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Oh ! Juste un verre...

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Jean Dallier

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Il dépose le journal, intrigué.
⎼ Mais... que fais-tu, Juliette ?
⎼ Moi ? Rien, papi... Je cherche Simba.
⎼ Simba ? C’est qui ?
⎼ Tu sais bien, le minou du voisin.
⎼ Quoi ! Cet horrible matou ! Que lui veux-tu encore ?
⎼ Il s’est enfui.
⎼ Il n’y a pas de mal à ça.
⎼ Non mais... il n’a pas fini de manger.
⎼ Manger quoi ?
Il plisse les yeux.
⎼ Pourquoi tiens-tu les deux mains derrière le dos ? Qu’est-ce que tu caches ?
L’enfant montre la main gauche.
⎼ Non, l’autre !
La fillette fait la moue.
⎼ C’est que... ce matin, Simba a chassé.
⎼ Et alors ?
⎼ Il a attrapé une souris.
⎼ Excellente chose ! Une de ces sales bestioles en moins qui risquent d’entrer dans le garde-manger.
⎼ Simba a joué avec lui.
⎼ Avec elle. Une souris, c’est féminin.
⎼ Comment tu sais ?
⎼ Parce que c’est comme ça. Ce qui compte en grammaire, c’est de savoir, pas de croire.
⎼ C’est quoi, la grammaire ?
⎼ Je t’expliquerai... Et alors ?
⎼ Eh bien, Simba, tu aurais dû voir comme il aimait ça. Je veux dire, jouer avec le... la souris. D’abord, il la laissait courir, puis il la rattrapait d’un coup de patte, la lâchait et...
⎼ Abrège, s’il te plaît !
⎼ Eh bien... finalement, la petite souris n’a plus voulu jouer.
Il fronce les sourcils.
⎼ Vas-tu me montrer ce que tu tiens dans ta main droite ?
La petite menotte apparaît, hésitante.
⎼ Oh ! Quelle horreur !
Entre le pouce et de l’index, l’enfant tient par le bout de la queue le petit cadavre à la tête sanguinolente d’une musaraigne.
⎼ Jette ça tout de suite ! Non, pas par terre ! Au fond du jardin, sur le tas de compost.
⎼ Mais papi, Simba n’a pas fini de manger ! Il va revenir et sera malheureux si...
⎼ J’ai dit : sur le compost ! Et vite !
La fillette hausse les épaules et s’éloigne vers le fond du jardin en trainant les pieds. L’homme soupire et se replonge dans la lecture du journal.
Après une dizaine de minutes, on sonne à la porte.
⎼ Juliette ! Veux-tu aller voir qui c’est ?
Pas de réponse.
⎼ Juliette !... Mais où es-tu ?
Il fouille des yeux le jardin.
⎼ Ah, les gosses ! Quand on a besoin d’eux...
Il replie le journal, se lève et va ouvrir la porte en façade. Un jeune homme se tient debout au pied des marches.
⎼ Oui, c’est pour quoi ?
⎼ J’ai un colis pour monsieur Pierret. C’est bien ici ?
⎼ Montrez-moi l’adresse... Ah, je vois ! Vous vous êtes trompé de direction. C’est dans le hameau voisin. Vous prenez la première rue à gauche et, après trois ou quatre cents mètres, vous traversez la grand-route et vous y êtes. Une petite maison blanche avec des volets verts. Vous ne pouvez-pas vous tromper.
⎼ Merci, m’sieur.
Il regarde le jeune homme s’engouffrer dans une camionnette rouge garée vingt mètres plus bas dans la rue et démarrer en trombe. Il jette un regard à gauche et à droite, puis referme la porte en maugréant. Où est encore passée cette gamine? Sûrement en train de faire une bêtise quelque part ! Il soupire et se rend dans la cuisine pour se faire un café. Il lance le percolateur et pendant que l’appareil crachote, il retourne jeter un coup d’œil par la vitre de la porte d’entrée. Toujours pas trace de l’enfant ! Il retourne dans le jardin. Elle n’y est pas non plus ! Inquiet, il sort dans la rue. Le voisin est occupé à décaper au chalumeau la grille en fer forgé de son jardinet avant.
⎼ Bonjour, Laurent. Tu n’aurais pas vu passer Juliette ?
L’homme lève la tête.
⎼ La petite. Si, il y a une dizaine de minutes. Elle m’a demandé où était Simba. C’est notre chat... Je lui ai dit qu’il dormait dans le salon et elle a eu l’air déçu. Elle est repartie... Tu sais, Vincent, tu devrais lui acheter une de ces petites bêtes. Un joli petit chaton. Elle en raffole tellement. Dommage que le mien soit un mâle, sans quoi...
Vincent ne l’écoute plus. Où diable a-t-elle encore été se fourrer ? Ce n’est vraiment pas une sinécure de s’occuper d’une gosse de cinq ans ! Si seulement sa femme pouvait rentrer des courses !
Tout à coup lui reviennent en mémoire les bribes d’une conversation avec Juliette quelques heures plus tôt.
⎼ Dis, papi, l’avait-elle interrompu dans sa lecture, je peux aller voir les bêtes dans le pré ?
⎼ Quelles bêtes... et quel pré ?
⎼ Tu sais bien... les grosses bêtes brunes.
⎼ Tu veux parler des vaches à l’entrée du village ?
⎼ Mais non, pas des vaches. C’est toi-même qui as dit l’autre jour que c’était des... comment c’était encore... un nom comme une grosse auto...
⎼ Ah ! Des limousines. Il s’agit bien de vaches, mais d’une race spéciale.
⎼ Ah bon !
Elle a eu l’air déçu.
⎼ Et si on allait les voir quand même ?
⎼ Tout à l’heure peut-être... si tu es sage.
Juliette s’était éloignée en sautillant.
Et si elle était partie toute seule regarder le troupeau ? Il retourne claquer la porte de la maison restée grande ouverte et se met en route. Il dépasse la dernière maison du village et suit une rue qui mène en ligne droite vers la grand-route et le hameau voisin. Tout à coup, il s’arrête. Au loin, une camionnette rouge est arrêtée. Mais dans une position curieuse ! On la dirait à moitié dans le fossé ! Il hâte le pas. En s’approchant, il constate qu’elle s’est encastrée dans le gros piquet en béton d’une clôture. Il se penche pour voir à l’intérieur et une sueur froide lui coule dans le dos. Le jeune homme au colis est effondré contre le volant ! La portière arrière droite est entrouverte. Sûrement à cause du choc !
Une voiture s’arrête sur la route.
⎼ Bonjour, Vincent, lance une voix joviale, tu fais une balade à pied ? Mais... que se passe-t-il ? Un accident ?
⎼ Je crois bien... Il faudrait...
⎼ Bon dieu ! Le pauvre type ! Il a l’air mal au point. J’ai mon portable. J’appelle une ambulance.
⎼ Oui... fais ça ! Excuse-moi, je suis pressé... je dois filer.
⎼ Vas-y, je vais attendre ici. Je me demande qui c’est, le jeune homme effondré sur le volant.
Vincent s’éloigne presque en courant. Il a le cœur qui bat à tout rompre. La nausée lui monte à la gorge. Il arrive au pré des vaches, mais pas trace de Juliette. Il n’ose pas revenir sur ses pas, repasser près de l’auto. Il bifurque dans un sentier entre deux haies qui le ramènera au village. Mais tout à coup, il a un haut le cœur et vomit. Il se redresse et s’essuie la bouche d’un revers de manche. Non, personne n’a rien vu ! Il se remet en route et rejoint sa maison par un long détour. En entrant dans la cuisine, il sursaute : Juliette est là, installée sur un tabouret, et elle grignote un biscuit.
⎼ Ah, te voilà, toi ! Je te cherche partout.
Sa voix est étrangement rauque. L’enfant dépose son biscuit. Elle a l’air ennuyé.
⎼ Je...j’ai été faire un petit tour.
⎼ Où ça ? Et pourquoi ne m’avoir rien dit ?
⎼ Parce que...
⎼ Parce que quoi ?
⎼ Ben.... tu lisais le journal... et puis... t’avais pas l’air commode. Alors, j’ai pensé que...
⎼ Bon, ça va... Tu es de retour saine et sauve, c’est l’essentiel.
⎼ C’est quoi saine et sauve ?
⎼ C’est quand on n’a pas de problèmes.
⎼ Tu n’es pas fâché alors ?
Vincent hausse les épaules, vide le café froid dans l’évier et se prépare une nouvelle tasse.
⎼ Alors, ma chérie, qu’est-ce que tu veux boire ?
Sa voix est presque joviale. Juliette lui jette un regard surpris.
⎼ Ben... je prendrais bien un verre de coca.
⎼ Du coca ! Tu sais bien que mamie n’aime pas que tu boives cette saleté.
⎼ Mais elle en boit elle-même !... Et puis, elle n’est pas là !
Elle a réponse à tout, cette gamine ! Vincent lui sert un verre, remplit sa tasse de café et prend place en face d’elle. Elle lui sourit d’un air complice.
⎼ Tu sais, lui dit-elle en poussant le sucrier dans sa direction, j’ai eu une aventure.
⎼ Ah oui ! Raconte.
⎼ Tu ne vas pas te fâcher, hein.
⎼ Me fâcher ! Mais pourquoi ?
⎼ Eh bien... voilà. Tout à l’heure, une auto s’est arrêtée devant la maison.
⎼ Une auto rouge ? Oui, je sais.
Il sent un frisson lui descendre le long de l’échine.
⎼ Pendant que le monsieur sonnait, je me suis glissée à l’arrière.
Son cœur fait un bond.
⎼ Dans la voiture ?
⎼ Ben oui. Il a démarré sans me voir. Je me suis relevé sur le siège arrière et ai mis la main sur son épaule. Il s’est retourné...
Oh non !
⎼... et il y a eu un boum... On s’est arrêté brusquement... Dis, papi, t’avais dit que t’allais pas te fâcher.
Vincent saisit sa tasse, mais sa main tremble si fort qu’il la redépose.
⎼ A cause du choc, j’ai glissé en dessous du siège avant. J’ai dû drôlement gigoter pour m’en sortir, tu sais ! Même que j’ai encore un peu mal ici à droite. Mais rien de grave.
Devant la pâleur soudaine de Vincent et son silence, elle fronce son petit front lisse.
⎼ Dis, papi, je continue ?
Vincent déglutit avec difficulté, mais réussit à hocher la tête.
⎼ Eh bien... comme le monsieur avait l’air de s’être endormi, j’ai ouvert la portière... Elle était un peu dure, mais j’ai quand même réussi à sortir. Je me suis glissé dehors et suis rentré à la maison à travers champs.
Une sirène retentit au loin.
⎼ Quelqu’un t’a vue ?
⎼ Non, je ne crois pas. Pourquoi tu demandes ça ? C’est important ?
⎼ Heu... non... enfin... je ne sais pas...
La fillette vide son verre.
⎼ Dis, papi je peux le dire à mamie ?
Il sent une main glacée lui serrer la nuque.
⎼ Non ! Surtout pas !
⎼ Oh, pour juste un verre de coca, un seul, elle ne sera pas fâchée !
Il secoue la tête, comme si une mouche l’importunait.
⎼ Tout compte fait... oui... pourquoi pas ?
Il saisit la tasse de café et la vide d’un trait.

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Joëlle Brethes · il y a
Noir comme la tasse de café, comme le coca cola... J'en suis encore toute ébaubie !
Bravo pour l'habile façon de nous faire comprendre tout un tas de choses à travers les diverses réactions de Papi !

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Jean Dallier · il y a
Merci pour ton enthousiasme !
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