s’effondrant sur le sol, le visage baignant dans les entrailles de ses deux amis extraterrestres. Il tourna la tête vers la fille, le regard suppliant et empli de larmes.
— Mes chats, dit-elle, une larme coulant sur sa joue, par ta faute, mes chats sont...
Elle visa le visage de l’homme est appuya sur la gâchette encore une fois.
Son expérience à elle était finie. Elle était venue sur terre étudier le comportement des félins, race la plus intelligente sur terre d’après des études de la planète d’où elle provenait.
Elle n’avait pas le temps de s’en procurer d’autres. Elle rangea son revolver, quitta son appartement, l’immeuble, puis se dirigea vers son vaisseau spatial caché sous terre, pour quitter notre planète bleue avec un petit constat d’échec. Les humains étaient décidément l’espèce à détruire, elle tacherait de le notifier noir sur blanc dans son rapport.
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Eowyn · il y a
Entre Alien et l"arroseur arrosé. J'aime. A l'occasion je vous propose la lecture de mon TTC L'inversion des pôles ou le poème Au bout du monde.
Bonne lecture
Eowyn

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