Oh, sombre héros de la mer

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J'écris... je m'éparpille... les mots pétillent... et je frétille  [+]

- ... c’est par la mer que tout est arrivé, m’sieur le commissaire...
- Qu’est-ce que tu me racontes là ?
- Ben oui, c’est comme j’vous l’dis, c’est par la mer...
- ... que tout a commencé. Tu te répètes, vieux radoteur. Accouche.
- C’était l’été. J’m’en souviens comme si c’était hier, même que c’était un vendredi, jour du poisson. Avec les copains on allait voir la mer, vous voyez commissaire. C’était pas la misère, on mangeait des frites sur le port avant d’aller pêcher le merlu à la pointe du phare. Après, on allait draguer les filles sur la digue, on leur offrait des glaces à l’eau. Vous avez jamais dragué les filles du bord de mer, commissaire ?
- C’est pas tes oignons, Don Juan. Abrège un peu, sinon on n’est pas couchés.
- Ok, ok, chef, moi j’dis ça, j’dis rien. Ah, mais, attention, on y allait en douceur et profondeur, on leur montrait comment les albatros, vous savez ces vastes oiseaux des mers comme disent les poètes...
- Oh ! tu t’égares là !
- Ça va, ça va, j’dresse le tableau comme on dit. Y’en avait une, j’l’ai eue dans la peau tout d’suite celle-là. Elle avait le teint clair... elle avait de ces cheveux... si blonds, si longs... j’vous dis pas, on aurait dit une sirène. D’ailleurs, tout comme ses sœurs...
- Ses sœurs ? Elle avait des sœurs ? Dis-donc, c’est pas dans l’dossier ça.
- Ses sœurs les sirènes, voyons, commissaire. Si vous m’interrompez tout l’temps, vous n’allez rien y comprendre.
- C’est bon, c’est bon, vieux grigou, envoie la chanson.
- Donc, comme ses sœurs, elle préférait faire l’amour en mer, vous voyez commissaire ? Alors, on a largué les copains, on a attendu que la mer monte, on a emprunté un bateau...
- Emprunté, emprunté, dis plutôt que t’as volé un bateau!
- Oh ! Hé !, commissaire, c’était pas la misère mais j’étais pas Crésus non plus ! J’ai jamais volé, et puis c’était qu’un tout petit canot à moteur de rien du tout.
- Et le carburant, c’est toi qui l’as payé peut-être ?
- Oh, charriez pas commissaire...
- On verra ça plus tard, continue.
- On a choisi un coin tranquille, on a coupé l’moteur, on a jeté l’ancre, et on s’est fait la nuit américaine.
- Késako, la nuit américaine ?
- Z’allez jamais au ciné, commissaire ? Vous devriez, y font d’excellents polars... la nuit américaine c’est une technique qui consiste à...
- Accélère, accélère, j’ai pas toute la nuit devant moi !
- Vous vexez pas, chef, on peut pas tout savoir... Ouille ! Allez-y mollo, commissaire ! Bon... on a fait comme si la journée elle ressemblait à la nuit, quoi, on a fermé les yeux et on s’l’est fait sea, sex and sun... si vous voyez c’que j’veux dire....
- Et après tu lui as poussé la chansonnette, je parie. Tu lui as chanté quoi, la mer qu’on voit danser le long des golfes clairs ? Il était un petit navire ? Il y a le ciel ? Le soleil ? Quoi d’autre encore ?
- Z’êtes pas poète vous, commissaire.
- Je suis quoi à ton avis ? Allez, allez, on accélère.
- Je lui ai déclamés des vers, commissaire, des vrais : la mer est ton miroir, tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame...
- C’est de toi ça !!??
- C’est du Baudelaire.
- Du Baudelaire, du Baudelaire, tu m’en as tout l’air d’un beau d’l’air, toi.
- J’ai mes lettres, moi, Môssieur le Commissaire
- Et les miennes de lettres, j’te les mets où ?
- Z’êtes grossier, là, chef.
- Si j’veux. Bon, on reprend. Le sissexetsun, vous l’avez fait dedans ou dehors ?
- Dedans ou dehors quoi ?
- Baiser, vous l’avez fait dans ou hors de l’eau, couillon !
- Ben dans l’eau c’est mieux : plus légers que des bouchons on dansait sur les flots...
- C’est de qui ça encore, pas de toi j’parie...
- Z’avez raison, commissaire, c’est du Rimbaud.
- T’arrêtes un peu avec tes beaux par-ci, tes beaux par-là ? J’vais t’en donner des bobos, moi, tu vas voir.
- Z’êtes pas gentil, commiss...
- Quand je veux, vieux débris. Hé ! Tu sais que tu es un gros dégueulasse, toi ? Passe encore que les poissons pissent dans la mer, mais y forniquer, c’est un manque de respect total.
- Bah, c’est pas une goutte de plus dans la mer qui va la faire déborder quand même, commissaire.
- Et un corps plongé dans l’eau, ça fait quoi à ton avis ?
- ...
- Ça fait monter le niveau, Casanova. Allez, avoue que tu l’as noyée, ta Marie Galante, qu’on en finisse.
- C’est pas moi ! J’ai rien fait ! J’me tue à vous l’dire ! Elle est tombée, elle est jamais r’montée... j’vous assure, m’sieur l’commissaire...
- Pauvre moussaillon qui a perdu sa sirène, je vais te plaindre peut-être ! Elle est tombée comment, ta Marie ?
- Ben, quand on est r’monté dans le canot on a un peu chahuté, quoi. Moi j’aurais bien voulu encore un peu, mais elle, elle voulait plus, alors y’a eu du roulis, y’a eu du tangage, on s’est bousculés, elle a trébuché, elle est tombée, et pft !, elle a disparu. C’est pas d’ma faute, chef, c’est d’la faute à la mer.
- Pft... pft... C’est pas la femme qu’a pris la mer, c’est la mer qu’a pris la femme, c’est ça qu’tu m’dis ? Tu me prends pour qui là ?
- Ben pour un commissaire, m’sieur l’commissaire. Mais j’vous promets, j’ai sauté pour aller la chercher.
- Oh, sombre héros de la mer, tu vas me faire pleurer.
- J’vous l’jure m’sieur l’commissaire, c’est comme ça qu’ça s’est passé.... Vous savez c’que j’crois, chef ? C’est ses sœurs qui l’ont tirée par les pieds... hé ?
- Tu me fais quoi, là, les dents de la mer ? Et tu crois que je vais avaler tes couleuvres et toute la mer avec ?
- Loin de moi cette idée commissaire. Et puis d’abord y’a pas d’couleuvres dans la mer. Y’a des merlus, pour sûr, j’ai été pêcheur en mer dans ma jeunesse, moi, m’sieur l’commissaire, je sais d’quoi j’cause.
- Mais c’est qu’il me prendrait pour un marin d’eau douce, le bachibouzouk cacochyme. Trêve de plaisanterie, qu’est-ce que tu as fait ensuite, à part jouer les sauveteurs en mer ?
- Ben j’suis rentré, tiens. J’ai ram’né l’canot à bon port. Vous voyez bien que j’suis pas un voleur, m’sieur l’commissaire.
- Et t’es allé te coucher, comme si de rien n’était. Sauf que le lendemain, à marée basse, ta sirène, on l’a découverte sur la grève. Et elle était pas belle à voir.
- ...
- Ça te cloue le bec, hein.
- Ben...
- Comme tu dis, ben... Tu veux que je te dise, vieille canaille ? Ta gonzesse, tu t’en es débarrassé une fois ta petite affaire terminée, et...
- C’est pas vrai ! J’ai rien fait ! C’est pas moi ! Sur la tête de ma mère !
- ...et t’as pris le large.
- Ben oui, c’te blague, j’ai eu peur, avec mon casier. Alors oui, j’ai pris la mer. Z’auriez fait quoi à ma place ?
- ...
- Et d’abord, tout ça, ça reste à prouver. Z’avez pas d’preuves.
- A ton avis ? Mais... dis-moi, qu’est-ce que tu as fabriqué pendant toutes ces années ? T’étais passé où ? En Amérique ?
- J’s’rais même allé plus loin si j’avais pu, mais z’allez rire, commissaire, vingt ans d’marine et j’ai eu l’mal de mer. J’ai échoué pas loin sur la côte et j’ai monté un p’tit commerce. Je peignais des sirènes sur des bouteilles, j’écrivais des poèmes, je les mettais dans les bouteilles, hop, un bouchon, les touristes les achetaient, en souvenir...
- ... pour ensuite les jeter à la mer, avec tes petites histoires. C’est comme ça qu’on t’a pincé, l’écrivaillon. Ton autobiographie en bouteille t’a trahi, fallait pas jouer les Goncourt. Mais, dis-moi, les remords, tu connais ? Et la honte ? Jamais ?
- Seulement quand la mer monte, m’sieur l’commissaire, seulement quand la mer monte.
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