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Offenses. (mythologie)

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L’été.
Il avait fait si chaud. Un été d’écrasement, qui attendit longtemps les orages. C’est cet été là qu’ils ont disparu. Il paraît que les sardiniers croisent encore leur bateau au large des côtes des Cordes. Et qu’il porte malheur. Mais on raconte tellement de choses.

De fortes fièvres.
Les hommes se sont rassemblés sur la place du village. Deux semaines que les pêcheurs avaient embarqué. Ils auraient dû rentrer depuis longtemps. Ils étaient tous très inquiets. Ils demandaient des réponses, que personne ne put leur donner. Du haut de mes sept ans je ne pouvais rien comprendre. Il y eu des cris, des rixes, ils étaient tous si agités que ma soeur se mit à pleurer. Puis quelqu’un nous dit qu’il ne fallait pas rester là, en plein soleil, qu’on allait attraper les fièvres. A voir leurs visages rouges et suants, je me suis dit qu’elles devaient être bien fortes, ces fièvres.

Le paysage.
Mère montait la colline chaque jour. Elle avançait si vite, relevant sa toga haut sur ses jambes, j’avais tant de mal à suivre. Une fois en haut elle me poussait à genoux et m’ordonnait «Prie ! Pour que ton père revienne ! Il faut prier !» mais tout ce que je pouvais faire c’était regarder l’horizon, ces nuages qui s’en allaient vers je ne sais où, si loin, trop loin, je ne pouvais pas voir si loin, alors je contemplais le village aux toits rosés, les cyprès le long de la route et les oliviers loin derrière, et je suppliais les dieux de voir la silhouette de mon père apparaître soudain au bout de la route. Cela n’arriva jamais.

La mer.
Elle nous nourrit. Et elle nous tue. Ils la voient comme ça, une force qu’il ne faut pas contrarier, qu’il convient de traiter avec le plus grand respect. Sinon elle se fâche. Alors ils lui offrent des fleurs. Quelquefois ils égorgent un homme sur le pont d’un navire pour la satisfaire. Mais même cela ne suffit pas. Presque deux ans après le naufrage mon oncle a voulu m’apprendre à nager. Mais je n’ai jamais pu aller où je n’ai pas pieds.

Un liquide jaune.
Un matin j’ai vu Quintus derrière la galère du gouverneur, il avait les jambes arquées et le laticlave relevé jusqu’aux aisselles. Il se soulageait contre la coque. L’urine venait frapper le bois et s’écoulait jusque dans les eaux du port. Je l’ai rejoins et j’ai pissé comme jamais. Personne ne sait ce qu’on a fait ce matin là, et on allait pas en parler : on avait offensé les dieux.

Chien.
Malice ? Ou autre chose de pire ? Le premier matelot a buté contre le pied du mousse qui lassé des brimades lui lance «Eh je ne suis pas ton chien ! » Il ne faut pas dire ça. Jamais. Maintenant ils sont tous à le regarder d’un air mauvais. Et crachent, et tournent, tapent sur le bastingage, se touchent la tête en murmurant des paroles incompréhensibles pour moi, juste un gamin.

La fugue.
Trois jours et quatre nuits. A prier au fond de la caverne. J’y avais mis toute mon âme. J’ai imploré le pardon des dieux. Mes frères ont fini par me retrouver. Ils étaient si en colère qu’ils m’ont frappé. Mère m’a giflé aussi. Je ne pouvais pas leur dire pour la galère du gouverneur, alors j’ai laissé croire que je m’étais enfui.

Robe jaune.
Hier matin j’ai trié les vêtements pour les pauvres. Dans le coffre de ma mère j’ai trouvé une stola jaune, dont je ne sais quoi faire. Nous ne pouvons ni la donner aux pauvres ni la faire teindre, ce serait du gâchis, d’autant que notre père lui en avait fait cadeau pour leur anniversaire de mariage. Je l’ai donnée à ma soeur, peut-être aura-t-elle l’occasion de la porter un jour. Mais d’ici là nous sommes toujours en deuil, alors elle restera tout de même au fond d’un coffre.

La rue.
La rumeur court de portes en portes, de fenêtres en escaliers, elle inonde la rue mot après mot. Et chaque syllabe vient gonfler la vague de bêtise et de peur. A chaque pas que nous faisons les gens se détournent, baissent la tête, et je suis sûr que dans notre dos il y en a qui ne se gênent pas pour faire pire. Parce que c’était Son bateau.

La pêche.
Malgré la mauvaise humeur ambiante la pêche reste bonne. Ils sont certes allés un peu loin, mais puisqu’aucune tempête ne menace autant revenir chargés jusqu’au pont. Ils entassent et entassent le plus de poissons possible dans les cales, les couvrent de sel, couche de poisson, couche de sel, couche de poisson, encore, et voilà l’allégresse revient avec les douleurs dans les muscles. Saine occupation qui leur lave la tête, et réjouit les coeurs.


Le café des palmes.
Ils étaient tous là avant de prendre la mer. Ils passent toujours leur dernier jour à terre ici, entre eux. Il y avait mon père, Salone, et cinq autres. Ils ont gravé leurs noms sur le mur du fond, le mur des disparus. Les grosses mains calleuses ont tracé ces lettres pour se souvenir des visages, mais il y en a tant qu’au fil des années il reste de moins en moins de place. Où allons nous mettre les autres ?

Le paradis.
Les voix qui s’élèvent oh ces voix ces merveilles, cette grâce dessous les flots, perdue la raison, perdue la direction, vogue en vain le bateau où les marins un à un se jettent dans les bras assassins de ces délicieuses dames, se croyant arrivés déjà dans l’au-delà.

Le tussilage.
Quelquefois quand le ciel est lourd, que la mer calme encore prépare le prochain naufrage il m’arrive de sentir l’odeur de la pipe de mon père. Son singulier mélange aux arômes de cannelle. Je frissonne et je tremble, et j’en parle à mes frères, nous regardons le large mais souvent bien trop tard. Ils sont déjà partis, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a plus qu’à attendre, et voir si cette fois Elle nous rendra leurs corps.

La tasse bleue.
J’ai cassé la tasse bleue. Je l’ai jetée contre le sol et j’ai crié sur ma mère. Assez de faire semblant. Assez d’attendre. Cela fait des mois. Il ne rentrera plus. Alors pourquoi faire semblant et continuer de mettre sa tasse sur la table ?

Les fourmis.
Je regarde passer les fourmis devant la porte, venues chercher de quoi nourrir leur colonie. Il suffirait d’un rien pour que je les écrase, j’en aurais presque envie. Jouer à être un dieu et les broyer sans un regret. Se venger sur ces bêtes. Se venger est si bête.

Sans os.
Ils reposent quelque part, mais c’est bien loin d’ici. Le grand prêtre Nimio n’a pas voulu qu’on dresse de sépultures. Il dit qu’il n’y peut rien, que c’est juste la loi. Point de corps à bénir, pas un os à enfouir. Et aussi que l’un d’entre nous a sans doute provoqué la colère divine. Il dit qu’il est temps qu’on paye.



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Alraune Tenbrinken  Commentaire de l'auteur · il y a
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Atoutva · il y a
Partout et de tout temps, il y a les choses qui se font et celles qui ne se font pas. Même si on ne sait pas pourquoi.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Surtout si on ne sait pas pourquoi ! Merci d'être passée et bonne soirée.
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Randolph · il y a
Bien construit je trouve, et toujours d'actualité !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci Randolph. Bonne journée.
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Randolph · il y a
Bonne journée également...
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Jarrié · il y a
Cette attente sans espoir qui paralyse la vie de tout un foyer.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Entre cette époque et aujourd'hui, ça ça n'a pas changé...
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Ginette Vijaya · il y a
Un alignement de croyances comme des stèles, des menhirs qui n'ont toujours pas révélé leurs secrets. J’essaye de les percer en lisant votre texte .
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Alraune Tenbrinken · il y a
Je reconnais qu'il n'est pas d'un abord facile, entre les superstitions des marins et les traditions romaines antiques...
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Patrick Gibon · il y a
un texte très décalé au rythme de scansions en percussion régulière, en pulsations hypnotiques.
j'apprécie dans tous tes textes, à quasi chaque fois, l'utilisation de mots peu usités mais qui collent parfaitement au récit, j'en ai déjà noté quelques uns que je ne connaissais pas (la fouine as tu deviné!, je les utiliserais peut-être un jour dans mes ouvrages, en catimini, rien que pour que tu les repères et me démasques à la face et au profil des shortiens, sur les avers et revers de Janus), ici surtout le toga en entrée de jeu qui t'indique derechef que tu es transtéléporté dans la Rome antique!
bel ouvrage, toutes mes voix (comme disent ceux qui veulent être vraiment sûr qu'ils avaient voté pour toi et qu'il fallait penser à prendre l'ascenseur vers les trous de vers de leur œuvres gêêêniâââles)... m'euh!... le congre de crabounet-maquereau queue je suis, y'avait qu'une voix ... mais tant mieux comme ça ma voie ne sera pas éraillée par les bosses des pavés romains!

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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci infiniment pour ces commentaires élogieux, surtout que ce texte a été refusé (trop ou pas assez quelque chose sans doute)... Quant aux mots que j'utilise, ils sont en libre service, alors surtout ne te gêne pas ! Bonne journée ;-)
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