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Ohne Sieger / Sans vainqueur

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Aubry Françon

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Grâce à une écriture maîtrisée et la connaissance historique évidente de l'auteur, cette oeuvre évite avec brio tous les écueils possibles ...

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Le xx février 1916, 

Ma chère petite Graüben,

Je griffonne ces quelques lignes sur le joli calepin que tu m’as offert avant mon départ. Tu ne les découvriras qu’à mon retour car il nous faut éviter toute fuite permettant à l’ennemi de soupçonner nos desseins pour les jours à venir. Malgré le froid et la rudesse de nos conditions de vie, je demeure résolument optimiste. Le General der Infanterie Falkenhayn est un stratège hors pair et je ne donne pas cher de la peau de nos adversaires. Figure-toi que le Kronprinz en personne est venu hier passer les troupes en revue. Quelle fière allure il avait avec son uniforme de hussard et quel redoutable commandant il fera au cœur des combats ! Il nous a assuré du soutien inconditionnel du Kaiser et de la nation tout entière. Ah, si tu pouvais me voir avec mon Stahlhelm, nul doute que tu me trouverais flamboyant et majestueux, bien loin du juvénile garçon que tu connais et qui aimerait tant te couvrir de baisers.

Nous sommes cantonnés à quelques dizaines de mètres des lignes françaises, près d’une cité nommée Verdun. Je ne doute pas que nous nous en rendrons maîtres très rapidement pour ensuite foncer sur Paris où j’ai bien l’intention de faire quelques emplettes pour toi, ma douce.

Je dois te confesser que mon enthousiasme vacille parfois à l’écoute des récits des « anciens », de ceux qui ont connu la Marne et l’Aisne. Loin des oreilles des officiers, ils dénigrent ma supposée candeur, mon patriotisme forcené et parlent d’une sale guerre qui n’en finira jamais. Je me méfie également de ces Alsaciens qui parfois se chuchotent des mots en français.

Qu’il me tarde de te serrer dans mes bras, ceux d’un vainqueur, ma belle Graüben.

Ton Gunther

***

La bise glaciale s’infiltrait sournoisement par tous les interstices de la casemate de fortune. Imperturbable, penché sur sa table de travail, l’homme rédigeait une lettre d’une écriture fluide, racée et déterminée. Pas même un léger frisson ne le saisissait lorsque d’hurlants courants d’air faisaient trembloter la flamme de la chandelle qui, seule, éclairait son rustique bureau. Il reposa précautionneusement son porte-plume non sans l’avoir, au préalable, égoutté dans un minuscule encrier en porcelaine. Sans bruit, il se leva et fixa son regard perçant au travers d’une fente dans la cloison plus large que les autres. Au travers des lattes de bois disjointes, un horizon forestier morne et enneigé se dévoila à ses yeux. L’haleine fraiche du dehors lui fouetta le visage mais il conserva un stoïcisme de marbre. Il se retourna et, en un geste mûrement réfléchi, retira de sa main, non sans difficulté, son alliance pour la déposer délicatement sur la missive qu’il venait d’achever. À cet instant, il perçut quelques légers coups sur la porte de l’abri. D’une voix grave, il répondit : « Entrez ! »

L’aide de camp pénétra dans l’exigu espace, se figea pour effectuer un impeccable salut militaire qui détonait quelque peu avec l’état pitoyable de sa tenue, maculée de boue et rapiécée en plusieurs endroits. D’un signe de tête, son supérieur lui intima l’ordre de se mettre en position de repos avant de prendre la parole, désignant du doigt la feuille de papier sur laquelle reposait sa bague de mariage :
— Vous ferez porter ceci à madame mon épouse.
— Mais, mon colonel…
— C’est ainsi et je sais que les circonstances l’imposent.

Puis après un temps de flottement, il asséna un : « Venez avec moi ! »

L’officier et son subalterne sortirent du frêle bâtiment. Leurs pieds crissaient sur le sol gelé et des volutes de vapeur enveloppaient leurs traits à chaque expiration. Ils s’arrêtèrent sur une petite éminence, se statufiant l’un et l’autre face à un labyrinthique enchevêtrement d’arbres, de futaies et de taillis qui s’étalait à perte de vue. Le colonel entama alors un court mais intense monologue :
— Ils sont là, à quelques centaines de pas tout au plus, au-delà de cette trompeuse barrière végétale, de ce sombre bois des Caures. Nous ne les voyons pas mais nous pouvons ressentir leur présence, leur affairement, la conjugaison de leurs souffles haletants prêts à s’unir pour ne former plus qu’un, ouragan fantastique qui nous balayera comme des fétus de paille. Des fétus, oui, mais coriaces, qui s’agrippent aux vêtements, qui irritent, qui agacent, qui désarçonnent et désorganisent parce que pour s’en débarrasser, il faut s’épousseter, se découvrir, abattre ses cartes. De coriaces fétus, c’est ce que nous sommes et c’est ce que nous serons.

Marquant une faible hésitation, son compagnon se hasarda néanmoins à formuler :
— Les renforts arrivent, mon colonel. Le généralissime Joffre a enfin consenti à…
— Fichu et entêté Joffre ! s’emporta son interlocuteur dans un accès de hargne pourtant peu conventionnel chez lui. « C’est de la Somme que viendra l’offensive » répète Joffre jusqu’à satiété, engoncé dans ses convictions maladives. « De la Somme, de la Somme, de la Somme et de nulle part ailleurs ! » hurle-t-il à qui mieux mieux. « Près de la Meuse, vous dites ? » s’indignait-il à la suite de mes alertes. « Vous n’y songez pas ! Les boches sont moins malins que vous ne le pensez ! » Il n’a ainsi eu que mépris pour mes avertissements maintes et maintes fois réitérés. Comment ! Un écrivaillon pour adolescents, un militaire en même temps politicard qui ose se ceindre de son écharpe tricolore de député pour plaider sa cause, prétendument celle de la survie de notre pays et remettre en question le grand Joffre ! Quel crime de lèse-majesté ! Et nous voilà au pied du mur ! Ah, qu’il est aisé de fomenter des plans audacieux quand on est au quartier général, à Chantilly, loin de la fureur et des bombes !

Tandis que son vis-à-vis s’apprêtait à s’exprimer, un adjudant fit son apparition :
— Mon colonel, les défenses ont été préparées selon vos instructions. Nous avons fait au mieux de nos moyens. Vos hommes vous attendent, mon colonel.
— Bien. Je vais leur parler.

***

Le 22 février 1916, 

Ma chérie, mon adorable Graüben,

Je souhaite de tout mon cœur que ces mots te parviennent, d’une manière ou d’une autre. Je crains que cela ne soit la dernière fois que je noircis de mon crayon le blanc des pages de mon précieux carnet.

L’offensive a commencé. Nos canons ont inlassablement pilonné les lignes ennemies durant des heures, les ont noyées sous des tonnes et des tonnes d’obus. Et pourtant… Au signal de l’assaut, quelle ne fut pas notre surprise de les voir là, émerger d’un trou, d’un fossé, ici surgir d’un bosquet ou d’un boyau. Ils sont sales, dépenaillés, leurs barbes hirsutes leur donnent un abominable aspect d’outre-tombe. Mais, ils sont debout et ils résistent avec un acharnement inouï.

Dans la précipitation, on m’a confié une nouvelle arme terrifiante. Il s’agit d’un lance-flamme. Je m’en sers pour débusquer les soldats français qui se camouflent. Les cris de douleur de mes adversaires brûlés vifs, qu’en dépit de ma colère je renâcle à haïr de toute mon âme, résonnent encore et encore dans ma tête. Et l’odeur ! Ce mélange de pétrole et de chair grillée qui m’imprègne jusqu’aux os, comme si les miasmes des corps suppliciés s’insinuaient en moi par tous les pores de la peau. Nous ne sommes plus que des golems qui massacrons aveuglément la vie tout en craignant pour la leur, qui évoluons dans un univers de cauchemar où la terre est jonchée d’amas de débris humains, où le ciel est chargé de poudre et de cendres incandescentes, où les hommes encore valides ne sont plus que des automates errants et désincarnés…

Adieu mon amour ! J’aurais tant aimé te rendre heureuse.

Ton Gunther

***

Allongés en chiens de fusils, les deux cadavres se faisaient face, sidérés sur place par la mitraille allemande ou française, ou les deux. Quelle importance désormais ? Les deux paires de prunelles paraissaient inextricablement plongées l’une dans l’autre. Un lien mystérieux semblait avoir uni, dans les ultimes moments de leurs existences respectives, ces deux êtres que tout séparait a priori, à commencer par leurs uniformes. La rumeur sourde des explosions ponctuait continuellement cette muette conversation qui se jouait des affres d’un monde renié par les dieux.

L’arme au poing, deux sturmtruppen émergèrent prudemment de derrière une butte. Après une brève inspection des alentours, l’un deux s’arrêta contre l’un des rares arbres encore intacts pour y uriner copieusement tandis que l’autre daignait jeter un œil sur les deux dépouilles, vision d’une effrayante banalité pour ce déjà vétéran.

— Eh Hans ! Ces deux-là sont en train de nous signer un bel armistice !
— Un peu de respect pour les tués, Friedrich.
— En tous cas, l’officier français savait qu’il allait au trépas.
— Qu’est-ce qui te fait croire ça ? rétorqua le dénommé Hans qui, la vessie soulagée, vint se placer à côté de son camarade en pleine contemplation de la macabre scène.
— La marque récente laissée sur son annulaire gauche. Il a délibérément retiré son anneau nuptial avant l’offensive.
— Quant à l’autre, ce n’était qu’un gamin. Tu lui pincerais le nez qu’il en sortirait du lait. Si ce n’est pas triste de sacrifier ainsi notre jeunesse prussienne.
— C’est pour la gloire du Kaiserreich et de notre empereur Guillaume ! On va la gagner cette foutue guerre !

Tout en écoutant son camarade débiter un pensum bien huilé, Hans se rapprocha de son jeune compatriote mortellement blessé. Soulevant sa paume, il y découvrit un cahier de cuir de belle facture qu’il empocha d’instinct. Puis, coupant abruptement la fiévreuse harangue du zélé Friedrich, il déclara : « Quelqu’un l’a déjà gagnée cette foutue guerre ! Elle se balade avec une faux et son appétit est insatiable. J’ai bien peur que nous la rencontrions très prochainement mon pauvre Friedrich, alors garde ton énergie pour ta survie. »

Dans le lointain, au tonnerre de l’artillerie succéda la clameur désespérée d’une charge d’infanterie ne laissant, dans l’intervalle, qu’un piètre répit à la nature et aux hommes.

 

__________

Ce récit est librement inspiré du destin du lieutenant-colonel Emile Driant, écrivain, député, militaire et de ses chasseurs qui, par leur résistance héroïque et leur sacrifice durant la première journée d’offensive allemande sur le bois des Caures, donnèrent le temps nécessaire à l’armée française pour contre-attaquer. Ce fut le début de la bataille de Verdun, l’une des plus sanglantes de toute l’histoire de l’humanité. 

PRIX

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RAC · il y a
Un récit poignant. On y croit. Souvenirs & regrets.
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Aubry Françon · il y a
Merci !
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Patrick Gibon · il y a
un récit hallucinant et bouleversant d'humanité pour ce carnage impérialiste et purement produit du sang caillé des vampires KKpitalistes qui n'eurent aucun problème, comme toujours, comme maintenant encore pour envoyer dans le noir charbon des braises rouges de l'enfer toute une jeunesse étripée! du grand art que votre récit!
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Aubry Françon · il y a
Merci Patrick. J'avais lu des récits des combats au sein du fort de Douaumont, les combattants avaient de l'eau jusqu'à la taille, baignaient dans leurs excréments et se frayaient un chemin à coups de baïonnette. Je crois que ce qu'ont vécu ces pauvres garçons est juste inimaginable pour nous. On ne peut que l'approcher... Encore merci pour votre lecture.
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Pascal Gos · il y a
je rejoins Laurent sur son commentaire.
Aubry, Je vous invite à déguster mon hamburger de noël en lice pour la finale du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Aubry Françon · il y a
Merci Pascal !
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Laurent Martin · il y a
ouah, c'est d'une justesse historique impressionnante. Je suis amateur des histoires de la Grande Guerre, et j'apprécie quand ça parait cohérent et réaliste :)
bravo

si vous avez 5mn, j'ai également une histoire sur la Grande Guerre
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/scisor-sisters

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Aubry Françon · il y a
Merci Laurent.
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Silvie DAULY · il y a
Élégance de l'écriture, maîtrise du contexte historique, crédibilité des personnages et force des images, tout concourt à la magie de ce texte. On est littéralement catapulté dans la Grande Guerre. Quel talent, Aubry!
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Aubry Françon · il y a
Merci Silvie pour tous ces compliments.
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SakimaRomane · il y a
Magnifique et très maîtrisé...Bravo Aubry :)
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Aubry Françon · il y a
Merci !
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Teddy Soton · il y a
Vous êtes un vrai artiste je comprends la recommandation. Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien
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Aubry Françon · il y a
Merci Teddy. Bonne chance à vous.
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Teddy Soton · il y a
Merci
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Fabienne Liarsou · il y a
La guerre vue du camp adverse...
Né en 17 à Leidenstadt...
Goldman à réécouter. Je comprends la recommandation de Short. Belle soirée et à bientôt,

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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre visite Fabienne. Au plaisir de vous lire.
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Pascal Gos · il y a
Bravo et félicitation pour ce prix Aubry. Ce fut amplement mérité.
Peut-être aurez-vous le temps de relire "A cœur ouvert " en finale du concours DUDH.
Bonne année 2019

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Borodine Thomas · il y a
Je vous félicite! Vous méritez le prix. Bravo... Mais quel talent. Continue sur cette lancée. Je vous invite à encourager une jeune écrivain avec ce texte en concours
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-pere-noel-etranger

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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre visite.
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