Ombres

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Alex, debout devant la petite table du studio qu’il occupait depuis une semaine, triait, l’air absent, un tas de documents posés sur celle-ci. Consciencieusement, il rangea chaque dossier au fond d’un sac et couvrit le tout de vêtements. Il en vint à songer à sa vie, qui se résumait à ses dossiers remplis de notes, d’adresses et de photos de personnes connues ou inconnues, ainsi que quelques magazines scientifiques sur les origines du monde, de la complexité de l’homme. Un calepin en très mauvais état dépassait d’une des poches de sa besace. Il le saisit et le feuilleta. Ce dernier avait perdu sa couverture depuis des lustres, et les pages étaient jaunies et déchirées par endroits. Il relut les premiers mots qu’il avait griffonnés bien des années avant : j’ai vu les ténèbres. Elles m’ont vu aussi. Il referma le carnet et se rendit dans sa chambre. Il devait s’activer, des choses lui restaient à faire et le temps passé au même endroit lui était proscrit.


Pendant qu’il rangeait les quelques babioles qui traînaient sur une étagère, il perçut un bruit sourd provenant du couloir de l’hôtel où il logeait. Les muscles de son cou et de son dos se contractèrent d'un coup sous l’effet d’une force invisible. En un instant, il comprit ce que cela signifiait et se récita mentalement un mantra pour se mettre en condition. Les secondes suivantes, des cliquetis métalliques en direction de sa cuisine attirèrent son attention. Ils ont l’air bien plus véloces que d’habitude ! Ces mots, qui résonnèrent dans son esprit comme l’imminence d’un danger, le placèrent en état d’alerte maximum. Il se dirigea d’un pas rapide et silencieux vers le tiroir de son placard à linge, l’œil aux aguets, et y saisit une paire de lunettes aux vitres sombres rangées entre ses chaussettes et ses caleçons. Il les endossa d’un geste vif, ajusta l’éclairage dans les verres en effleurant l’un d’eux et son champ de vision se modifia radicalement. Un triste spectacle, dont il était malheureusement habitué, s’offrit à lui. Un nouveau décor s’était substitué au caractère banal du précédent. Des néons plafonniers d’un autre temps diffusaient une lumière jaune sale. Les murs, effrités sur toute leur surface, étaient couverts d’une affreuse couleur de vomi. Trois mots lui vinrent en tête : hideux, froid, nauséeux. L’atmosphère semblait infâme, comme une vision de cauchemar.

Alex perçut une vague silhouette noire se faufilant furtivement au niveau de sa cuisine transformée en un ordinaire désaffecté à la peinture crasseuse. Il tritura une molette située sur la branche droite de ses lunettes et ajusta une sorte de mire sur la forme approximative qui se dessinait dans l’obscurité. « Je te vois », se murmura-t-il. Les yeux jaunes se posèrent sur lui.


Alex connaissait ce regard hideux qu’il avait découvert trente ans plus tôt. Le visage de Paul, son camarade d’enfance, luttant contre quelque chose de sombre agrippé à son dos lui revint en tête. Ses yeux remplis de terreur le hantaient encore malgré ses quarante piges. Ce jour funeste où il assista à sa lente transformation sonna, pour lui, la fin de son innocence. Ces « sans lumière » (comment aurait-il pu les nommer) l’avaient aussitôt remarqué. Elles s’étaient alors, acharnées à le briser en plongeant à maintes reprises son esprit dans les ténèbres où ils vivaient afin de l’accabler de maux physiques et psychiques, le soumettant ainsi à des tourments sans fin.

Ils restèrent là, à s’observer pendant de longues secondes, puis l’entité disparut hors de son champ. Alex leva les verres de son nez et le studio reprit aussitôt son apparence normale. Il resta un moment sans rien faire, à triturer les lunettes entre ses doigts. Cela lui rappela leur conception avec l'aide d'un ami hacker hyper doué auquel il avait confié son secret. Ce dernier avait malheureusement disparu dans des circonstances douteuses dont il soupçonnait l'origine. Pour l'instant, il lui fallait prendre une décision au plus vite avant que ces choses se manifestent réellement.

Il se déplaça lentement sur ses gardes vers la cuisine éclairée par une sorte de lampe murale au design abject afin d’y prendre ce qui lui restait de vivres. Des crispations se manifestèrent de nouveau au niveau de sa nuque. Il songea à se tirer au plus vite en laissant tout derrière lui, mais se ravisa. Garder son sang-froid avant tout. Il s’était formé à cette aptitude depuis sa première rencontre avec ces abominations, et il était hors de question qu’il dérogea à sa règle. Les sens en alertes et quelques provisions en main, il repartit d’un pas prudent vers sa chambre.


Pendant quelques minutes, rien ne se passa. Ensuite, alors qu’il finissait de ranger ses affaires, un stress insidieux le submergea de toute part. La lampe de la cuisine se mit soudain à scintiller follement et fit monter sa tension au maximum. Les poils de ses avant-bras se hérissèrent et une forte chaleur se répandit dans son corps. Il saisit son sac et fila à toute allure récupérer sa veste. Des bruits de pas se mêlant aux siens lui glacèrent l’échine alors qu’il se rendait dans chambre. Une fois dans la pièce, Alex, inspira et expira profondément dans l’espoir de maîtriser les battements de son cœur, endossa son blouson et se dirigea à vive allure vers la sortie tout en psalmodiant ses mantras à demi-voix.


En cour de trajet, ses pensées devinrent chaotiques. Sa volonté vacilla malgré sa détermination. Sa mâchoire, comme le reste de son corps, se raidit progressivement et ses phrases se muèrent en paroles vides de sens. Il finit par s’immobiliser, une main tendue vers la poignée de la porte. Son appart plongea d’un coup dans l’obscurité totale. C’était trop tard. Les ombres s’étaient immiscées dans sa tête.

Ce fut un combat plus rude que ceux qu’il avait menés antérieurement. Des souvenirs lui revinrent en tête. Sa prise de conscience à la vue de ces choses cauchemardesques se terrant dans les recoins sombres à l’insu des mortels. La solitude ressentie en regard de ses afflictions face au reste du monde. Le visage d’une vieille dame arborant un rictus effrayant surgit dans son esprit. Les yeux fous d’un ami d’enfance, ou le rire diabolique d’un inconnu qu’il avait croisé quelques jours auparavant.

Il se trouvait à genou et se tenait la tête des deux mains afin de lutter contre la douleur qui le saisissait aux tripes. L’illusion de celle-ci paraissait bien trop réelle pour qu’il puisse la balayer par de vains refus. Les apparences de ces monstruosités fonctionnaient sur le même principe. Ces substances immatérielles, ses ombreux se fondaient dans la masse des humains avec une facilité déconcertante. Qui pouvait imaginer son voisin, son collègue de travail, sa petite amie, ou son meilleur pote hébergeant de redoutables entités dans leurs corps. Le monde, bien trop préoccupé par les aléas de l’existence, était loin de se douter qu’une grande majorité de sa population vivait en possession de ses créatures. De même que pour son calvaire, celui d’un enfant condamné à de longues années de pires tortures psychologiques par des Êtres inorganiques à la peau factice à cause de ses capacités à les percevoir. C’était tombé sur lui et il n’y pouvait rien.


Au mépris de son agonie, Alex se concentra de nouveau sur ses mantras. Son inconscient le reconnecta malgré lui à une période funeste de son adolescence ou, contraint de développer ses facultés mentales pour faire face aux redoutables pouvoirs psychiques des entités, il dut se forger une force intérieure et une rage de vivre hors du commun. Dix ans s’étaient écoulés depuis sa première découverte. Le grand brun qu’il était devenu à ce moment-là, avec ses épaules légèrement voûtées et son air affable, passait le clair de son temps à scanner secrètement son entourage grâce à ses facultés psychokinèses (déjà latent en lui depuis ses cinq ans, c’est ce qui lui avait permis de détecter ces bestioles dix ans plut tôt). Son attitude l’avait marginalisé et le vide s’était installé dans sa vie. Même sa compagne de l’époque, malgré leur amour réciproque, s’était éloignée de lui à cause de ses logorrhées verbales intenses qui le prenaient lorsqu’il se trouvait sous l’emprise de ces choses. Avant de le quitter, elle lui avait conseillé d’essayer des mantras pour canaliser ses crises. C’était ce qu’il avait fait. Il s’était lancé à fond dedans jusqu’à en développer une arme de protection efficace.

Ces monstres s’étaient intéressés à son endurance face à leurs sévices. Ils avaient cherché par tout les moyens à abattre chaque défense qu’il montait contre eux. Les jours, les mois et les années s’étaient succédé. Il s’était endurci et avait poursuivi son repérage des personnes infectées, les répertoriant soigneusement dans des notes en cas ou...

Ses souvenirs se dispersèrent sous des cris stridents issus d’un autre monde. Des hurlements à glacer d’effroi lui vrillèrent les tympans jusqu’au point de rupture. Ses nerfs flanchèrent lorsqu’il se sentit son esprit happé dans un vide abyssal sans lumière. Toujours à genou, il tremblait de tout son corps, mais continuait à réciter ses mantras, conscient qu’à la moindre interruption la mort viendrait l’emporter. À ce moment-là, rien ne compta plus au monde pour lui que ces quelques mots qui le raccrochaient aux vivants.


Après un temps qui lui parut durer une éternité, il reprit petit à petit le contrôle de ses pensées. Malgré ses connaissances acquises au fil des ans sur les techniques d’assauts de ses créatures, celle-ci fut la pire qu’il eut à subir. La lumière revint dans l’appartement par paliers successifs. Il se releva lentement, puis s’avança en frémissant jusqu’à la porte. À sa hauteur, il actionna avec fébrilité la poignée, mais celle-ci resta inerte. Bon sang ! Où est-ce que j’ai foutu les p.. de clés ? gémit-il, en proie à la panique. De nouveau, l’éclairage baissa peu à peu et tout son corps se mit à le démanger. Il fouilla frénétiquement ses poches de son blouson et de son pantalon sans résultat.


Alex lutta contre l’angoisse qui s’insinuait en lui tout en balayant du regard le dessus des meubles de la pièce. Il s’attendait à les voir posés sur l’un d’eux, mais ce ne fût pas le cas. Le brouillard mental reprenait son emprise sur sa volonté, obscurcissant de nouveau son champ de vision. Alors en ultime recours, il se força à visualiser la dernière fois où il disposa de ses clés.

— Sors de ma tête ! cria-t-il brusquement. Une silhouette sombre tangible se dessina soudain en face lui, suivie d’un bourdonnement monstrueux dans ses oreilles. En dépit de ses injonctions, celle-ci continua de grandir en volume et en hauteur sous ses yeux effarés, accompagnés de l’horrible bruit dans son crâne. Il se concentra de toute ses forces et focalisa son attention dans un point précis de son esprit qu’il savait hors de portée des tentacules psychiques des entités. Il s’arc-bouta sur ses jambes, prit une profonde respiration et mobilisa toute sa volonté en un chapelet de litanie qu’il projeta avec véhémence sur l’ectoplasme jusqu’à la voir manifester des signes de faiblesse. Ce fut le cas au bout de quelques secondes terrifiantes. Il en profita aussitôt pour fouiller son sac malgré l’obscurité où il se trouvait. Des bruits familiers tintèrent dans l’une des poches à rabat. Tournant le dos à la chose qui reprenait consistance, Alex les saisit à la hâte, ouvrit la porte et quitta son appart à toute allure.


Une fois dans le couloir, il se dirigea en direction de l’escalier de secours sans oser se retourner. Le corridor, éclairer par des rangées de néons antiques lui apparut soudain plus long sous l’effet de l’adrénaline (Alex était persuadé que les entités lui collaient au derrière). La sortie d’urgence était dépourvue de serrure. Il l’ouvrit et descendit les marches à grandes enjambées jusqu’au rez-de-chaussée, frôlant à chaque instant la chute dans sa précipitation.


Il arriva à la réception en trombe, le visage en sueur. Le gardien, surpris, l’observa d’un air inquiétant.
— Bonne soirée, Monsieur !

— À vous aussi ! répondit Alex le plus naturellement possible, évitant son regard et celui de l’ombre présente derrière son dos. Il poussa le portail d’entrée et se retira dans l’avenue éclairée à la recherche d’un autre endroit où loger.


Notes d’un carnet d’Alex :


Loin de tous regards, dans des endroits obscurs, des entités se réunissent depuis l’aube des temps. Leurs buts, asservir l’humain sans qu’elle s’en rende compte par des procédés inconnus en profitant de l’ignorance des masses. Ils s’infiltrent depuis des générations dans toutes les couches de la civilisation, repérant les nouveau-nés présentant les signes adéquats, pour ensuite les incorporer à l’insu de leurs parents. L’enfant grandit sans se douter de ce qu’il porte en lui, et qu’il subira toute sa vie.

Seule une minorité se rendra compte, grâce à leur volonté et leur ouverture d’esprit, que leur destin est régie par une force qui œuvre à leur insu. Les autres vivront une destinée programmée et se livreront à des exactions sur d’autres aux dépens d’eux-mêmes dans un monde ou des enveloppes sans conscience propres gesticulent frénétiquement tels des pantins. Les sociétés étant elles-mêmes soumises depuis leur création aux mains de ces entités.

Pauvre humanité asservie, endormie, privée de son legs. Les plus chanceux trouveront les moyens d’extraire ou du moins combattre ces choses en eux. Ils se retrouveront alors isolés, car personne ne se risquera à les écouter ou les croire. Leur lutte se déroulera dans la solitude sauf s’ils rencontrent d’autres comme eux.

C’est ce que je m’efforce de faire, moi, Alex.
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