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Oh… Pis… Assez ! (O-pi-acé)

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Raymond Vert

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FINALISTE
Sélection Public

Soirée

— Claudius, tu peux descendre la poubelle ?
— ...
— Claudius ! La poubelle !
— Oui, deux minutes. Je finis de regarder la météo.
— Tu m’as enregistré Joséphine ? Non mais, t’as vu ce qu’il dégringole dehors ?
— Oui Lily, mais fais moins de bruit avec la vaisselle, tu me saoules !... C’est bon, j’ai compris, je descends maintenant.
Claudius s’arc-boute difficilement pour récupérer le sac à ordures sous le placard de l’évier en marmonnant quelques sons peu aimables. Lily s’en moque. Elle hausse les épaules. Le vieux couple a ses rites et ses codes patinés par l’usure et l’ordinaire. Dans la descente, au premier étage, Claudius lâche un juron.
— Cette saloperie d’ampoule est encore grillée !
Prudemment, il aborde les dernières marches avant de retrouver un peu de lumière. La porte palière n’est pas fermée. Le vent se répand à l’intérieur comme un torrent puissant.
— Décidément tout va de traviole ce soir ! Ben voyons ! Bouquet final, toute la rue est dans le noir ! Mais qu’est-ce qu’ils font de leur journée, les types de l’éclairage ?
Pour se calmer, Claudius s’enivre un court moment des relents âcres de l’asphalte mouillé et regarde hébété les hallebardes tomber. Il referme la porte et s’assure que la bâtisse est maintenant bien verrouillée. Le local poubelle est au bout du couloir. Là au moins, on y voit clair. Le couvercle peine à joindre sur le conteneur. L’odeur est franchement écœurante. Avec un rictus de dégoût, il le soulève. La première chose qu’il voit le révulse. Une poupée chinoise le regarde. Enfin, pas toute la poupée, juste la tête... ! « Et pas en plastique toc made in China »... En vraie chair de jolie fille ! Son sac tombe à terre. Sa main droite exécute une arabesque improvisée, d’abord à plat sur sa bouche, puis tendue en direction de la poubelle et enfin pressée contre son cœur.
Claudius vascille, Claudius s’écroule. Claudius est mort.

Plus tard dans la nuit.

Police, pompiers, samu... Le cillement des gyrophares polychromes maquille la voirie ruisselante en dancefloor éphémère.
— Salut Jacques, c’est toi qui est d’astreinte ce soir ? Sale affaire, un mort et demi. C’est pas banal ! Un vieux et un échantillon de bombe viet !
— Mais comment tu peux... ? rétorque le lieutenant de police Mallard en secouant la tête. Pauvre môme ! Fais-moi plutôt évacuer tous ces parasites qui vont demain alimenter tout le quartier de ragots. Et le vieux, sa veuve est par là ?
— Oui, chez la concierge. Elle s’appelle Liliane Bouvier et son défunt mari, Claudius. C’est écrit derrière toi, sur la boîte aux lettres. Mais tu n’en tireras rien ce soir, les psychologues vont l’embarquer à l’hosto pour cette nuit au moins.
— Je vais quand même aller la voir, pour faire ce que tu as oublié.
— ...?
— Lui présenter les condoléances de la police et la prévenir en douceur que nous allons nous revoir bientôt.

Le lendemain

Le commissariat d’arrondissement ronronne malgré les événements tragiques de la veille. Mallard questionne à la volée.
— Alors, où en sommes-nous avec la rue des Docks ?
Ni Marceau ni Claire n’ont de véritables révélations concernant l’enquête. La jeune stagiaire se risque :
— C’est un peu tôt... Tout ce que l’on sait, c’est que le vieux est vraisemblablement mort d’une crise cardiaque à la vue de la décapitée. La victime est jeune, de type asiatique. Elle ne porte pas de percing, ni de bijoux d’oreilles. Les analyses ADN sont en cours, les appels à témoins sont lancés...
— En effet, c’est un peu mince. Tantôt, je me rends chez la veuve. Marceau, vous viendrez avec moi. Claire, restez là, pour réceptionner les analyses du labo.
À quinze heures, les deux fonctionnaires de police sonnent au domicile des Bouvier. Les yeux bouffis, Liliane, dans l’embrasure de la porte, porte encore les stigmates des émotions de la veille...
— Thé ?
— Thé. C’est très... Comment dire ?... Original, votre intérieur. Éventails, dragons, lanternes, vases Ming plus vrais que nature, un portrait de Mao, des bouddhas... Vous étiez collectionneurs avec votre mari ?
Pendant que Mallard converse, Marceau dissimule un sourire. La fin brutale du vieil homme est, pour lui, un paradoxe cocasse... Avoir amassé toute sa vie, tant de copies bon marché pour partir d’une crise cardiaque avec une authentique chinoise ! Un comble...
Il est interrompu dans ses pensées saugrenues par Liliane qui dépose sur la toile cirée épaisse et collante 3 tasses en porcelaine bleues décorées de guerriers mongols.
— Mon mari a fait la guerre d’Indochine, il en a ramené une vilaine blessure à la jambe et une passion étrange pour toutes ces horreurs bariolées.
— Vous saviez que votre mari était cardiaque ?
— Non, non, j’ignorais, promis. C’est important pour votre enquête ?... Et la tête dans la poubelle ? Quelle histoire... C’est effroyable...
La vieille dame a maintenant retrouvé un peu d’allant, ce qui n’est pas pour déplaire à l’inspecteur qui s’évite un interrogatoire délicat. Liliane parle, se raconte, au point qu’une heure plus tard, les deux hommes se trouvent un brin gênés d’avoir à demander de partir.
— J’ai beaucoup de compassion pour madame Bouvier.
— Moi aussi, inspecteur.
— Qu’est-ce qui vous fait sourire ?
— Je repense à l’appartement.
— Ah, oui, ça c’était à voir...
En prononçant ces mots Jacques Mallard s’arrête.
— Un problème ?
— Marceau, regardez le bar, là en face.
— Quoi? Chez Albert ?
— Oui, il n’y a rien qui vous interpelle ?
— ...?
— Regardez, dans la vitrine.
— Ha ! Étonnant, Claudius avait le même fournisseur sans doute.
— Allez venez, c’est moi qui rince.
L’ endroit est relativement sombre et presque désert. Seul un homme est attablé, de dos la silhouette paraît jeune. Derrière le comptoir, le grisonnant barman porte un t-shirt délavé avec une inscription « Le patron ne fait pas de cadeau ». Court mais explicite.
— Je vous sers ?
— Deux petits noirs corsés, merci. Dites-moi, elle est plutôt jolie votre lanterne chinoise dans votre vitrine.
— Ah oui, j’y tiens beaucoup. C’est un client qui me l’a donné. Il est mort hier. Tout le monde en parle. Vous n’êtes pas au courant ? Il a découvert une fille découpée dans sa poubelle... Crise cardiaque...
— Oui, nous savons, nous sommes chargés de l’enquête.
Le client de dos s’est retourné, élancé, élégant, ses yeux bridés ne laissent planer aucun doute sur ses origines. A l’encolure de sa chemise pointe un tatouage coloré très sophistiqué. Un petit homme rondouillard, un coutelas dans la main droite, fait son apparition au fond de la salle.
— Mon cuisinier, clame Albert.
— Et...? Et il est chinois ! dit machinalement Marceau.
Cette belle évidence déclenche une hilarité générale.
— Puis-je vous montrer la photo de la victime, peut-être la connaissez-vous ?
Les deux questions suspendent les rires illico.
Albert ne l’a jamais vu, ni dans le quartier, ni dans son bar et ajoute que c’est dommage...
Le jeune déclare :
— Je connais assez bien la communauté chinoise de la ville, son visage ne me dit rien. Je fais également partie d’une association étudiante « Le sud des nuages ». C’est un regroupement de jeunes principalement originaires de la province du Yunnan. Personnellement, je n’ai jamais croisé cette jolie fille à nos réunions. Je m’en souviendrai.
— Conné pas, conné pas... Pas bon, pas bon... Trop, trop triste, moi pleurer après, cacher ça, s’il plé, s’il plé !
Le cuistot visiblement très perturbé ne dira rien de plus.
L’après-midi décline, les deux fonctionnaires retrouvent Claire au poste.
— La rue des Docks, c’est Chinatown !
— Pardon ?
Marceau s’improvise narrateur. A défaut de faire bouger l’enquête, son récit argumenté apporte dans la bonne humeur un peu de légèreté à cette sordide affaire.
— Vous ne le trouvez pas un peu chelou, le cuisinier ?
— Claire, je crois vraiment que l’homme était bouleversé. La photo du légiste est quand même bien atroce. N’empêche, que vous avez peut-être raison, il faudrait creuser...Claire, vous ferez une très belle chèvre, dès demain. Marceau, renseignez-vous sur « Le sud des nuages ».
La jeune stagiaire peu au fait du jargon tire une tête de plusieurs pieds de long.
— Rien de sexiste, Claire, vous êtes inconnue au bar d’Albert. Vous irez déjeuner chez lui demain aux frais du contribuable, essayez d’en savoir un peu plus sur le cuisinier et faites nous part de votre ressenti.
— Merci pour votre confiance, chef.

Le sur-lendemain

A midi, l’animation dans le bar d’Albert tranche avec celle de la veille.
— C’est complet ! beugle le patron sans trop regarder qui vient d’entrer.
Alors Claire fait sa plus belle tête de smiley trop mignon :
— Dommage, votre bar est plutôt cool et ça ne m’aurait pas déplu comme cantine.
Étonné par cette douce voix et flatté de la spontanéité de la répartie, Albert scanne ce beau brin de fille de la tête au pied et se ravise :
— Il y a peut-être une solution, bouge pas princesse...
Albert revient tout sourire.
— J’ai un habitué qui accepte de partager sa table. Vous voyez le beau gosse là-bas qui fait un signe, si vous voulez, allez-y !
— Je vous en prie mademoiselle, installez-vous.
Le jeune chinois est poli. Un imposant tatouage s’échappe des manches de sa chemisette.
— Je m’appelle Chang. Je sais, c’est un peu cliché, mais c’est vraiment mon prénom.
— Claire, enchantée. Vous me sauvez mon déjeuner. Merci beaucoup, vraiment... Je suis étudiante en histoire de l’art... Vous venez souvent ici ?... C’est bon ?
— Le cuistot est chinois et son imagination est sans limite. Je l’ai vu tout à l’heure, il m’a expliqué le menu pour aujourd’hui. Je préfère ne rien vous dire...
Rires. Le courant passe entre les deux jeunes.
— Vous revenez demain Claire ? Ça me ferait plaisir de vous revoir.
Au commissariat, Mallard déguste maintenant le rapport de sa stagiaire.
— Donc, si j’ai bien compris, vous avez retrouvé notre jeune étudiant du Yunnan, vous n’avez pas trop avancé sur le cuisinier...
— Oh, si ! Sa cuisine est dégueu !
— OK, Claire, mais il va pourtant falloir y retourner demain.
— Tout le plaisir est pour moi ! Chang est plutôt de bonne compagnie.
Marceau revient du « Sud des nuages ».
— Que des gosses de riches, pas de boursiers mais des tronches bien pleines ! Notre belle tête de mort, a priori ne jouait pas dans leur cour. Pourtant quelque chose me dit que « l’enfant du ciel de chine » vu cet après-midi avec son borsalino rouge vissé sur le crâne me cache quelque chose.
— Un borsalino rouge ! Une nouvelle piste ? Suivez votre flair, Marceau...

Le sur-sur lendemain

— Claire, je peux être franc avec vous ? Je ne vous connais que depuis hier, mais sans le vouloir sûrement, vous m’avez charmé.
— Je ne suis pas complètement insensible à vos tatouages, Chang, rétorque Claire, outrageusement mutine.
Alors que Chang s’apprête à poser sa main sur celle de l’enjôleuse, le cuisinier s’approche de la table :
— Content voir jeunes gens beaucoup sentiment... Moi préparer pour vous spécialité : nouilles bolognaises avec pousses soja et champignons gluants. Très bon... Vous régaler.
Poliment, aux portes du fou rire, le couple remercie. Se ressaisissant, Claire un peu espiègle demande :
— Vous maîtrisez bien notre langue, il y a longtemps que vous êtes en France. Vous avez une famille, des enfants ?
— Pas bien moquer... pas bien. Moi pas bien parler. Mais pardonné... Toi très jolie gracieuse. Moi marié... plus quarante ans. J’ai que filles... et quatre nièces. Toutes mariées... Beaucoup enfants et neveux... Sauf une nièce partie, pas nouvelle... Mon frère malheureux.
Au commissariat, Marceau tourne en rond. Un petit vélo dans sa tête pédale sans fin après un borsalino rouge dans les bourrasques du « Sud des nuages ». Claire, triomphante, déballe avec une joie non dissimulée les dernières révélations du bar d’Albert.
— J’ai fini par faire parler le cuisinier. Il y a matière à pas mal nous occuper. Je crois bien également que j’ai pris Chang dans mes filets. Ça devient sérieux, je le revois demain, il m’a invité le soir pour une surprise...
Les deux hommes échangent un regard qui en dit long sur leur pensée.
Oubliant tout respect de la hiérarchie :
— Eh ho ! Ça va les matous, on est en 2015. Le boulot je le fais, le reste c’est privé. D’accord ?
— Claire, vous n’allez pas au restau demain à midi ?
— J’ai trouvé une excuse bidon. Les champignons gluants ont du mal à passer.

Quatre jours après le drame

— Tu sais, l’endroit où je vais t’emmener tout à l’heure doit rester secret. Claire, je peux avoir confiance en toi ?
— Tu ne manques pas d’air, tu me demandes ça alors que je suis dans ton lit ! Ne va surtout pas t’imaginer que je suis une fille facile ! Tu es vexant, petit chinois !
Rires partagés...
Pour une surprise, c’est une surprise ! Il est minuit moins le quart. Chang gare sa voiture devant le bar d’Albert. L’éclairage n’est toujours pas rétabli dans la rue.
— Alors ?
— ... ?
— Viens.
La rue des Docks est déserte. Claire a peur et le dit. Elle hésite à descendre.
— Confiance, il ne t’arrivera rien.
Elle oublie la romance et se rappelle qu’elle est flic et en mission.
— Du courage, petite Claire. Du courage ! se persuade-t-elle en silence.
Bras dessus, bras dessous, ils font le tour du bloc d’habitations pour se retrouver dans une rue parallèle. L’obscurité est quasi totale. Chang s’arrête devant un portail. Il l’ouvre et invite à le suivre. Claire emboîte le pas.
— Nous sommes chez Albert, mais derrière le bar, dans sa cour intérieure. Suis-moi, honey.
— La honey n’est pas rassurée, Chang !
— Rappelle-toi, aie confiance.
Une porte, puis une autre... Et là, le choc. Claire découvre avec ses beaux yeux de stagiaire de police un ancien abri de la dernière guerre transformé en fumerie d’opium.
— Pince-moi je rêve. J’ai l’impression de jouer dans un remake d’Emmanuelle.
— Tu veux essayer honey ?
Claire se sent pris au piège. Que lui conseillerait Mallard ? Réagir vite. Elle décide de ne pas éveiller les soupçons.
— Oui, mais alors juste une petite, toute petite... pour la honey.

Cinq jours après le drame

— Saviez-vous que la pupille des caprins est rectangulaire et horizontale, ce qui leur permet d’avoir un champ de vision plus large ? Votre chèvre, inspecteur, ne déroge pas à la règle. Quand Marceau disait que la rue des Docks, c’était Chinatown.... Eh bien il avait raison !
Devant Mallard médusé, Claire décrit la surprise que lui a réservé Chang.
— Beau job, fliquette. Tu iras loin. Tu y retournes ce soir et on te couvre.
Sans s’en rendre compte, Jacques l’a tutoyé pour la première fois. Claire ne s’en offusque pas et ne lui en fait aucun reproche.
Minuit, même lieu, même heure, le portail... Une porte s’ouvre sur le côté de la cour. Une lueur rougeâtre filtre vers l’extérieur. Un homme sort, tête baissée. Claire, interloquée, regarde Chang. Elle n’avait pas repéré le bâtiment la veille dans l’obscurité.
— La maison de madame Li et ses nièces, susure Chang à l’oreille de sa belle.
Dans la fumerie tout est calme, les clients de la veille planent en silence sur des mondes mouvants. Les graciles volutes de la nébuleuse diabolique saturent l’espace confiné.
— Police ! Personne ne bouge.
Claire commençait à trouver le temps long. Chang abasourdi sombre dans des abîmes d’incompréhension. Tout va très vite, un officier de police l’entraîne déjà au dehors. Claire fait mine de ne pas comprendre.
— Inimaginable, surréaliste, presque sous nos yeux...
Mallard, resté seul avec Claire, n’en revient toujours pas.
— Et la chèvre a peut-être un autre scoop. Allons rendre visite aux nièces de madame Li.
— Pardon ? Les nièces de madame Li... ? La famille du cuisinier ? Claire, vous m’épatez.
No lo so, chef. Pour savoir, le mieux est d’y aller sans traîner.
Andiamo subito !
Orienté par Claire, Mallard ouvre prudemment la porte de la maison au fond de la cour. Un long couloir se déroule devant eux. L’atmosphère est surchargée d’effluves d’encens. Le plafond et les murs sont laqués de rouge. Au mur, alternant avec quelques estampes suggestives, des lanternes flamboyantes à franges tentent d’éclairer l’épaisse moquette anthracite.
Au bout, il y a un escalier. Sur le premier palier une femme de dos porte un peignoir de soie avec un motif de dragon. Mallard franchit une marche. La femme se retourne...
— Madame Bouvier ?
Elle baisse les épaules et les paupières, déconfite et résignée.
— Je vous attendais inspecteur, vous pouvez m’appeler Madame Li.
Le petit groupe est installé dans une alcôve sur des sofas noirs.
— Ce que je vais vous dire risque de beaucoup vous surprendre, inspecteur. Commençons donc par le commencement. J’étais plutôt belle fille dans ma jeunesse. Quand j’ai rencontré Claudius, il rentrait d’Indochine, ce fut un vrai coup de foudre. Nous n’étions pas riches, mais on se débrouillait... Enfin, surtout Claudius, avec ses anciens frères d’armes, ils formaient une équipe prospère. La belle époque... Il ne me racontait pas tout mon Claudius, mais je savais que ses loisirs n’étaient pas toujours très honnêtes. Il n’y a jamais eu mort d’homme non plus. Je n’ai jamais vu un seul képi bleu à la maison, leurs affaires ne devaient pas être bien méchantes... Nous étions ce que l’on appelait un couple très libre.
Il avait des aventures, nous fréquentions des clubs... Enfin, vous voyez... L’idée nous est venue d’arrondir nos fin de mois en faisant venir des michetons à la maison. Pas vraiment de la prostitution organisée, juste quelques passes rémunérées, seulement avec des clients qui me plaisaient. Le temps a passé, je me suis lassée. Mes charmes ne faisaient plus le même effet, y compris pour mon Claudius. J’avais vieilli, je ne le collais plus et puis, bizarrement, j’étais bien dans mon cocon exotique. Une vie tranquille s’offrait à nous. Un jour, mon homme m’a annoncé que son « meilleur ami d’Indo » allait ouvrir un petit bar restaurant à côté de chez nous. Il y allait souvent. Quand il m’a annoncé qu’Albert avait trouvé une combine pour faire un peu de monnaie, j’ai tendu l’oreille mais je lui ai bien déconseillé de s’en mêler. Il ne m’a pas écouté. Pauvre Claudius ! Un soir, il est revenu avec une liasse de billets. J’ai cru d’abord à un braquage, mais à bientôt quatre-vingt balais, je ne le voyais pas trop dans ce registre. Il m’a expliqué qu’Albert avait fait la connaissance d’un jeune homme, Chang, le neveu d’un parrain d’une triade chinoise. Ils avaient installé une fumerie d’opium dans l’ancien abri de la dernière guerre. Les conduits d’aération bricolés et l’accès par l’arrière-cour étaient discrets. Chang apportait la came et les clients, Albert, une couverture et un refuge.
— Et le rôle de Claudius dans tout ça? demande Mallard.
— Aucun. Albert lui avait glissé la liasse de billet pour me convaincre d’accepter un autre projet.
— La maison close ?
— Exact, jeune fille. Vous comprenez vite, tout moi à votre âge. Chang faisait venir de jeunes chinoises hébergées dans des planques discrètes. A leur arrivée, il leur confisquait leur passeport. La plupart des gamines ne parlaient pas un mot de français. Toutes étaient désirables et affublées de petits noms d’oiseaux qui faisaient fantasmer ces messieurs : Neige sur le volcan, Pluie de jasmin, Flûte de jade, Splendeur du Mont Chauve... Depuis deux ans, la petite entreprise tournait bien... Avec moi aux commandes, Lily alias madame Li. Chang avait récemment confié à Claudius qu’il voulait offrir plus de choix aux clients. Il envisageait de recruter des européennes.
— Ha bon ? Et d’après-vous, comment s’y serait-il pris ?
— Jeune fille, je ne vous apprendrais pas qu’il était beau gosse et qu’il savait parler. Les femmes ne lui résistaient pas longtemps à ce qu’il paraît.
Claire rougit.
— Claudius de temps en temps venait goûter aux charmes de l’Orient. Ça ne me dérangeait pas plus qu’avant, d’autant que je lui avais fermé depuis belle lurette la porte intime de ma petite salle de jeux. Il avait une préférée, Pluie de Jasmin. Il se donnait du bon temps, je fermais les yeux. Jusqu’au jour où j’ai surpris une conversation. La petite chinoise comprenait à demi-mot les louanges de mon mari qui lui proposait juste de partager son pactole en lui promettant une vie de rêve au soleil. J’ai encaissé, je n’ai rien dit. J’en ai parlé à Chang. La suite vous la connaissez.
— La fille dans la poubelle... C’était Pluie de Jasmin ?
— Oui, inspecteur. Je vous ai menti chez moi, le lendemain du drame, j’avais peur... Je ne souhaitais pas ça, vous me croyez ? Moi je voulais juste, je ne sais pas, qu’on éloigne la fille, l’éliminer sans la tuer, ça ne devait pas se passer comme ça, je vous jure... Claudius a fini par s’en aller avec elle, j’espère qu’ils sont heureux tous les deux là-haut...
Liliane Bouvier s’effondre, se noie dans ses larmes. Claire la soutient affectueusement par les épaules et, réflexe humain, l’embrasse sur la joue.
— Je vous crois Liliane, mais vous allez devoir me suivre, dit Mallard.

Une semaine après le drame

Dans son bureau Mallard est maussade. Pourtant, l’enquête arrive en fin de parcours. Le meurtrier a avoué. Les filières de prostitution et de stupéfiants sont en passe d’être remontées. Mais il y a un manque qui égratigne toutes ses pensées : où est le corps de Pluie de Jasmin ? Le vaniteux Chang n’a rien confessé et lui a souhaité ironiquement bonne chance pour retrouver les restes de l’infortunée belle de nuit.

Épilogue

Quelques mois se sont écoulés depuis le drame de la rue des Docks. Sauf intervention diplomatique, Chang est à l’ombre pour plusieurs décennies, Albert comme Liliane, vu leurs âges, ont écopés de peines avec sursis, mais devront rendre compte au fisc. Le cuisinier, brave homme, n’avait rien à voir dans cette histoire, tous comme les membres du « Sud des nuages ». Jacques est revenu plusieurs fois sur les lieux. Aujourd’hui, encore, une indicible force l’entraîne. Le bar est fermé, le petit jardin dans l’arrière-cour n’est plus entretenu. Tout est silencieux. Comme d’habitude, il va franchir le portail et repartir contrarié. Il remarque un arbuste auquel il n’avait jamais prêté attention jusqu’à lors. Et pour cause, le végétal banal est devenu majestueux avec sa floraison parfumée. A peine dissimulée, comme un fanal, une petite lanterne chinoise gît sur le sol. L’inspecteur est ému, un léger sourire vient ponctuer un imperceptible rictus de plaisir. Il l’a retrouvée. La plante grimpante s’est parée d’une nuée de fleurs blanches. Un jasmin.

PRIX

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173

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Fleurdebretagne · il y a
Je découvre...j'aime beaucoup !
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Sapho des landes · il y a
J'ai beaucoup aimé
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Enèle- · il y a
Un bon polar. Le prix est terminé, mais je peux toujours aimer! mon vote
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Granydu57 · il y a
Un mini polar comme je les aiment. Mon vote.
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Raymond Vert · il y a
Merci pour la liste et le commentaire sympa...
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Raymond Vert · il y a
Ah ! Les correcteurs automatiques ! Je voulais écrire merci pour la visite... Trop de technologie, tue la spontanéité :-)
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Claude Moorea · il y a
Je viens juste de relire votre nouvelle pour laquelle je pensais avoir donné un vote. J'ai bien aimé votre petit polar. +1
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Raymond Vert · il y a
Merci Claude pour ce vote et surtout pour le commentaire. Je ne crois plus du tout à la collecte des votes à outrance. Ces fins de finale ressemble plus à Hunger Games qu'à un site d'écriture. Pour certains gagner à tout prix avec l'aide de leurs followers est plus important que le partage de leurs textes. J'avoue ne pas comprendre comment en une journée des scores enflent de 50 ou 100 votes alors qu'en temps normal, les mieux classés obtiennent au mieux 70 voix en 3 semaines. Pathétique... Merci encore de votre visite.
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Osolaris · il y a
Un bon moment de lecture, les personnages crèvent l'enquête ! on s'y croirait, j'aime !
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Raymond Vert · il y a
Merci pour votre visite. Votre souffleur de verre m'a enchanté...
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Blondinette · il y a
Enfin le temps de me pencher sur de la lecture ...belle chute, bien menée !
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Raymond Vert · il y a
Merci pour le commentaire et la visite. Le temps le plus important doit être consacré à ce (ceux) que l'on aime...
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Marc Heupage · il y a
Il y a du Henning Mankell là-dedans, un régal pour les soirées d'hiver!
Allez hop, un thé au jasmin pour oublier la pluie...

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Raymond Vert · il y a
Merci pour votre visite. Décidément sur ce site, il faut toujours avoir son Wikipedia à portée. C'est parfait j'apprends, je vais de suite à la page Henning Mankell. P.s. Chapeau, le pseudo !
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Pabauf · il y a
Belle histoire, l'intrigue et la chute sont bien menées. Je vote !
Si vous en avez le temps et si le coeur vous en dit je vous invite à venir jeter un oeil sur ma dernière production en compét : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/fin-d-enfance

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Raymond Vert · il y a
Merci, j'irai voir
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Jmj · il y a
Bravo Raymond. J'espère que tu ne seras pas aussi Poulidor! Bise JM
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Raymond Vert · il y a
Poulidor, c'est inespéré. Merci JMJ
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