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On aime aussi la Mère Noël

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Yvan Michotte

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Le Père Noël est un chic type, les enfants le savent et en redemandent. Le vieux barbu inspire confiance. La hotte, le bide et le manteau rouge. Et c’est parti pour le réveillon.
Wolfgang Noël se préparait pour sa tournée. Il s’habillait, sa femme l’aidait, pleurait aussi. Vicka Noël était jalouse, cette nuit il n’y en aurait encore que pour lui. Les enfants le dévoreraient des yeux. Il serait le roi de la fête, le dieu des dieux, le magicien tout rouge, sympa, fort, drôle et magnifique. Elle en avait assez de rester dans l’ombre. Elle voulait sa part du gâteau.
Vicka avait envie d’exister car elle se démenait depuis toujours sans jamais qu’on la remercie. Elle officiait en bon petit soldat, se tuait à la tâche, faisait tout, de la secrétaire à l’habilleuse. Elle n’avait pas une seconde à elle. Et son mari, pendant ce temps, roupillait ferme sur le canapé. Il ronflait et pétait à l’envi, se fichant bien de sa petite femme, toujours active. Il se reposait en attendant la fameuse nuit. Un jour de boulot, rien qu’un seul durant l’année. C’était sa vie. Facile, me direz-vous, un vrai job de ramier. Mais non, pas du tout car il ne fallait surtout pas se tromper. L’erreur était interdite, fatale, à oublier par-dessus-tout. Wolfgang Noël avait donc une pression monstre. Il jouait sa réputation sur une seule nuit, la sienne, remettait son titre en jeu tous les ans, tremblant de peur à l’idée de se planter.
Les rennes attendaient le big boss. Les cadeaux étaient dans le sac. Le traineau était attelé.
- Je peux venir avec toi ? lui demanda Vicka.
- Ma chère, voyons, tu sais bien que ce n’est pas possible. Je n’agis qu’en solo, je ne suis même pas censé être marié, si ça se savait...
- Tu as honte de moi, c’est ça ?
- Mais non, pas du tout. Simplement, c’est la coutume, le Père Noël est un loup solitaire, j’y suis pour rien je t’assure, ça s’est toujours passé ainsi.
Les larmes se mirent à couler sur les joues de Vicka. Elle en avait plus qu’assez. On était en 2013, bientôt 14, il fallait que ça change. On ne pouvait pas continuer à l’ignorer.
- Je veux venir avec toi, lui lâcha-t-elle. Et l’égalité homme/femme, t’en fais quoi, dis ?
- Tu mélanges tout.
- Mais non, c’est toi qui retarde d’une guerre. Je ne suis pas une potiche.
- Et qu’est-ce qu’on va dire aux gens si tu viens avec moi ?
- Tu leur diras juste qu’on est marié. Le mariage pour tous, ça veut dire pour tous, Père et Mère Noël y compris.
- Si je fais ça, je vais m’attirer des ennuis et même peut-être perdre mon job.
- N’importe quoi, on ne peut pas te virer, tu es unique, tu es le Père Noël.
Elle avait réponse à tout car elle tenait vraiment à y aller. Ras-le-bol de le voir partir le sourire aux lèvres pour revenir le lendemain heureux d’avoir fait le bien autour de lui.
- Je viens, tu n’as pas le choix.
- Non, c’est impossible. Je suis le Père Noël et tu ne pourras rien y changer.
- Si tu ne veux pas de moi, eh bien je divorce, tu auras tout gagné !
- Ne plaisante pas avec ça.
- Je te promets que je le ferai.
On ne menace pas le Père Noël, pas même sa femme. Il était outré.
- Il faut que j’y aille maintenant, fit-il, si tu peux te pousser, je pourrai m’envoler.
- Fais-moi de la place, je monte !
- Non.
Elle avait envie de le gifler mais se retenait, on ne touche pas au Père Noël. On le regarde, on l’écoute, on lui demande tout ce qu’on veut. On en rêve surtout, sans jamais ô grand jamais poser la main sur lui.
- Emmène-moi juste une fois et après je n’insisterai plus.
- Non, c’est impossible.
- Une seule fois, une seule nuit. Ensuite, je ne te le demanderai plus.
- Le Père Noël ne négocie pas.
- Le Père Noël s’adapte à son époque vieille barbe, cria Vicka, sinon il ira se trouver une nouvelle femme, plus tôt qu’il ne le pense.
Le barbu avait le poil pensif. Vicka ne lui avait jamais fait ce coup-là. Elle était vraiment remontée, ne lui facilitait pas les choses. Qu’allaient dire les gens s’il l’emmenait ? Allaient-ils mal réagir ?
- Je crains la réaction du public, lâcha-t-il. Ils ne veulent pas qu’on change leurs habitudes de Noël.
- Il le faudra bien.
- Mais si ça se passe mal ?
- On avisera.
Elle en avait de bonnes, elle. On n’avise pas un 24 décembre au soir. On fonce sans perdre une seconde. Il faut que tous les enfants soient contentés. On est pas là pour improviser.
- Alors gros sac, c’est oui ?
- Tu m’agaces.
- C’est oui ou c’est non ?
- C’est oui !
Elle fila mettre son costume et revint sur les chapeaux de roue, ravie et fière d’avoir eu le dernier mot. Elle prit place sur le traineau, eut du mal à se fourrer dans le peu de place qu’il lui restait. Le Père Noël n’avait toujours pas maigri. Il la regarda, halluciné.
- Tu avais prévu ton coup gredine, lâcha-t-il.
- Pas faux.
Elle portait un habit rouge et blanc spécial fille, cintré et moulant avec de longues bottes. L’équipage se mit en branle, les rennes soufflèrent et le cortège s’éleva dans les airs.
- Couvre-toi sinon tu vas prendre froid, dit-il, on se les gèle vite là-haut.
Il y avait peu de danger qu’elle choppe la crève. Le bide proéminent du Père Noël lui servait de coupe vent et de couverture.
Le voyage fut rapide jusqu’à la première halte dans un village reculé et tout illuminé. Un énorme sapin trônait en son centre, devant une église ayant revêtu ses plus beaux atours.
- Tu m’attends-là, fit le Père Noël.
- Non, je viens avec toi, sinon je n’en vois pas l’intérêt.
Il n’insista pas. Quand Vicka était comme ça, mieux valait ne pas s’acharner.
Il frappa à la porte d’une belle maison. Il y avait de la lumière à l’intérieur. On lui ouvrit. Des enfants sortirent et sourirent devant l’auguste personnage. Les parents arrivèrent à leur tour. Oui, les traditions s’étaient quelque peu perdues depuis plusieurs années. Le Père Noël ne se tapait plus le passage par la cheminée, à part dans certains cas, essentiellement sur commande, pour des publics particuliers. Pour la majorité des foyers, il sonnait à la porte et se présentait jovial, sociable comme le parfait communicant qu’il était devenu en ce début de 21e siècle surmédiatisé.
Donc il arriva tout de go avec sa miss et là, stupeur, la marmaille manifesta illico son mécontentement.
- C’est qui celle-là avec toi, Père Noël ?
- Elle va vous le dire elle-même.
- Je suis madame Noël les enfants, je suis ravie de vous voir.
- Eh bah pas nous ! lâcha l’un d’eux. Le Père Noël, il a pas de femme que je sache, c’est une arnaque, t’es pas le vrai Père Noël, toi !
- Mais si je t’assure.
Les gosses se mirent à chialer, les parents à demander des explications.
- Bien, on s’excuse, lança le Père Noël. Traine pas, on y va !
Il regagna le traineau. Vicka le rejoignit. Il décolla en trombe, furax comme un magicien qui aurait raté son tour.
- Voilà ce que ça donne tes idées nouvelles, j’ai foiré ma première sortie, c’est une honte, ça ne m’était jamais arrivé.
- Je suis vraiment désolée, on fera mieux la prochaine fois, je te le promets.
- Il n’y aura pas de prochaine fois, je peux te le dire.
- Mais si, fais-moi confiance.
Il céda encore une fois tout en étant persuadé d’une nouvelle catastrophe. Ils arrivèrent dans une baraque où un chien les accueillit en aboyant. Le Père Noël descendit, fit son show, parla avec sa voix de basse devant les enfants subjugués. Il leur posa les questions de circonstance sur leur conduite durant l’année. Ils répondirent par l’affirmative, sans mentionner le moindre écart de conduite, sanctionnant immédiatement une absence de cadeaux. Tout se passa bien jusqu’à ce que Vicka Noël se pointe. Et là ça ne manqua pas. Les larmes coulèrent sur les joues rouges. Les mioches ne comprirent pas qui elle était.
De nouveau la fuite et la scène de ménage. Vicka se rendit compte que la tâche ne serait pas de tout repos.
- Je t’avais dit qu’il ne fallait pas toucher à la tradition du Père Noël, voilà ce qui se passe quand on veut tout transformer.
- Je pouvais pas savoir, moi.
- Maintenant, tu ne décolles plus du traineau et tu me laisses faire.
Vicka boudait. Et quand c’était le cas, Wolfgang s’en voulait. Elle faisait la moue et lui culpabilisait.
- Arrête de bouder.
Elle ne répondit pas.
- Je te dis d’arrêter de faire ta tête de vieille bique desséchée.
Pas de son. Vicka en avait ras-le-bol. Pour une fois qu’elle proposait quelque chose d’innovant, l’idée lui revenait en pleine poire avec des dommages collatéraux. Elle faisait pleurer les gosses. C’était le bide total, la loose intégrale.
- Tu vas continuer comme ça longtemps, dis ?
- Oui, jusqu’à ce que l’on veuille de moi.
- Bien, bien, bien...
Le Père Noël réfléchit un instant. Il ne supportait pas de voir sa petite femme ainsi, toute renfrognée, malheureuse. C’était vraiment trop bête pour une nuit de Noël.
- Attends voir, j’ai peut-être une idée.
- Laquelle ?
- Je crois que je connais quelqu’un qui serait enchanté de te voir. J’ai reçu un courrier très émouvant il y a peu, ce n’est pas très loin d’ici, je voulais y aller tout à l’heure mais on va s’y rendre tout de suite.
- Alors fonce !
Il amorça un virage serré dans le ciel. Les flocons se dispersèrent en une myriade d’étoiles. Le traineau déboula comme un météore et pila devant une petite baraque de bric et de broc.
- C’est là, viens.
Ils avancèrent jusqu’à la porte. La maison avait l’air lugubre. Le Père Noël frappa. Une fillette se présenta, ouvrit grand la porte et dit :
- Il est là, il est là, c’est lui !
- Et je ne suis pas tout seul, fit le Père Noël, voici Vicka ma femme, qui est venue ce soir pour toi aussi.
- Vous êtes deux, mais c’est merveilleux.
Un petit sapin attendait ses cadeaux avec plusieurs enfants tout autour. Le plus vieux ne devait pas avoir 15 ans. Le Père et la Mère Noël déposèrent les cadeaux sous le regard émerveillé des enfants emmitouflés sous des couvertures. Il ne faisait pas chaud chez eux.
- Tu n’as pas de chauffage ? demanda Vicka à la petite fille.
- Non, il ne marche plus.
Dans le courrier qu’avait reçu le Père Noël, la petite avait confié le décès récent de ses deux parents dans un terrible accident de voiture. Seul le grand frère était maintenant là pour la petite famille. C’était affreux. Wolfgang en avait pleuré.
- Les enfants, dit la Mère Noël, vous n’allez pas rester là, il fait trop froid, je vous emmène, allez tout le monde monte dans le traineau.
Le Père Noël hésita une seconde puis :
- Oui tu as raison, allez venez et n’oubliez pas vos couvertures.
Tout le monde grimpa. Le traineau décolla majestueusement. Les enfants n’en croyaient pas leurs yeux. Ils revinrent jusqu’à la maison du Père Noël. Toute la petite troupe entra et, sur le pas de la porte, salua le Père Noël qui repartit plein d’entrain et de chaleur dans le cœur pour faire sa tournée. La petite assemblée se blottit devant de l’énorme cheminée. Ils regardèrent le feu, éblouis d’être là, avec une maman toute rouge à leurs côtés.

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