On frappe à la porte

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Tiens ! On frappe à la porte. Déjà là ? Que veut-elle ? Une simple visite ?...
Dans le couloir de l’hosto, j’ai rencontré Astrid. Il y avait exactement un siècle et quelques années que je ne l’avais vue... Elle était déjà, me semblait-il, beaucoup plus âgée que moi quand je travaillais au Groupe Mornay. Et je n’ai rien trouvé de mieux à lui dire que : « Ah ! C’est toi ? Et bien, tu n’as pas changé du tout ! ». Ce fut mon premier dialogue d’une journée qui ne fit pourtant que s’étirer en pensées.
Toi non plus, me répondit-elle... Qu’avions-nous à nous dire, vraiment, derrière ces mots creux ? Que des phrases d’hosto :
Ce n’est pas une bonne journée, je vais aller me coucher, fit-elle.
Moi, je ne sais pas encore, je vais faire un scanner cérébral, lui dis-je.

Je venais de perdre en mars ma sœur Sylvie. D’un cancer du pancréas, ou d’une simple pancréatite, saura t-on jamais. C’était ma petite chérie, celle que je prenais en photo quand j’étais ado et qu’elle faisait ses premiers pas. Je ne comprenais pas alors pourquoi elle était blonde et bouclée. C'est-à-dire le contraire de toute la famille...
Et puis j’ai perdu mon autre sœur, en avril. D’une gangrène foudroyante à la jambe. Elle aussi, c’était ma petite chérie, avant que Sylvie ne vînt au monde. Je la prenais, dans son landau, je lui massais son petit pied, patiemment, assez longtemps pour respecter les consignes du chirurgien, et puis je lui remettais son attelle méticuleusement. Et, par magie, son pied-bot disparaissait.
Je les ai couvées, toutes les deux, autant qu’un frangin papa-poule pouvait le faire en l’absence du père. Jamais là, le père ! Et quand il était là, il était absent quand même. Il se foutait de tout, nous ramenait des liasses de gros billets qu’il dépensait en quelques jours, entre deux périodes où elle, sa femme, et nous, ensemble, nous supportions tant bien que mal la misère, les dettes, les humiliations, le vain espoir.
J’ai été pour elles deux celui qui veillait sur leur santé, sur leur éducation, sur le chemin à suivre. J’étais l’exemple. Je ne l’ai su pourtant que bien plus tard, à l’approche de la soixantaine. Elles m’ont apporté alors, par cette révélation, une sorte de soleil tardif, un clin d’œil réchauffant qui me ramenait à un visage auquel je ne croyais déjà plus chez moi depuis un certain temps. Elles m’ont rendu finalement ce que je leur avais sans doute permis de conserver dans leur enfance puis leur adolescence : le plaisir d’être.
Oui, je les ai couvées, vraiment, comme une poule ou un pigeon couve ses œufs. Chaudement, sans retenue ni calculs. Juste parce que c’est la loi de la nature et que ça ne se discute pas.
Dans le couloir d’attente de l’imagerie médicale, je me demandai pourquoi j’avais à nouveau envie d’écrire, pourquoi aujourd’hui. J’étais sans doute confronté à un tournant. Et dans ma vie j’ai toujours senti d’instinct les tournants qui surgissaient pourtant de nulle part et sans aucune raison. C’est comme ça. Je savais que le moment était venu de mettre en route la machinerie, de faire l’expédition vers l’inconnu. Bien avant de découvrir qui était ce dieu de l’inconscient que les astrologues appellent Saturne.
« Là, maintenant, vas-y ! », me soufflait-on, et ce « on », par définition, n’avait pas de nom. Juste un interstice dans un solide, juste un petit grain dans l’eau de notre monde, prêt à remettre en branle la construction de l’univers. Et se débarrasser de l’autre, l’intrus, « Dieu », comme ils le nomment.
J’ai toujours eu cette sensation, avant même que Piaget ne m’accorde le droit à la généralisation, que mon histoire je ne la ferais que moi-même et par moi-même. Il suffisait simplement de rester à l’affût, de tendre sa curiosité comme un arc, et puis de saisir l’inévitable et promise opportunité.
Je fis, ce jour-là comme d’autres jours, à d’autres endroits, siffler ma flèche. Elle traversa l’air, bien sûr, mais aussi les certitudes et les contre-certitudes. Tout ce qu’il y a à revoir, à amender, peut-être aussi à renforcer. L’acier se fixa dans le bois et le temps se mit à rebours. Pour tenter de (re)devenir le meilleur des hommes, celui qui sait et comprend.
Ce jour-là, quand était-ce, déjà ? Peut-être aujourd’hui. Pendant qu’on frappe à la porte.
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