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On ne fait pas de révolution sans tuer des gens.

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Les fenêtres restent immanquablement fermées, les volets tirés en partie, ne laissent plus rentrer la vie.
Passé le seuil, une odeur de renfermé, de plastiques en décomposition, de vielle médecine saute au visage.
Elle fait comme si elle était déjà morte.
Refermant ses pétales, elle refuse de voir le monde qui l’entoure. Plus aucun son ne l’atteint. Elle a fermé sa porte. Nos lèvres s’arrondissent, nos cordes vibrent sous l’effet du souffle, notre langue joue sur le palais, choque nos dents pour former des sons qui forment des mots qui forment des phrases. Interrogations, affirmations, injonctions, rien de tout cela ne paraît la réjouir. Notre langue lui est devenue étrangère.

Quelques pas et on se poste devant elle, assise, tassée dans son large fauteuil.
Nos mots, nos gestes doivent lui sembler agitation stérile : son visage reste de marbre, toute expression l’a quittée. Ni étonnement, ni peur, ni douleur. Elle ne sait plus sourire, sa bouche est inerte. A peine s’entrouvre-t-elle brièvement pour avaler avec précipitation son bol de médicaments. Seule la chimie s’en tire bien, rare invention qui lui semble digne de vénération et de furieuse croyance ; elle plonge dans le surplus de médicaments comme on s’immerge dans un bain chaud.
Ses ordonnances se multiplient et s’allongent au fil des visites hebdomadaires de son médecin qu’elle sollicite de plus en plus souvent. Elle s’en trouve rassurée. Pas pour longtemps. Il faut aussi que ses placards regorgent et débordent de ces boites en couleur qui renferment comprimés, gélules, onguents. Ils forment une armure censée la protéger de tout.
Car tout est angoissant. Tout pose problème, tout est hostile.
Elle a perdu le mode d’emploi pour affronter la vie, pour en jouir aussi. Tout est étrange et étranger.
Rien n’est naturel, spontané. Inadaptée au monde, elle ne sait comment se comporter face aux êtres vivants, face aux événements joyeux ou tristes. Elle n’a jamais su.
Enfermée en elle-même, en proie à ses interrogations que rien n’apaise, l’autre ne peut qu’être encombrant et source de conflit. Du bébé juste né à l’aïeul qui nous quitte, l’humain demeure hors de sa portée.
Famille ou infirmière, voisin ou livreur, elle ne sait pas quels mots choisir : pas de mots pour accueillir, souhaiter la bienvenue, dire son plaisir d’être moins seule tout à coup.

Son apathie succède à des élans agressifs : elle ignore dans le silence puis jappe quelques mots.
Hébergeant son mal-être depuis longtemps, elle fait corps avec lui devenant le hall d’accueil de ses détestations, de son égoïsme, de son refus d’un certain monde. A trop rester enfermées, ses aigreurs, ses jalousies et ses inquiétudes tournent en rond et en cauchemars. Grâce à elles, vivante, elle
fantasme malgré tout de les endormir à grands coups d’anti-dépresseurs et de somnifères.

Si d’aventure, elle se raconte, ses histoires vacillent entre enfer ou paradis, ses personnages se disputent le rôle d’ange ou de démon.
Amour et répulsion. Elle exagère ses émotions, ne sait qu’en faire et les mots pour le dire sont toujours excessifs. Elle déstabilise, fragilise toute relation, effraye les bébés, inquiète les enfants, éloigne les adultes. Elle est redoutée par certains comme le feu qui s’approche, comme la lame étincelant dans le noir, comme la rivière en crue.
Qui est cette femme devant nous ? Elle-même ne pourrait y répondre.
Actuellement recluse en elle-même, ses cellules se multiplient à l’envi lui portant la maladie et la
mort. Elle paie le prix de tant de noirceur, du refus de prendre la vie par la main, de construire et de s’attacher, d’ouvrir et de se donner.
Son corps s’en donne à cœur joie : prisonnière de ces gaz, elle pue la mort.

Elle parle un peu encore.
Elle parle d’amis sans avoir osé donner, d’enfants, tout en refusant de tendre son sein fertile, de camarades en ignorant les souffrances des autres.
Ouvrir, se projeter lui demanderait trop d’effort, un saut dans l’inconnu au risque de se perdre, elle, pronom indéfini.
Tout doit pouvoir se compter, se comptabiliser ; l’argent seul est tangible. On en a ou pas. On l’échange. Il peut manquer. Elle rêve d’en avoir beaucoup et redoute d’en perdre.
Elle se constipe puis passe du temps à se vider à grands renforts de laxatifs. Indicateur de vie, son intestin est compagnon de route.
Quel est cet inconnu qui la maintient en vie ? L’habitude, peut-être. Les convenances. L’esprit d’imitation. Rien ne la stimule mais elle se rend encore présente.
Que signifie la vie pour elle ? Elle s’alimente à heures fixes, absorbant ce qu’on lui porte. Parce qu’elle est toujours passé à table, parce qu’on doit finir son assiette. Comme une prisonnière affamée, elle ne lève plus le regard ni le coude et devient le tuyau qui ingurgite la manne.
Bientôt, elle ne se lève plus pour atteindre ses plats préparés. Puis, elle n’accepte que les aliments que l’on porte à sa bouche. Elle renonce. Elle redevient le nourrisson inachevé à qui l’on doit toute assistance.
Elle n’en tire ni satisfaction ni reconnaissance. C’est un dû. Elle aboie encore ses ordres assise sur son fauteuil trop large sans même un regard pour ses bienfaiteurs.

L’esprit en vrac habitant un corps livré à lui-même, la vieille femme inquiète l’infirmière en ces jours d’été éclaboussés de lumière.
Nous arrivons précipitamment, stressés par une détresse qui ne se dit pas, conscients de l’urgence trop tardive.
L’infirmière et le médecin du Samu déjà là plaisantent sur sa scoliose ; ils sont sur elle, tentant de la lever tandis qu’elle fait sous elle.
Transférée aux urgences, elle s’abandonne sur le brancard sans savoir où elle est.

Dépouille parmi les vivants, elle se maintient pour quelques semaines, pour quelques mois, dans notre monde qu’elle observe comme un alphabet désormais indéchiffrable.
Des murs blancs d’hôpitaux, des couloirs mi sonores mi chuchotant, des patients inertes ou vagissant leur angoisse, des peintures écaillées, un temps étiré sans ponctuation, linéaire. Un autre monde s’agite autour d’elle. Valse médicale.
Elle passe du rouge au noir, de l’indécision à l’affrontement, du questionnement au refus le plus absolu : faut-il manger ou ne pas se nourrir ? Elle se bute alors comme un cheval refusant l’obstacle puis se jette sur sa banane et la dévore sans en sentir le goût. Sur son visage, ni plaisir ni déplaisir.

On voudrait quelquefois la rejoindre et signer mais elle sait se rendre inatteignable. Le problème vient des autres : elle désire se garder vierge, rendre les autres fous pour ne pas devenir folle.
Elle reste sur le bord de la route, regarde les gens passer, ne s’immerge pas dans la foule ; agoraphobe, elle se distingue.

Elle s’est endormie seule mais tranquille, au détour d’une nuit, aux confins d’un matin. Sans faire de bruit, sans conscience de la mort qui approche. Dès lors, elle n’allait pas vers l’inconnu, mais vers ce qui était pour elle, un point sans après. Le réclamant peut-être. Enfin.
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