On ne travaille pas en psy par hasard

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Tous les bons livres sont pareils, ils sont plus vrais que l'aurait pu être la réalité. Ernest Hemingway

Image de Grand Prix - Été 2021
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C'était un matin de ciel à nuances de gris, petit crachin et bourrasques glacées. Deux ans déjà que je bossais au service achats de cet hôpital psy du Nord Pas de Calais. Toi, ça faisait vingt ans que tu te coltinais les collègues et la valse des directeurs autoritaires ou fantasques. Parfois même les deux à la fois. J'étais la chef, c'était écrit dans l'organigramme. Mais on était plutôt co-équipières. Comme dans les films noirs, on s'autorisait des libertés et pas seulement avec le langage. T'étais la gentille flic, sourire rassurant et maternel qui cachait une ironie mordante. J'étais la nerveuse, souvent prête à distribuer des baffes aux agents administratifs plus dingos que les patients de l'asile. À mon arrivée, t'avais annoncé direct :

— Tu verras, on ne travaille pas en psy par hasard.

Nous prenions notre service un peu après l'aube. Nous venions de loin, nous avions fait ce choix bucolique et bon marché d'habiter la campagne. La vie en métropole pour être serré comme des lapins dans leur cage, on préférait laisser ça à d'autres qui savaient apprécier la suffocation et les particules fines dès qu'on dépassait les 35 degrés. Depuis quelques années malheureusement, la région n'arrivait plus à tenir sa réputation d'automne pluvieux, d'hiver glacial, de printemps frais et d'été pourri. Nous courions tous à notre perte. Tous les matins, tu travaillais à augmenter copieusement ton empreinte carbone dans ta grosse Mercedes sur l'A25. Foutu pour foutu, tu disais. Histoire d'annuler ta dette, c'est par le train que j'arrivais tous les jours. On échangeait des histoires de bouchons contre des anecdotes de Michel.

Michel était un compagnon de galère qui avait sympathisé avec moi, mais la réciproque n'était pas vraie. La correspondance que l'on prenait chaque jour était notre plus grand point commun. Michel était un usager vétéran de la SNCF. Il connaissait tous les trains, les contrôleurs, les horaires, même les nombres supposés de places assises. À tel point que ça me démangeait de lui proposer d'écrire un guide, le guide Michel.


C'était un lundi. Tu allais me raconter ton week-end, un dimanche à cuisiner des petits plats, un samedi soir de mojitos, une virée en Belgique avec ton mec peut-être. Ton troisième expresso de la journée à la main, mon thé bio dans ma gourde en Inox, nous aurions regardé Boucles d'or, l'assistante de direction, nous tirer sa gueule du début de semaine, à peine moins pire que celle d'avant le week-end. Elle se serait servi sa ricorée au lait en vitesse avant de s'enfermer dans son bureau pour textoter à Dieu sait qui des inepties formulées avec un minimum de voyelles.


J'avais hâte de te raconter la dernière de Kevin. Il était venu me voir dans mon bureau le vendredi, dommage, tu venais juste de partir. Miracle, cette feignasse qui passait ses journées à baver devant les micro combishorts de Boucles d'or s'était soudain souvenu de sa hiérarchie. De son passé de responsable de rayon Hugo Boss aux Galeries Lafayette, il avait gardé ce look de minet avec une chevelure à grande mèche. Il devait passer un temps déraisonnable chaque matin pour son entretien capillaire. Tu connais mon aversion pour la théorie libérale de l'efficience, mais on pouvait tout de même dire qu'objectivement, son investissement beauté n'était pas rentable. Bref, ce sans-grade arrogant a commencé en m'annonçant d'emblée : « Je préfère être transparent avec toi. » J'étais au parfum, cette tournure de phrase de politicard, ça sentait l'entourloupe à plein nez. Dans le mille. Il m'a annoncé qu'il venait de comprendre que notre boulot, c'est du papier et être assis à un bureau. Que lui, il ne tenait pas en place, il avait besoin de bouger. De dynamisme. D'être sur le terrain. Qu'il n'aimait pas trop consulter sa messagerie. Que les gens ne se parlaient plus maintenant : ils s'envoyaient des mails. Que c'était grave quand même cette société. Pour lui, ça excusait complètement l'oubli de la demande de climatiseurs. Ce n'était pas de sa faute. Ce psychiatre qui avait osé envoyer un mail à Kevin. En pleine canicule. Ce con, il aurait pas pu appeler.

J'aurais dû me douter qu'avec un recrutement sur le seul critère « ah, un homme, ça fera du bien dans le service », nous n'étions pas à l'abri de l'erreur de casting. Mais là, en quinze ans de carrière, des comme lui, j'en avais jamais vu.

Ce lundi là, au lieu de te raconter, en détail et en exagérant, mes déboires avec Kevin, le philosophe du délitement social, j'ai eu ton mari au téléphone : tu t'étais plantée en voiture.

Putain d'A25.

Comme une grande, j'ai pas chouiné. Je devais d'abord prévenir la Boss, j'ai toqué doucement à la porte de son bureau aseptisé. « Entrez !! » elle m'a répondu d'une voix hystérique. La Boss, une règle à la main, gesticulait dans tous les sens. Une mouche. La règle s'abattait, implacable, un peu partout. Sur son bureau immaculé qui n'avait pas connu depuis longtemps la douceur d'un dossier. Une mouche. Un électron libre, une anomalie à éliminer. Comme tout le monde, elle finirait bien par céder. Au même instant, Boucles d'or, sans bruit ni sourire, lui prit son mug et sa dosette pour lui faire son café de 9 h. Il semblerait que les gens importants n'aient pas le temps d'appuyer sur le bouton d'une Nespresso. La mouche résistait, La Boss bouillait de rage. C'était le moment parfait pour lui annoncer la nouvelle :

— Maud a eu un accident.

Ça a sauvé la mouche.

Un vieux qui conduisait en pantoufles et qui avait grillé la priorité. Comme tu l'as dit après : « Tu me connais, d'habitude, je suis plutôt dans l'empathie et la compréhension, mais là c'était plus fort que moi, je l'ai traité de gros connard ».

Ça a foutu en l'air ta caisse et même si t'avais rien de cassé, t'avais mal partout et le doc t'avait prescrit : du repos, du repos, du repos.

La perspective de passer plusieurs semaines sans co-équipière m'a foutu grave le cafard. Les jours sont passés, on s'appelait régulièrement, tu me disais que tu t'étais arrangée. Tu pouvais plus te permettre les fanfreluches et les tralalas. Cloîtrée toute la journée chez toi, c'était claquettes et jogging. Au moins, je te disais, tu perdais moins de temps le matin. Une vie plus simple, plus à se casser la tête pour assortir ta tenue ou retoucher ton maquillage. Toi qu'avais toujours secrètement rêvé d'être un mec : tu touchais au mystère profond de la vie. Juste l'essentiel.

Certes, la vie du service a bien connu quelques éclaircies. Lauriane, la nouvelle secrétaire. Une aimable, une qui sourit et qui pique des sprints dans le couloir, juste pour te satisfaire au plus vite. Une intègre qui comprend et a le sens pratique. Mais avec ce handicap inhérent aux pointures comme elle : l'incompréhension du fonctionnement de ses collègues. Par exemple, j'ai dû la mettre au parfum pour Rubis. Je lui ai bien expliqué que Rubis était le prototype de celle qui occupe le poste qui ne sert à rien. Qui a été très récemment bombardée du double titre de conseillère en organisation et de contrôleuse de gestion. Rubis qui a une passion pour les étiquettes, la mise en page, les Post-its de différentes couleurs, les rapports de trois pages avec reliure en plastique. Qui fait bouger ses cheveux et claquer ses talons dans le couloir, une pochette à la main, en disant : « Je n'ai pas le temps, je suis over. » Rubis, serviable et servile, la chouchou de la Boss.

Pendant les pauses déjeuner, avec Lauriane, on causait poulailler et permaculture. Une écolo, une vraie, une pure. Je lui ai conseillé de ne pas le crier sur tous les toits, la Boss aurait été capable de la recruter comme ambassadeur développement durable. Sa dernière lubie. Le comble quand on sait que la Boss ne sait pas se servir d'un V'lille et qu'elle épargne ses primes injustement faramineuses pour investir dans un 4/4 climatisé.

Tiens, ça me fait penser, c'est ballot, t'as raté la semaine du développement durable. Elle avait déjà assez mal commencé. Le lundi, dans le TER, j'avais dû garder un œil sur le sac de Michel, le temps qu'il aille aux toilettes. Il avait un traitement spécial, les litres d'eau dont il s'était abreuvé le matin combiné aux retards de la SNCF avaient développé en lui une envie si pressante qu'il ne pouvait attendre son arrivée au bureau pour se soulager. L'intimité de Michel, je ne souhaitais pas la connaître, mais il ne me laissait pas le choix. Comme c'était un gentil, au fond, j'ai accepté de préserver son portefeuille et sa gamelle du midi. Et puis bon, Michel, malgré tout, même s'il traite les cheminots de fainéants et d'incompétents, il prend le train tous les jours. Le développement durable, c'est pas une semaine pour lui, c'est 38 par an.

Le mardi, la Boss, Boucles d'Or et Rubis ont pris la Clio de fonction pour aller au self (ben oui, tu comprends, 500 mètres à pied, c'est long, en plus il pleuvait !) afin de pousser des cris d'émerveillement devant les smoothies bio avec des pailles en plastique.

Le mercredi, Kevin s'est fait embarquer par les collègues de la Sécurité pour une tournée de ramassage de canettes et papier collants dans l'enceinte de l'hôpital. Il était reconnaissant qu'on lui propose enfin « une mission qui bouge ». Il est revenu tout fier de son action pour l'environnement et a tout claqué en vrac dans les mauvais conteneurs.
Les infirmiers de garde ont morflé cette nuit-là : un certain patient de l'Unité Baudelaire s'était fait voler sa collection de bouteilles de Coca vides dans sa cachette super secrète. Merci Kevin.

Voilà, tu comprends maintenant. Rubis, Kevin, Boucles d'or, la Boss et même Michel. Sans ta tronche, toute cette mascarade, ce n'était plus drôle. Je n'ai pas tenu tenir très longtemps.

J'ai démissionné avant de flinguer tout le monde.
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Mapie Soller · il y a
Ça ressemble à ce qu’on vit quotidiennement et l’envie d’en finir avec ces caractériels qui nous insupportent. Bravo!
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Alicia Bouffay · il y a
Merci pour votre lecture et ce retour :-) le texte sur la thérapie est celui ci si ça vous intéresse https://short-edition.com/index.php/fr/oeuvre/nouvelles/le-veritable-amour-1
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Viviane Fournier · il y a
Bonne chance à vous, c'est une lecture ... forte et j'ai aimmmmé !
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Denis Infante · il y a
Vous avez raison ! Tirons-nous avant qu’il ne soit trop tard !
Avant d’être digéré par le grand bluffe. Après tout, on ne leur doit rien !
J’aime beaucoup.

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Alicia Bouffay · il y a
Merci beaucoup Denis
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CATHERINE NUGNES · il y a
Vous avez mes voix , j'ai dû subir au boulot certains de vos personnages . Bonne finale.
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Marie Guzman · il y a
des portraits justes où l'on reconnait certains des personnages de nos propres passages en entreprise
vos incontournables observations sont très punchy ! un texte qui se dévore
je vous découvre en finale et vous soutiens
je m'abonne à votre compte
bonne chance

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Olivier Descamps · il y a
Tout comme on ne travaille pas en psy par hasard, on ne vote pas par hasard. Bonne finale !
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien pour ce texte jubilatoire que je découvre, bonne finale Alicia !
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Armelle Fakirian · il y a
Bonne finale pour ce texte mêlant humour et fluidité. Agréable à lire
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Camille Berry · il y a
Mon soutien évident Alicia!
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Alicia Bouffay · il y a
Merci Beaucoup Camille pour votre soutien, vos lectures et commentaires qui font chaud au coeur :-)

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