On l'appelait "Catastrophe"

il y a
5 min
90
lectures
25

Mon avatar : Un graf depuis longtemps disparu. Il personnalise mon état d'esprit : Réagir et l'écrire. Toutes mes œuvres déposés en libre  [+]

Le vieux s’accrochait de toutes ses forces à la corde des cloches. Les mains bien serrées entre le nœud d’étoile et la pomme de tireveille. Il ne pesait plus bien lourd et quand la corde repartait vers les cieux, elle l’entrainait avec elle et c’est tout juste s’il reprenait pied au retour.

Cette activité dérisoire rajoutait un peu à sa maigre retraite et payait son tabac et le coup de blanc de midi au comptoir de Léon. Et puis c’était un peu une revanche sur sa dulcinée, qui lui avait pendant un demi-siècle sonné les cloches soir et matin pour un oui ou un non. On n’avait pas pu l’empêcher de sonner lui-même le glas lors de ses obsèques. Pour un peu il aurait sonné « La volée tournante ».

Cette période de Pâques était l’occasion de revenir aux fondamentaux – la fée électricité avait supplanté l’huile de coude - qui mettaient ses faibles capacités à rude épreuve. Mais ragaillardi par plusieurs tournées offertes malicieusement par les piliers de comptoir, son ivresse lui donnait une pêche impulsant au carillon une nouvelle jeunesse.

*****

A des lieues de là

Le parrain entouré de toute la famiglia, sans oublier les seconds couteaux chargés de veiller à sa sécurité, entrait dans la petite église, de la petite ville où ses petites magouilles avaient pris une telle ampleur que plus rien ne s’y faisait sans son aval.

Tout ce petit monde pris place au premier rang et déposa son auguste fessier sur les chaises réservées. Le prêtre s’étant agenouillé et signé devant les deux autorités, Parrain et Dieu, se prépara à officier dans le fracas des cloches qui masquèrent le sourd grondement venant du royaume des morts.
Alors les piliers se mirent à trembler, les voutes s’effondrèrent, les cloches s’abattirent sur le choeur et sur la famiglia. Ce ne furent pas les plus méritants qui échappèrent au carnage. Les desseins de Dieu ne sont pas toujours compréhensibles pour le commun des mortels.

Le parrain soigné pour quelques égratignures, ne perdit pas de temps pour mobiliser les services de police tout à sa dévotion. La disparition de la jeune garde devant prendre les rênes après lui, le mettait dans une rage extrême. On mobilisa aussi tous les scientifiques de l’ile, afin de déterminer les raisons de ce cataclysme.

Après concertation entre les sismologues et les vulcanologues, il fut établi qu’une ligne de fracture aboutissant dans le choeur de l’église, prenait naissance bien loin de là, dans le choeur d’une autre église, située dans une région qui n’avait rien à envier au pays du parrain, que des chèvres et encore des chèvres. Une entourloupe de l’autre là-haut qui ne sait quoi inventer pour punir ceux qui ont pêché, voire ceux qui n’ont rien à se reprocher.

*****

L’année suivante

La limousine noire qui pila sur la place en ce jour de Pâques, et d’où sortirent quatre individus patibulaires - mais presque, comme disait notre regretté Coluche - causa quelques émois parmi les ouailles se rendant à l’office. D’aucuns ayant encore en mémoire les jours maudits où les miliciens se comportaient de la même façon, s’empressèrent de passer le porche de l’église, s’y croyant à l’abri, en oubliant que certains adoraient les feux de joie.

Quand on s’aperçut que l’immatriculation de la limousine situait sa provenance dans l’Italie de Mussolini, l’angoisse fut à son comble. Ça n’allait quand même pas recommencer.

C’est devant une assemblée pétrifiée que le parrain accompagné de ses sbires, tous vêtus de noir et chapeautés de Borsalinos, colts bien visibles sous le veston cintré, firent leur entrée dans l’allée centrale.

— Vous, parler Italiano ? Demanda le parrain.

Qu’est-ce qu’il croyait le macaroni. On était en France et pas dans son pays de sauvages, où il n’y a que des chèvres.
Toutefois Luigi le maçon avait encore quelques notions que lui avait inculqué son aïeul, son pater ayant refusé catégoriquement de lui apprendre une langue de sauvages, d’un pays où il n’y avait que des chèvres.

— Je parle un petit peu, lui dit Luigi en s’avançant, dévoué, mais pas fier.

Alors débuta une longue explication au cours de laquelle on ne cessa d’entendre « Qu’est-ce qu’il dit ? l’a pas l’air content ? tu pourrais traduire ? ».

Enfin Luigi put en placer une, le parrain, proche de l’apoplexie s’étend engoué sur une dernière syllabe.

« D’après ce que j’ai cru comprendre, notre village est considéré comme responsable d’une catastrophe qui a décimé sa famille et il est prêt à nous le faire payer cher. Mais avant il voudrait comprendre le comment du pourquoi, ou vice-versa. Les scientifiques de son pays avancent que le dernier séisme qui a détruit leur église, prend naissance ici-même dans la nôtre ».

« Comment c’est possible ça ? Complétement ravagé le rital ».

« Et il ajoute que si on ne trouve pas d’explication, il est prêt à raser le village, son carrosse étant chargé raz la gueule d’explosif. Et il demande de poursuivre l’office, ayant raté la messe chez lui ».

Ainsi donc le curé entama l’office par les chants liturgiques auxquels les fidèles eurent beaucoup de peine à participer, tant la salive leur manquait. Expédiant sa messe à marche forcée, le curé prononça l’Ite misa est et rejoignit la sacristie en grande vitesse. Les Italiens qui n’avaient pas quitté l’allée, bloquèrent les premiers velléitaires qui pensaient s’esbigner en loucedé.

« Pas bouger ! » recommanda un des sbires.

A cet instant, le vieux ne pensant qu’à sa mission empoigna la corde et d’une puissante traction ébranla la cloche qui tinta à toute volée, déclenchant le bêlement des chèvres impatientes d’être traites.

Dans le même temps, le parrain reçu un appel du maire de sa ville, lui signalant, affolé, que ce qui restait de l’église venait de s’effondrer. Quand Luigi eut pris connaissance de ce fait et des ennuis qui allaient en découler, il répercuta ces informations à l’assistance désemparée.

Le parrain semblait chercher quelqu’un dans les fidèles rassemblés dans le choeur. Le responsable, qui sans le savoir était la cause de cet imbroglio ; Le vieux, qui se fit tout petit derrière le rempart des ouailles. Luigi fut mis à contribution encore une fois pour transmettre le dictat des italiens. Le vieux ou la mort. Pour eux, il était évident que le carillon déclenchait les séismes par l’intermédiaire de la faille. Le fameux effet papillon et donc il fallait supprimer la cause, le sonneur.

« Peuvent toujours se brosser » fut la réponse unanime, bien que pas rassurée, des fidèles.

Alors que les mafieux scrutaient la masse des fidèles, regroupés comme un banc de sardines, le vieux se glissait dans la sacristie et ayant emprunté des habits sacerdotaux, se dirigea vers l’auto toujours stationnée sur la place. Trifouillant un moment dans les leviers de la boite automatique dont il ignorait le fonctionnement, il trouva par inadvertance celui du frein de stationnement. La berline partit en marche arrière dans la pente vers la sortie du village, en direction du ravin servant de décharge publique.

Le souffle de la déflagration, dispersa cinquante ans de manquements envers l’environnement sur les toits du bourg, dans une sorte de retour à l’envoyeur.

Les mafieux déstabilisés n’opposèrent aucune résistance au mur des fidèles, les repoussant aux limites du village. Ils prirent le chemin de la gare la plus proche en plein cagnât, à pied, glissant sur les ordures.

*****

Cette affaire était oubliée quand des émissaires du village Sicilien vinrent proposer un arrangement propre à satisfaire les deux parties. Puisqu’il était avéré que le clocher de l’église s’effondrait à chaque fois que le vieux sonnait l’office de Pâques, l’idée était d’instituer une sorte de miracle, qui, aux dires du curé, punissait ses ouailles de leur manque d’assiduité. On reconstruisit ainsi le clocher après chaque effondrement et la foule des fidèles, quittant la grand-messe donnée un peu avant dans la nouvelle église, se massait sur la place pour assister à l’effondrement et trembler un peu comme devant les films catastrophe d’Hollywood.

Le succès grandissant à travers l’Italie, l’appel aux dons pour rebâtir le clocher et gagner des indulgences, fut bientôt bénéficiaire. Le surplus permis aux deux parties d’embellir leurs églises et de verser une prime à la catastrophe au vieux, qui chaque année déclenchait les foudres de l’au-delà par cloche interposée.


NDLA : Les mots sont en italiques pour indiquer que l’auteur ne cautionne pas leur emploi.

A l'issue de votre lecture, vous allez vous dire "Loodmer a fumé la moquette". Toutefois, la fracture méditerranéenne marque le point où les plaques eurasiatique et africaine entrent en collision et il parait qu'une nouvelle zone de subduction serait en train de naitre par inversion du mouvement de glissement des plaques.
De là à supposer l'existence d'une ligne de fracture entre Sicile et Ardèche ? ???
25

Un petit mot pour l'auteur ? 61 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Tiens, Loodmer a fumé la moquette...
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Comme d'hab. Mais je préférerais un p'tit joint. Ça c'est comme la fin de vie = Interdit
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
La fin fini toujours par arriver, le joint par contre faut aller le chercher.
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
je voulais dire, celle dans la dignité. Pour les joints, je n'ai pas les codes. En province, ça ne se vend pas à tous les coins de rue.
Image de Virginie Denise
Virginie Denise · il y a
Conclusion rien n'est plus fort qu'un vieux et sa cloche ! C'était drôle !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Bien aidé par la faille
Image de Mijo Nouméa
Mijo Nouméa · il y a
Que c'est drôle!! Je me suis amusée :)
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
C'est fait pour
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Une cloche qui produit un effet papillon, c'est pas commun.
On imagine le petit vieux face au parrain.

Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Sûr, mais les effets papillon ne sont pas communs.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Le vieux qui vient à bout de la mafia... trop drôle. Une belle ambiance ! J’ai beaucoup apprécié !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Les vieux nous sauverons
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
😃 Vous me faites toujours rire. Je lis toutes vos réponses aux commentaires !
Image de CATHERINE NUGNES
CATHERINE NUGNES · il y a
Très agréable à lire cette histoire , avec l'angoisse du sonneur de cloche et les menaces de Don caramel.
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Un vrai pastis à l'italienne
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Quand les scientifiques étaient (terme de maçon... ) l'imagination ! et que les cloches pascales ne vont pas tarder à carillonner...
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Je l'ai pas fait exprès, mais effectivement c'est d'actualité.
Quand au terme de maçon, faut m'expliquer

Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
étayer : soutenir, renforcer ( le clocher , une construction ...ou bien des arguments ) au présent : ils étaient ( ils étayent, ça doit être juste aussi ) Bonne journée !
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Un monsieur catastrophe qui fait bien rire et une histoire farfelue à souhait !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Attend Pâques et tu vas voir si c'est farfelu 🤣
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Alors là chapeau ! Quelle imagination !!
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Mais non ! C'est du réel 😜
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Don Camillo n'est pas loin. Une histoire savoureuse.
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Je vais pouvoir postuler pour un remake

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Silence

Jocelyn Peyret

Je suis une victime des trains en retard.
Ou qui n'arrivent pas et créent une sacrée pagaille alors qu'un grand vide vous assaille.
Comme une couille dans un enchaînement de déplacements... [+]