On fait chabrot

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Image de Eté 2016
Mon grand-père maternel, homme de la terre à tel point qu’on l’en croyait sorti des entrailles, était un original. J’adore ce terme : original. Cela veut tout et rien dire à la fois. On ne sait jamais trop si ce qualificatif est amène ou pas : oh là là c’est un original celui-là (sous-entendu « c’est un beau taré » ) ; quel original celui-ci ha ha ! (« quel con, j’te jure » ). En fait, je me rends compte que lorsque je qualifie quelqu’un d’original, cela n’est généralement pas très sympathique...

Mais Pépé, c’était un chouette original. Il avait travaillé aux champs toute sa vie, jusqu’à ce que ses mains pleines d’arthrose l’en empêchent. Et depuis sa mise en retraite forcée, il râlait.

Il râlait quand Mémé lui servait sa soupe : « On fait des économies sur le sel ou quoi ? T’as voulu m’tuer en m’ébouillantant ? ». Il râlait quand je passais le voir : « De quoi t’as besoin, toi encore ? ». Il râlait quand je partais : « Evidemment, tu pars déjà, sont chiants les vieux, hein ? ».
Tout était bon pour pester. La boulangère du village et son pain trop cuit – la croûte me blesse le palais ! Le boucher et sa viande trop nervurée – déjà qu’il passe qu’une fois par semaine, ce fainéant, il sait pas nous servir autre chose que de la vache folle. Le poissonnier... Non, ses remarques au sujet des moules étaient trop graveleuses pour que je les répète aujourd’hui.

Et un jour, Grand-Père apprit de la bouche même d’un conseiller municipal que Monsieur le Maire voulait racheter une parcelle de son terrain, celui qui jouxtait sa fermette.
Ce fut du pain béni pour le Pépé : la porte du salon de la bougonnerie et de la mauvaise foi était ouverte : « Il a toujours envié mon exploitation çui-là ! Ah le sacripant ! Il n’attend qu’une chose, que je sois mort pour piquer mes terres, et pour faire quoi ? Je te le demande : des logements sociaux pour Dieu sait quel ouzbèk ! (Oui, cette obsession qu’avait mon grand-père du danger ouzbèk m’a toujours laissée perplexe...) Ah il peut courir j’te le dis, moi ! » Et de taper du poing sur la table avec sa main aux doigts tordus ! Mémé tressaillait... un peu. Elle était habituée aux sursauts de mauvaise humeur de son mari depuis cinquante ans. Elle se taisait. De toute façon, que dire ? Monsieur le Maire partait perdant. Si elle avait eu à parier, elle aurait misé sur son grincheux d’époux. Il pouvait venir, ça ! Il serait bien reçu.

Il vint. Au moment de la soupe, un samedi midi. La chienne hurla à la mort quand la sonnerie retentit. Quand Mémé écarta le rideau de fils de la porte d’entrée, elle sentit son sang se glacer dans ses veines. Saperlipopette ! Ça allait fiche un beau bazar. Mais il l’avait aperçue au travers de la vitre. Elle ne pouvait décemment pas ne pas lui ouvrir. Ça ne se faisait pas.

Elle le fit entrer, la chienne gronda.

— Qui c’est qui vient nous emmerder au moment de bouffer ? Ah !...

Pépé ne se leva même pas quand il reconnut le Maire. Au contraire, ses yeux revinrent vers son bol de soupe aux légumes qu’il continua d’avaler, cuiller après cuiller, consciencieusement, sans même jeter un regard vers le nouvel arrivant.

— Alors Monsieur Grigneaux, comment allez-vous ?
— Qu’est-ce que vous m’voulez ?

Monsieur le Maire sortit du pan de sa veste une bouteille de rouge qu’il posa sur la table, devant Pépé :
— Je veux juste discuter avec l’un de mes plus anciens amis.
— Ah on est amis ? aboya t-il.

Mais son regard glissa malgré lui vers la bouteille : un Château Montrose Saint-Estèphe de 2010. A deux cents euros l’unité, il venait avec l’artillerie lourde, le gaillard. Monsieur le Maire savait ce qu’il faisait : il était de notoriété publique que Pépé était un boit-sans-soif. Mais il était vrai aussi que ce dernier privilégiait plutôt la quantité à la qualité. Cependant, à la vue de la bouteille, une étincelle s’alluma dans ses yeux.

— Bon ben puisque vous êtes là... assoyez-vous. Mémère, amène le tire-bouchon.

On ouvrit la bonne bouteille. Mémé servit un verre à Monsieur le Maire, puis à Pépé.
Les deux hommes trinquèrent.

— Monsieur Grigneaux, Roger... Je peux vous appeler Roger ?
— Nan, rétorqua Pépé en vidant d’un trait son verre ballon.

Le Maire fut un peu décontenancé. Il le fut encore plus quand mon grand-père prit la bouteille et versa un peu de son précieux nectar dans sa soupe. Il ne put d’ailleurs retenir un juron étouffé :
— Foutre Dieu, mais qu’est-ce que vous faites ?
— Eh beh, je fais chabrot ! rétorqua Pépé, l’œil intelligent.
— Chabrot ?
— Ben oui, vous en voulez ? D’la soupe ? Pour faire chabrot ?

Le Maire était dérouté. Mais ma foi, s’il fallait en passer par là pour gagner sa négociation...

— Volontiers, si ça ne dérange pas Madame ? Je ne voudrais pas m’imposer.
— Mais ça c’est déjà fait, sauf vot’ respect... grogna-t-on.

Devant une telle évidence, l’élu se tut, se laissa servir un bol de soupe dans lequel fut versée une grande rasade de Saint Estèphe.

— Goutez-y voir !

Le Maire porta le récipient à ses lèvres, grimaça lorsque le liquide brûlant afflua dans sa gorge et finalement émit un soupir de satisfaction :

— C’est pas mauvais, ma foi.

Pépé, d’un signe de tête, lui fit signe de poursuivre sa dégustation. Comprenant qu’il n’avait d’autre choix que celui d’obéir pour arriver à ses fins, le Maire obtempéra et vida son bol, en de longues et avides gorgées.

Pépé, quant à lui, prenait son temps pour savourer sa soupe.
Son invité, un peu rouge, poussa le bol sur un coin de la table :
— Monsieur Grigneaux, vous n’ignorez pas l’objet de ma visite n’est ce pas ? Je viens pour vous parler du terrain...
— Mémère, ressers lui d’la soupe, l’interrompit Pépé.

Mémé regarda d’un œil circonspect le fond de sa casserole :

— C’est qu’il n’en reste pas beaucoup
— Ça fait rien, y f’ra chabrot.

Le notable se dandina sur sa chaise, un peu mal à l’aise :

— Oh non, non vraiment, je vous remercie, c’est beaucoup trop, je ne puis abuser de votre généreux accueil ! Je suis déjà bien repu.
— Mais si qu’vous pouvez ! éructa Pépé.

Et Mémé de vider le fond de sa casserole en fonte dans le bol du Maire. En effet, il en restait peu. Mais Pépé, se saisissant du vin, compléta l’ensemble et le remplit à ras bord. Il poussa l’objet sous le nez du Maire :

— Allez !

Le ton n’admettait pas de refus et l’affable administrateur de la commune commençait à se demander si le père Grigneaux avait toute sa tête : cela ne serait pas une partie facile à jouer. Un coriace, le vieux !

Mais soit. S’il devait faire preuve d’abnégation pour le bien et l'agrandissement du village...

Il but la bolée de vin d’une seule et même traite cette fois. Il se sentait un peu gris. Son visage avait viré au rubicond, et ses yeux commençaient à s’injecter de sang. Il fallait expédier la discussion à présent ou il allait finir pompette. Mais à peine eut-il l’intention de reprendre la parole que Pépé remit du vin dans sa soupe. Sa soupe !! Le Maire eut un petit rire d’ivrogne :

— J’ai plus de soupe, M. Grigneaux !
— On fait chabrot quand même.
Et le Maire, au nom du sacrifice communal, but. Quand il eut tout à fait fini le Saint Estèphe, Pépé ordonna à Mémé d’aller chercher la Villageoise.

Et le Maire but encore. Il fronça les sourcils, mais dans son ivresse, ne rechigna pas : il était là pour... quoi déjà ? Ah oui le terrain. Ou pour faire chabrot – Jezaisplu.

Ses idées s’emmêlaient, il était rond comme une queue de pelle à présent, affalé au fond de sa chaise, un sourire niais sur ses lèvres.
Et alors qu’il finissait son reste de picrate, Pépé lui dit :

— Vous voyez Monsieur le Maire, mon terrain, c’est comme vot’ bon cru là. C’est sacré. Le bon pinard, ça se mélange pas à de la soupe. Mais vous avez fait chabrot, parfaitement, vous avez laissé faire. Et ça s’fait pas, ça, Môssieur. Pire, vous avez à peine vu la différence quand je vous ai apporté l’ôt’ vin. Et vous voudriez que je vende mon terrain à un homme qui ne respecte rien ? La Terre c’est comme une bonne cuvée, ça s'honore, Monsieur. Et quand je vois ce que vous êtes capable de faire du pif, je me demande bien ce que vous z’y feriez à mon terrain. Alors vous pouvez bien repartir d’où c’est que vous venez, jusqu'en Ouzbékistan s'il faut !

Monsieur le Maire se contenta de roter.

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Félix Trunfio · il y a
Très drôle. Bravo
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Christelle Dias · il y a
Merci
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Dominique Hilloulin · il y a
Bsr Christelle , mon poéme http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier est finaliste . lui donneriez vous un petit coup de pouce dans la dernière montée ? merci à vous ,et chabrott!!
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Christelle Dias · il y a
Avec plaisir
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Enèle- · il y a
Ballon d‘oxygene. Un pur plaisir! Mon vote
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Laloule31 · il y a
Merci pour ce bon moment rafraîchissant. J'ai aimé.... beaucoup ! Et vive le chabrol !
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Dominique Hilloulin · il y a
Hi hi , quand j'ai vu écrit " merci d'avoir voté" j'ai remplacé le v par le r de la fin de votre nouvelle ! On discerne chez ce grand père un vieux Goupil au caractère trempé ! Quand mon poème " lou dévantaou " sera en ligne sur Short, vous y trouverez quelque chose de l'atmosphère que vous décrivez ici.Alors , à bientôt j'espère ,et "chabrot"!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bonne leçon de sagesse , bien paysanne .
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Richard · il y a
mon vote pour votre Vitis vinifera, qui laisse un bon souvenir en bouche...
invitation à "mon chateau" entre vinaigre et bon vins...

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Myl Lacroix · il y a
Truculent ! je vote. Si vous voulez je vous invite à lire et peut-être voter pour http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ce-mot-la-2
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Br'rn · il y a
Ah Ah très drôle ! J'espère que le maire est reparti à pied quand même (à moins qu'il ait une voiture de fonction, une Porsche ou une Ferrari, puisque visiblement il ne fait pas la différence, ça doit marcher dans les deux sens, il ne va pas rouler en deuche, hein ?)
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Christian Pluche · il y a
Bon, j'avoue, au début j'ai trouvé le truc un peu trop... et puis je me suis laissé prendre par l'ambiance l'atmosphère truculente (au déut je trouvais le langage paysan un peu forcé mais ça c'était le premier bol...) et puis on rentre dans l'histoire, on se laisse apprivoisé et on dit m... au maire ! et on vote, on revoterai si on pouvait parce que c'est jubilatoire, truculent et intelligent! chapeau bas et bravo !
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Christelle Dias · il y a
Merci Christian!!!!

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