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Ombres et lumières

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Zag

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Il se dirigeait vers l’endroit où je me trouvais, d’un pas alerte, malgré la lourde corpulence qu’il traînait comme un don, ou une malédiction, de Dieu.
Lorsque son regard se posa sur moi, il tira son mouchoir, et faisant mine de se moucher, il cherchait à cacher l’hilarité qui s’est emparé de lui ; je fouille du regard chaque parcelle de ce corps que je traîne comme un fardeau pour y découvrir ce qui le faisait rire.

‘’Rien en moi ne pouvait provoquer chez lui un tel fou-rire ?...’’, pensais-je.

Mais lui continuait d’un rire franc sans pudeur, qui laissait découvrir ses dents saccagées par la cigarette et autres ingrédients destructeurs, et ses mains allaient à la rencontre de ses cuisses pour battre la mesure et créer comme un rythme musical, tel un accompagnement instrumental pour son rire. Et moi tel un idiot je le regardais d’un air penaud, je ne savais que faire, je ne savais que dire.
Il s’arrêta net, me regarda longuement, pointant son index dans ma direction, et lança d’une voix usée par les artifices négatifs de la vie, dans ma direction :

-Vous les pseudo-intellos.
-Vous êtes tous des ballots !......

-Quoi ? Demandais-je, j’allais l’agripper par le col de sa chemise ; et envoyer ma main aller à la rencontre de sa joue, afin de dessiner cinq doigts sur sa peau fanée par les ans, et les vices de la vie.
Il se remet à rire de plus beau, je m’arrêtais net dans l’élan de ma pensée, et la rougeur s’étala sur mes joues, je ne savais si c’était de colère, ou de honte, et lui qui continuait de rire, je sentais comme si la terre s’ouvrait sous mes pieds, et m’aspirait dans ses profondeurs inconnues, et lui qui levait sa main droite et de son index me visait, puis rabattait sa main sue sa cuisse droite pour battre la mesure. Le va-et-vient incessant de sa main, augmenta mon désarroi, et provoqua en moi tous les sentiments négatifs de la nature.

-Et vous avez du culot !............... Ajouta-t-il.

Les passants et badauds jetaient à la scène, des regards mi-indifférents, mi- amusés. Et lui sans donner la moindre importance à l’attroupement suivait, avec une agilité simiesque, ses clowneries.
Lorsque je faisais un pas dans sa direction pour l’agripper, il s’éloignait de moi de deux pas, et ce afin de laisser intacte la distance qui nous séparait.
Son hilarité augmenta de cadence et devint transe, et moi devant cette foule, j’avais l’air de celui qui était nu.
Et lui ses yeux pétillant de malice, et de déraison à la fois, continuait sur sa lancée avec recherche et poésie.

-Le malheur aigrit les cœurs !...
-Avez-vous oublié le geste du semeur !....
-Toute la beauté de la terre est dans ce geste !....
-Un geste qui sème la vie, la paix, la sérénité et le bonheur !....
-Vous aimez les fleurs, mais au lieu d’y sentir la palpitation de la vie dans toutes ces couleurs !......
-Vous les mâchez pour y extraire le jus et la saveur !....
-Sans aucune considération pour les âmes en pleurs !...
-Vous persévérez à attiser les douleurs !....
-Honte sur vous pseudo-intellos.
Il s’éloigna de moi, et la distance qui nous séparait grandissait, je poussais un ‘’ouf’’ de soulagement, et esquissais le geste de repartir, et de m’éloignait de cette foule qui nous entourait et qui comme qui dirait m’oppressait, je n’avais rien compris à ce qu’il disait, je n’étais ni intello, ni pseudo, comme il l’avait tant clamé ‘’,je n’étais que moi-même, avec les défauts et les qualités, d’un être humain essayant de nager, et de ne pas me noyer dans ce mouvement ondulatoire, qu’on appelle la ‘’Houle de la vie terrestre’’.
J’aimerais bien prendre mes jambes à mon cou, et parvenir à m’éloigner de cette foule qui m’observait, qui s’agglutinait autour de moi ; je voulais me frayer un passage, quitte à utiliser mes coudes, et fuir cette masse compacte de badauds, hélas le rire tant exécré vint s’écraser contre mes oreilles, je me retournais pour le voir, opérer sa charge dans ma direction, la foule excitée me barrait la route, elle en
voulait encore, et lui comme un charmeur qui avait le feu sacré, ayant pris les traits de circonstance, se dirigeait vers moi, et pointant son doigt d’un geste accusateur, il m’envoya comme une salve, une autre tirade.

-Vous glorifiez la laideur !...
-Vous accablez la beauté !...

-Quoi ?.... Je ne suis que moi-même, je ne suis ni intello, ni pseudo, je ne prétends même pas posséder une quelconque intelligence !...
-Depuis mon jeune âge, que je baigne dans l’ignorance !
-J’ignore où commence mon droit et où s’arrête mon devoir, j’ignore si la justice existe vraiment, ou si elle a existé comme le prétendent ceux qui croient savoir, et j’ignore si elle existera un jour.
-Comme chaque homme je suis ‘’espoir’’ et ‘’impatience !...
-En moi cohabitent, l’amour, la peur, la haine, et la violence !....
-Comme tout être humain j’ai mes rêves et mes espérances !....
-Je suis un grain de sable dans cet univers immense !....
-Je suis une feuille dans un arbre séculaire, au-dessus de cette mer qu’est la vie je ne suis qu’un humble éphémère !... Alors pourquoi m’accabler de tes sarcasmes ?...

Il fit un geste large de sa main ouverte, comme pour chasser tout ce que je venais de dire, et son rire résonna au-dessus de l’assistance.

-Oserais-tu dire que tu n’as pas loué l’erreur ?...
-Que tu n’as pas applaudi la médiocrité avec ferveur ?
-Que la misère des autres ne t’était pas un baume sur le cœur ?
-Que tu n’accablais pas le pauvre dans son malheur ?
-Que tu ne courtisais pas l’égoïste dans son bonheur ?
-Que tu n’avais pas une âme de dupeur ?
-Que pour toi, la duplicité n’était pas une âme-sœur ?
-Honte à toi pseudo-intello !.... Honte à toi !....

La foule en délire applaudissait sa sortie lyrique, comme si elle assistait à une joute oratoire entre deux politiciens plébiscités.
Et lui encouragé, par les clameurs de la foule y alla de son rire.
J’aurais bien aimé battre en retraite, et me retirer sur la pointe des pieds, de cette bataille que je n’ai ni provoqué, ni souhaité. Une bataille ou je faisais face à la folie, à la logique d’en face, ou l’adversaire était sur son terrain, et cette foule qui avait sûrement l’habitude d’assister à ce genre de rencontre, et savait d’avance en faveur de qui pencherait la balance, et qui serait sacré du sacre de la victoire. Lui ou moi, l’un de nous devait être balayé, écrasé, l’un de nous devait disparaître pour laisser la place à l’autre, et lui permettre de savourer sa victoire sous les acclamations de cette foule en délire.
Comme je ne connaissais pas les règles du jeu, et quel était ce jeu, je savais que je serais le perdant, et ce ne serait pas la première fois. J’ai déjà perdu ma liberté, j’ai déjà perdu ma dignité, j’ai déjà perdu même la manière de sourire, mais lui qui a eu plus de courage que moi, et qui a perdu sa raison, pour ne plus pleurer sur les futilités de la vie, était dans son élément, et campait bien son rôle.
Il s’arrêta de rire, et présenta son profil à la foule, fit une pirouette sur lui-même et prit une posture d’un artiste en pleine méditation dans une pièce dramatique, ou comme s’il posait pour un peintre de l’âge d’or de la culture.
La foule s’extasiait de la pose qu’il avait prit, il ne lui manquait que le luth d’or de Néron, elle se détourna complètement de moi, elle n’avait d’yeux que pour lui, elle savourait chacun de ses gestes, comme elle attendait impatiente, qu’il ouvre la bouche, pour boire ses paroles.
Il me fixa longuement, je sentis les dards de son regard me traverser, j’attendais le moment salvateur, où il me ferait le geste de me retirer, ce que j’aurais fait avec joie, même que j’aurais applaudi avec la foule pour lui signifier ma reconnaissance, mais lui en souverain du moment, prenait un malin plaisir à m’épier d’un œil, alors que de l’autre il observait la foule haletante pendue au moindre geste qu’il ferait.
La scène me fit vivre ce que ressent une pauvre souris prise dans les griffes d’un chat.
J’aurais bien aimé me défendre, défendre mon point de vue, étaler mes arguments, expliquer, lui dire les quatre vérités, lui faire sentir le poids de la raison, mais sa folie n’avait pas de logique, la folie n’acceptait pas qu’on lui explique, c’est elle qui attribue les rôles, c’est elle qui met en place les règles du jeu, c’est elle et elle seule qui dicte la conduite à suivre.
Alors j’attendais moi aussi au même titre que la foule ce qu’allait dire la logique d’en face sur mon sort.
Allait-elle être clémente et accepter ma reddition, ou sévère et m’écraser sous sa botte comme on écrase un insecte.
J’étais seul, il avait la foule de son côté, d’ailleurs elle attendait la dernière estocade.
J’avais peur, le silence pesant qu’il faisait régner, après qu’il eut élevé le bruit sur un piédestal, a causé en moi la frayeur de l’inconnu.
Que me réservait-il ?... Pensais-je, et lui comme s’il devinait ce que je ressentais, faisait durer le silence, mais la foule faisait corps avec lui, rien un silence total.
Puis il leva la main très haute au-dessus de sa tête, puis la rabattit violemment contre sa cuisse, et son rire résonna comme une vrille dans ma tête, je sentais chaque ‘’ha !... ha !...’’ me transpercer.
Il changea de position, puis avec le masque de l’acteur de tragédie, il me fixa, puis lança dans ma direction en prenant l’expression d’un paternalisme béat, agrémenté de gestes séants.

-Oserais-tu nier que tu as été de mes détracteurs ?...
-Que mes ennemis t’ont confié un rôle à jouer !
-que dans leur théâtre tu es l’unique acteur !
-Qui ait accepté de me huer !....
-Que dans ton jeu sur scène, tu as mis toute ton ardeur !
-Pour leur montrer que tu étais doué !...

J’en avais marre d’être le pitre de Néron, à l’entendre clamer devant cette foule ses vers, il ne lui restait plus qu’à m’accuser d’être l’incendiaire de sa ville, je voulus me frayer un passage au milieu de la foule et essayer de gagner quelques sympathies.

-Je ne suis pas ce que tu prétends !...
-Depuis mon enfance, on m’a appris à raser les murs, même mon ombre on lui avait interdit de s’étaler sur les trottoirs, par ailleurs je n’ai été qu’un piètre acteur, même dans le rôle de ma propre vie.
-Toi tu as eu le courage et la ténacité de prendre tous les rôles, de pontife jusqu’à celui de victime, tu sais conduire les foules, puisque tu détiens les moyens, et tu sais comment corrompre les consciences !....
-Tu es comme la lune, tu as deux faces, l’une cachée et l’autre apparente !...
Tu es dans l’ombre, tu es dans la lumière !....
-Jadis celui qui avait la foi offrait à Dieu un cœur plein de sérénité et réellement pur comme une larme !....
-Maintenant la réalité est toute autre !...
-Jadis les oreilles percés, était un signe d’esclavage, maintenant c’est une mode pour ceux qui se croient libres !...
-Combien d’hommes ont été hissé sur le podium de l’héroïsme,
pour être jeté comme de vulgaires inconnus !...
-Je ne suis ni détracteur, ni acteur de théâtre, je veux seulement vivre libre, libre de penser, libre de dire, je ne veux ni imposer, ni composer, je voudrais voir la justice majestueuse sur son podium.
-Je voudrais que l’amour règne dans les cœurs !......

Son rire résonna pour étouffer ma voix, la foule que je croyais m’être acquise se détourna de moi, et tous les regards se fixèrent sur lui, attendant son verdict.
Je compris que son rire, il l’utilisait comme arme secrète pour épouvanter l’adversaire, et lui faire perdre sa contenance.

-Tous tes arguments ne sont pas valables, tu ne fais que mentir !...
-Tu ne m’aimes pas, et tu ne peux me sentir !...
-Et au moyen de tes artifices, avec moi tu veux en finir !...
-Mais je ne te laisserais faire, quitte à opter pour le pire !

La foule en délire en demandait encore, et lui fier de ses prouesses contenait mal sa joie ; il fit sa pirouette habituelle, présenta à la foule tous ses profils, celle-ci enthousiasmée, applaudissait et en demandait encore.
Je m’assis par terre, je mis ma tête entre mes mains, et me demandais si je n’ai pas atterri dans un asile.
N’étais-ce le ciel bleu au-dessus de moi, et ces pierres dallées sous mes pieds je l’aurai cru.
-Que Dieu nous protège des fous... Et de la folie !...
Je sentis que le silence s’était installé autour de moi, et qu’une main se posait sur mon épaule, j’eus peur, je crus que c’était lui qui allait m’achever, je me mis à pousser des cris démentiels, j’entendis une voix douce me dire.

-Monsieur vous êtes malade ? Vous êtes assis sur le trottoir !

Je pousse un ‘’ouf’’ de soulagement, je regarde autour de moi, plus personne rien que cette gentille dame, qui m’avait tiré de mon accablement, j’aurais aimé lui sauter au cou, et l’embrasser.
Mais je pris mes jambes à mon cou, de peur qu’il ne revienne, et qu’il me fasse revivre le cauchemar.
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