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On ne badine pas avec les métamorphoses

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Francisco

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« Et tes devoirs !... Et ton bain !... Et le coiffeur... Et tes vêtements...! ». Le tout mêlé d'une intense contrainte sur le visage. Il s'agissait de ma mère, elle m'avait en observation, comme l'écrit Céline. L'amour maternel, qu'elle appelait ça. Résultat, pas moyen de grandir librement à grands coups d'hormones juvéniles. Toujours dû avoir recours à des stratagèmes internes. Le cafard, dès que j'avais le cafard, la machine à métamorphoses se mettait en branle. Je devais ruser. Ma mère ne supportait pas de me voir tirant la gueule d'insecte qui accompagnait mes états larvaires. Mais d'abord, comment il m'est devenu chronique, ce cafard ?
Il me faut commencer par le début et mes apprentissages précoces en matière de pensées mutantes. C'était pas complètement de la faute de mon père qui se transformait en femme tous les samedis soirs, avant d'apparaître le matin suivant, pimpant dans son costume rayé du dimanche. On peut lui accorder qu'il y a contribué. Autant je l'aimais en femme, autant je le détestais dès qu'il quittait sa jupe et son rouge à lèvre. Je le vois encore, sa tenue brillante et ses hauts talons à la main, entrer en cachette dans la salle de bain. Jamais compris pourquoi il se cachait. Tout le monde la connaissait sa manie de transformiste. Mon père désirait par dessus tout que son apparence suscita l'admiration et non ces railleries graveleuses qui le dévalorisaient. Y en a même, de ses copains de l'usine, qui lui faisaient des cadeaux bien féminins. Il aimait pas du tout et les donnait à ma mère, sans oublier d'ajouter :
— T'auras peut être l'air d'une vraie femme avec ça !
Que des remarques blessantes. Pas la peine de vous dire qu'elle ne les aimait pas beaucoup non plus. Elle glapissait parfois des excuses, puis ne disait plus rien. Comme si elle ruminait une vengeance. Le plus difficile, avec mon père, c'était quand il voulait faire preuve d'autorité. A la moindre connerie que je faisais, il me lançait :
— Tu vas voir, toi, on va finir pas s'expliquer d'homme à homme...
Le plus dure, c'était pas ce qu'il disait, mais les réactions de ma mère. Elle se taisait et se confectionnait une tête pleine d'embarras. Moi, du coup, me prenait l'idée de tout déballer, d'une traite, d'un jet vénéneux. Mais rien, je n'y arrivais pas. Le vieux, lui, il traînait pas devant le danger d'une révélation dépassant les sous entendus. Il trémoussait d'angoisse, même de dos. Un dimanche matin ne ressembla pas aux autres. Mon père était attablé pour son petit déjeuner, comme d'habitude, la tête vers la fenêtre. Il en avait eu marre d'être une intermittente du féminin. Il s'était drapé dans un peignoir enrubanné, un sourire mi aguicheur, mi maternel aux lèvres. Il devenait femme, petit à petit. Une petite touche de plus nous attendait devant notre bol de café au lait du matin.
Et un jour, le voilà qui nous annonça qu'il allait opter pour une métamorphose définitive, par respect pour nous. Ma mère s'est écrié :
— Fernand, Fernand ! Je t'en prie ! Pense à ton fils ! Pense à moi !
— Papa ! Papa !, que je me suis mis à hurler à mon tour...
Rien n'y a fait. Il dissertait alors sur son désir de passer de son état larvaire d'homme adulte à un état supérieur de femme. Il en avait marre de la « d'hommestication » dont il prétendait être une victime exemplaire dans sa famille et son travail. Ma mère fuyait pour ne pas penser à ce qu'elle voyait devant elle, au fur et à mesure des transformations. Même la voisine, notre indéfectible ennemie, s'en était mêlée :
— Tu la connais depuis longtemps, la blondasse qui roule du cul en montant chez vous ?
Ma mère s'était mise à le suivre partout, dans la chambre et même jusqu'aux chiottes dont il ne fermait jamais la porte. Puis il a disparu pendant plusieurs jours. Et un beau matin, se levant après une nuit de rêves inquiétants, ma mère découvrit son Fernand, à ses côtés, dans leur lit, métamorphosé en une belle jeune femme. Elle hurla en courant dans le couloir :
— Viens voir ton, ton... ta père, elle est revenue !
Elle m'entraîna, hagarde, échevelée dans la chambre. Au ventre plat, aux yeux en amandes, aux mains fines, au cul rebondi, qu'elle le dévisageait son mari. Rien pour nous tromper. Mué en top d'estrade, pas bien loin des réalités que mon père nous dévoilait, jour après jour, dans les rares moments où il tentait de nous rassurer sur ses efforts d'adapter son imaginaire à ses désirs profonds. Tout juste s'il se la pétait pas façon Descartes : « Je me métamorphose, donc je suis ! » Ma mère donnait plutôt dans le : « J'y suis pour rien et pourtant j'essuie. »
Plus besoin de robes, de paillettes, de bas résilles, de talons aiguilles, d'ongles manucurés, d'yeux maquillés pour nous berner... Nue, elle était. De l'art-corporel à la Photoshop. Une élégante libellule de chaire, poitrine au vent. Ce matin-là, il n'arriva pas à sortir de sa bouche quelque chose de vraiment articulé. On perçut vaguement :
— Fernand vient d'être tué ! Je ne pouvais pas passer ma vie à vouloir ressembler à une femme... Je suis une femme... Ne me grondez pas... Je vous en supplie, j'ai fait mon possible pour vous plaire... J'ai rien fait de mal !
Non c'est sûr, Il n'avait rien fait de mâle depuis un moment, le père ! C'est bien ce qu'on lui reprochait ! Et ma mère ne put aller plus loin dans les constatations. Elle tomba raide sur une chaise, figée, de pierre, de glace. Elle pouvait plus lutter. Elle succombait devant tant de duplicités chirurgicales. C'était cependant sans compter sur les siennes de duplicités.
Elle se mit à consulter, nuits et jours, les vieux grimoires que sa grand mère lui avait légués, avant de mourir à terme, à l'âge de 107 ans. Cette grand mère maternelle, une sorcière autodidacte, essaya de reproduire les capacités de métamorphoses de certaines plantes ou animaux. Elle passa tous les stades de la dépression à une folie plutôt spectaculaire. Elle était devenue folle de ses fioles. Il y avait tant d'écrits, de formules, que ma mère m'associa bien vite à la recherche d'une potion capable de remettre un peu d'ordre dans l'univers familial.
Et pendant ce temps, mon père était si heureux qu'il en oublia de penser à profiter de son bonheur et, plus grave pour lui, à l'entretien et aux révisions nécessaires à sa métamorphose toute récente. Il chopa des bourrelets jusqu'en dessous des yeux. Il ne fut bientôt plus qu'enflures et furoncles. Méconnaissable, la jeune femme qui déjeunait avec nous le matin. Comme s'il n'arrivait plus à stopper les transformations, malgré sa science du raccommodage. Comme de la chirurgie esthétique qui dérapait sur les lèvres, le nez, la poitrine, les oreilles... C'était presque beau son acharnement, malgré ses horribles yeux roulés devant la rangée de miroirs installée tout au long du couloir durant le temps de ses splendides reflets maintenant disparus. Puis il pensa aux occasions qu'il avait manqué et devint philosophe en citant Socrate qui alléguait l’exemple des transformations divines :
— Les métamorphoses des dieux sont un démenti à leur perfection.
Même si eux n'y arrivaient pas, qu'il répétait, son visage boursouflé dans les mains !
En tout cas, il nous emmerdait plus. Cependant une crainte tenace me hantait au sujet des recherches de ma mère. Elles devaient contenir des volontés homicides énormes. Mais je me trompais. Elle était bien plus maligne. Elle voulait se métamorphoser en véritable nymphe, en danseuse, en joueuse de harpe et si possible en tout en même temps pourvu qu'elle devienne une femme mystérieuse s'apparentant à une fée. Bref, l'idéal féminin du moindre couillon pensant avoir de l'esprit, du goût.
La grand mère voulait, elle aussi, se métamorphoser en femme fatale, mais seulement à la maison. Chacun son époque. Pour cela, elle avait potassé « Les métamorphoses » d'Ovide, où on croise des transsexuels en veux tu en voilà, des hermaphrodites, de la tragédie, des transgressions en tout genre où le désir est premier, omniprésent, dramatique. Je sais pas si elle a réussi sur tous les plans, par contre elle était bien la reine de sa cuisine et de la tarte au fromage blanc. On était aussi en plein dedans. La mère, elle qu'avait fait un peu d'études, cherchait une sorte de théorème de la métamorphose. Si le problème était relativement simple, on ne peut pas en dire autant de la solution. Une potion qui la métamorphoserait en une jeune femme si belle que nul être humain ne saurait égaler. Elle avait son corps dans ses rêves. Elle l'admirait, lui donnait des baisers plein d'amour et hallucinait même qu'il les lui rendait. Elle tombait amoureuse de son imagination. Restait plus qu'à trouver la potion et à la boire jusqu'à vomir toutes les stigmates qu'elle avait somatisés jusqu'ici. Une sorte d'accouchement de métamorphoses infinies. Je n'arrêtais pas de la stimuler sur ses capacités à le faire. Elle avait le sens du tragique, essentiel aux réussites en ces matières délicates à stabiliser. Elle les envisageait comme des parties d'échecs. C’est ainsi qu'elle devint, lentement mais sûrement, une magnifique pin-up, à coup de tisanes, de décoctions, d'élixirs et autres crèmes antirides testées sur des fesses de bébés. La beauté lui est sortie du bas et lui est montée tout du long. Elle a pris les jambes, les hanches, le poitrine, le cou et lui a explosé sur la façade, le nez, les yeux, puisqu'il paraît que c'est irrésistible. Dissoute, absorbée, envolée, ma mère. Prise dans sa compulsion métamorphique, elle continua d'avaler les mélanges de mixtures de son invention en hurlant :
— Une métamorphose, c'est comme un accouchement, il faut souffrir et gueuler...
Je me disais que mon père aurait du être fière d'avoir une femme aussi acharnée à devenir belle. Il aurait pu avoir un peu d'humour, lui qui voulu tant se métamorphoser en starlette. Pas de la faute de la mère s'il a loupé les révisions. Au lieu de ça, il se moquait ouvertement en caressant le léger système pileux qu'elle avait oublié. Elle qui pensait faire plaisir, elle en conçut beaucoup de chagrin. Et moi, j'étais au milieu. Difficile d'arbitrer un duel de ce niveau, ça me foutait un cafard terrible. Des idées d'en devenir un vrai, avec carapace et tout ce qui va avec. J'avais connu des jours meilleurs. Enfin, à leurs débuts de parents mais ensuite, ça c'est gâté quand ils ont grandi. Ces jours meilleurs, c'était avec mes copains du quartier, on avait repéré une cambuse au bord de la forêt. C'est là qu'on se métamorphosait aussi. Pas besoin de vous dire que pour nous, c'était pas le féminin qui nous tentait. Plutôt de l'hyper-masculin, du Batman, du Spiderman, du Rocky ou autres figures bien protéinés. C'était un vrai zoo humain, notre planque. Il y avait là toutes les attirances sexuelles avec une nette prédominance pour la Barbie mais d'autres n'étaient pas loin. Nos mères nous espionnaient. Elles faisaient exprès de tourner autour de la cabane. La mienne surtout. Elle voulait voir, dès fois que je tourne comme le père. Et c'était contagieux, les autres aussi contrôlaient comment se déguisaient leurs rejetons. Enfin, quand même, s'il y avait un chapitre où je ne l'avais jamais déçue c'était bien celui de ce qui faisait lever mon kiki. Jamais il n'avait fait défaut devant une photo de femme à poil.
Ce fut mon intrusion dans les jeux dangereux de mes parents qui changea la donne, petit à petit. Je m'étais mis à les observer de loin, de près, de côté et surtout de travers comme des animaux en cage. A la fin j'étais à deux doigts de leur filer des cacahuètes quand ils dépassaient les bornes du théâtre de leur vie. Rien, ça leur faisait à eux. Ils poussaient leurs pures bouffonneries le jour et la nuit, devant moi, en se tournant en dérision. Se gâchant la vie et la mienne. Je peux dire aujourd'hui que je l'ai vue venir, moi, la catastrophe. Bien que ma famille semblait s'être toujours habillée au même rayon enfants, difficile de penser avec Baudelaire, que vieillir est de « l'enfance reformulée ».
Pour moi, cela ne s'était pas passé ainsi. Et je ne l'avais pas bien supporté. Bon, passons, c'est du passé. L'important aujourd'hui c'est que je sois sorti de prison et à l'affiche de ce cabaret parisien spécialisé dans le transformisme, genre métamorphoses commercialisées. J'ai été retenu, non par concours du genre casting, mon avocat n'avait rien trouvé de mieux pour ma conditionnelle. Sans doute sa robe qui nous avait rapproché. Durant ces longues années, en cellule, j'ai pu lire du Nietzsche : « Rien ne vous tue un homme que d'être obligé de représenter un genre. » J'étais pas obligé, non plus, de l'appliquer à mon père. D'autant que je le connaissais pas encore. Comme beaucoup d'événements de la vie, ça arrive sans effort, ni intention. C'était ça ou tomber dans un cafard tel que je pourrisse dans ma carapace. Un meurtre oedipien et définitif de père, un peu forcé en somme.

PRIX

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Jusyfa · il y a
Originalité du texte, variation sur les mots, j'aime !
Sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Jean Calbrix · il y a
Un régal de lecture avec des jeux de mots croustillants comme il n'avait rien fait de mâle le père. Bravo, Francisco, pour ce texte qui met les pied dans le plat au conformisme. Je clique sur j'aime.
Je vous invite à une balade dans les dunes si cela vous tente : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes c'est un sonnet en finale automne. Bonne journée à vous

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Adlyne Bonhomme · il y a
Bien écrit bonne chance mes voix avec plaisir
Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Lllia · il y a
Trés beau! Continue comme ça!:)
Mes votes +5!!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Blandine Butelle · il y a
Très original! Mes voix.
Si ça vous dit de passer par là https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lucile-se-jette-a-leau

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Zoé.L · il y a
Belle écriture.
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Zouzou · il y a
...un monde bouleversé et bouleversant , mes voix !
en lice poésie ' A dieu léthargie ' et 'Dès rêves d'Iran ' si vous aimez

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Chtitebulle · il y a
Mes votes !
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Tommy Rome · il y a
Explosif ce texte ! Vous avez mes voix !
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