7
min

Obsession chromatique

Image de Nixxon

Nixxon

13 lectures

2

L’attente était insupportable. J’étais assis dans ma voiture, moteur arrêté, les mains crispées sur le volant. Je commençais à réaliser ce que je m’apprêtais à faire. J’avais envie de hurler. Mais je risquais d’attirer l’attention. Je devenais fou. Est-ce que ça en valait la peine ? Comment avais-je pu en arriver là ?
Tout avait commencé quelques mois auparavant. J’étais directeur industriel du Laboratoire Villeneuve depuis quelques années. Edmond de Villeneuve avait été obligé de me prendre dans l’entreprise familiale après mon mariage avec sa fille Anaïs, suivi de la naissance de Camille. Mais il ne supportait pas mes origines modestes, et je savais qu’il me méprisait grandement.
Je devais faire un audit à cette époque-là, et par hasard j’avais croisé David Terral, un ancien copain de fac, qui avait créé son cabinet d’audit et qui m’avait convaincu de lui confier cette mission de quelques semaines au château de Peyreillans, le siège du Laboratoire.
Ce n’est que quelques jours après avoir reçu son rapport final que je découvris des anomalies dans les achats de matières premières. Quelqu’un avait subtilement réussi à faire sortir de l’argent pour payer des marchandises fictives. Il y en avait pour près de trois cents mille euros. Même si je n’avais aucune preuve, je savais que c’était David. En plus, cette ordure avait laissé des indices derrière lui qui m’accusaient directement. Et évidemment, il avait disparu...
La réaction la plus logique aurait été de prévenir la police, mais je ne pouvais pas. D’abord j’aurais eu du mal à prouver mon innocence, mais surtout mon beau-père aurait sauté sur l’occasion pour me virer et me bannir de la famille. J’aurais tout perdu. Mon travail, ma réputation, ma famille. Je n’aurais pas pu supporter le regard d’Anaïs, sentir sa déception, ou pire, son mépris... Ce n’était pas possible. Ca ne pouvait pas arriver !
Je fus donc obligé de dissimuler l’arnaque de cet enfoiré en truquant la comptabilité et en m’efforçant de laisser le moins de traces possibles.
Au bout de deux mois, je commençais à me détendre. Personne ne s’était rendu compte de l’escroquerie, et je ne désespérais pas de retrouver David pour qu’il me rembourse un jour.
Et puis ce matin-là tout bascula. Je rentrai à la maison en début d’après-midi après avoir passé toute la matinée à chercher des indices sur Terral. J’avais un mal de crâne épouvantable, et une seule envie, être seul et ne plus penser à tout ça. Je fus surpris de trouver Anaïs. Elle était associée dans un cabinet d’avocat à Cannes, et il était rare de la voir chez nous en pleine journée.
— Bonjour mon chéri, me dit-elle en m’embrassant. Qu’est-ce que tu fais là à cette heure-ci ? T’as une sale tête, ça ne va pas ?
— Et toi ? Pourquoi t’es là ?
— Je devais voir Papa au château ce matin, il avait besoin d’un petit conseil juridique. Je pensais te faire une surprise en passant te voir là-bas, mais tu n’y étais pas.
— J’étais chez un fournisseur, lui répondis-je en me servant un verre d’eau.
Je ne l’écoutais qu’à moitié. Je n’avais pas envie de discuter.
— Tiens, j’ai vu un truc bizarre tout à l’heure. En arrivant dans le couloir de ton service j’ai aperçu quelqu’un sortir de ton bureau...
Je me figeai.
— C’était qui ? lui demandai-je en essayant de masquer mon inquiétude.
— Je ne sais pas, une femme qui sortait avec un dossier dans les mains et qui avait l’air très pressée. Je crois qu’elle ne m’a pas vu et moi je n’ai pas eu le temps de voir qui c’était. En fait j’ai juste remarqué qu’elle portait un manteau rouge, enfin...
Un frisson glacé me parcourut le corps. Anaïs continuait à parler mais je ne l’entendais plus. Un manteau rouge... Ça ne pouvait être que Christelle Gaulthier. Elle avait compris. Forcément.
Cette garce me détestait. C’était ma responsable de production, et en raison de ses vingt ans d’ancienneté dans l’entreprise elle était persuadée qu’elle aurait dû avoir mon poste. J’étais certain qu’elle cherchait à me discréditer par tous les moyens. Et si elle découvrait tout ? Il fallait que je fasse quelque chose, je ne pouvais pas la laisser tout détruire.
Je sortis de ma torpeur, attrapai mes clés qui étaient posées sur la table et me dirigeai vers la porte.
— Alex ? Qu’est-ce que tu fais ? me demanda Anaïs, surprise.
— Je... je dois y aller. Un rendez-vous que j’avais oublié. Ne m’attends pas. Je rentrerai tard.
Et je sortis rapidement.
Je pris ma voiture et fonçai jusqu’à mon bureau. La porte n’était pas fermée à clé et l’écran de mon PC était allumé. Cette salope avait fouillé dans mon ordinateur. J’étais paniqué. Je n’arrivais plus à réfléchir. Il fallait pourtant agir. Je ne pouvais pas aller la voir tout de suite pour l’affronter directement. Il fallait que je sorte et que je me remette les idées en place.
Je retournai dans ma voiture et démarrai. Je passai ainsi une bonne partie de l’après-midi à rouler au hasard. Je mis un moment à retrouver mes esprits. Les premiers instants j’étais complètement désespéré. L’idée d’en finir m’effleura même furtivement. Je passais par tous les états. Je donnais des grands coups de poings sur mon tableau de bord en hurlant de rage, et quelques instants après pleurais en m’imaginant partir définitivement à l’autre bout du monde. Puis, en me calmant, je compris qu’il n’y avait pas cinquante solutions à mon problème. Je n’avais pas le choix. Un plan commençait donc à se structurer dans mon esprit pour empêcher Christelle Gaulthier de tout révéler. Il fallait faire vite.
Je repris ma voiture et me dirigeai vers un quartier de Nice le plus anonyme possible. Je ne mis pas longtemps à repérer un bar qui faisait également cybercafé. J’entrai et demandai au patron de me connecter sur une de ses machines. Christelle Gaulthier avait toujours fait passer son travail avant le reste, raison pour laquelle elle était toujours célibataire à quarante-quatre ans. Avec le physique qu’elle avait, les hommes ne devaient pas se bousculer dans sa vie. Il y a quelques temps, je l’avais entendu raconter à une collègue qu’elle s’était enfin décidée à s’inscrire sur un site de rencontres, puis elle lui avait donnée sa définition du prince charmant. Je connaissais donc le nom du site où elle était inscrite ainsi que ses goûts en matière d’homme.
Je me créai un compte qui correspondait en tout point à ce qu’elle aimait et entrai en contact avec elle. J’eus la bonne surprise d’avoir une réponse au bout de trois minutes à peine. Elle était tombée dans le piège. Nous échangions par messagerie depuis une petite demi-heure lorsqu’elle me proposa un rendez-vous le soir même. Cette conne était vraiment en manque. Mais ça m’arrangeait. Mon plan fonctionnait encore mieux que je ne l’espérais.
Je lui avais fixé rendez-vous à Roquelour, un petit village charmant dans les hauteurs, très peu fréquenté en cette période de l’année, avec une jolie place qui surplombait la vallée. C’est là qu’elle devait me retrouver.

Voilà pourquoi j’attendais dans ma voiture, pétrifié par la trouille. J’étais garé à cinq cents mètres de la place, le long de la route qui descendait vers le village. Ça ne faisait qu’une demi-heure que je poireautais mais je n’en pouvais plus. J’étais à deux doigts d’abandonner et de repartir, lorsque je la vis.
Je ne pouvais pas la manquer avec ce manteau rouge si remarquable. Elle était arrivée à pied et se tenait debout près du petit muret qui bordait la place du côté du ravin. Je ne pensais plus. Mon cerveau était en mode pilotage automatique. Sans même m’en rendre compte, j’avais démarré et je commençais à rouler vers la place. Je tremblais de partout, j’avais la tête complètement vide et mon regard était fixé sur cette forme rouge droit devant moi.
J’approchais... Soudain, juste avant d’arriver sur la place, mon pied appuya à fond sur l’accélérateur pour partir tout droit au lieu de suivre la route vers la droite. La voiture monta sur le trottoir et après un grand choc je vis la forme rouge éjectée au-dessus du parapet et basculer dans le vide.
J’avais freiné instinctivement juste après le choc et la voiture s’était arrêtée à quelques centimètres du muret. J’étais paralysé. Je restai plusieurs secondes ainsi, jusqu’à ce qu’un aboiement de chien me sorte de ma léthargie. Je regardai autour de moi. Personne. J’enclenchai la marche arrière et repartis à toute allure pour m’éloigner au plus vite de ce village.
Pour ne pas utiliser ma voiture, j’avais emprunté le 4x4 de Florimond, un vieux garde forestier que je connaissais. Il était hospitalisé depuis plusieurs semaines, et tout le monde savait où il cachait la clé de sa voiture. Je m’arrêtai devant la grange du vieux Florimond. Je sortis et fus aussitôt pris de violentes nausées. Après avoir vomi toutes mes tripes, je m’écroulai dans l’herbe et éclatai en sanglot.
— Putain Alex, c’est pas le moment de flancher !
J’essayai de me donner du courage. Ce n’était pas fini. Je devais ranger la voiture, vérifier que je n’avais pas laissé de traces et rentrer chez moi le plus discrètement possible.
Le lendemain, j’arrivai au bureau un peu avant sept heures. J’avais quitté la maison avant qu’Anaïs ne se lève, car je ne voulais pas la croiser. J’étais assis dans mon bureau, incapable de faire quoi que ce soit. Je me torturais l’esprit en essayant de penser aux indices que j’avais pu laisser. J’essayais de me persuader que je n’avais pas eu le choix, que c’était pour me protéger, pour nous protéger, Anaïs, Camille et moi. Et que c’était la meilleure solution...
On frappa à ma porte. Claudine, mon assistante, entra sans attendre ma réponse. Elle avait les yeux rougis.
— Monsieur Chauvet, c’est horrible, balbutia-t-elle.
Je sentis une décharge d’adrénaline me traverser le corps.
— Que se passe-t-il Claudine ?
— On vient d’apprendre une terrible nouvelle. Mademoiselle Gaulthier... Christelle... Elle est morte ! me dit-elle avant de fondre en larmes.
Je n’arrivais pas à croire que la nouvelle de sa mort soit déjà arrivée jusqu’ici. Je devais avoir l’air réellement choqué car Claudine se sentit obligée de me laisser et retourna vers son bureau en reniflant bruyamment.
Je n’eus pas le temps de me rasseoir que mon beau-père apparut dans l’embrasure de la porte. Il était suivi par un homme en blouson de cuir, assez grand, que je ne connaissais pas.
— Bonjour Alexandre, me dit Edmond avec un air encore plus froid que d’habitude. J’ai appris pour Mademoiselle Gaulthier et je me doute que ce n’est pas le bon moment, cependant il y a là l’inspecteur Borowski de la brigade financière de Nice qui souhaiterait vous parler.
— Effectivement, reprit le flic, une source au sein même de l’entreprise nous a signalé des mouvements financiers suspects. Nous aurions des questions à vous poser à ce sujet Monsieur Chauvet. Veuillez me suivre s’il vous plait.
J’avais l’impression d’avoir pris un énorme coup dans l’estomac. Je n’arrivais plus à respirer. Comment était-ce possible ? Comment Christelle Gaulthier avait-elle eu le temps de parler à la Brigade financière ? Je ne comprenais pas...
Je m’apprêtais à suivre l’inspecteur Borowski qui s’écarta de la porte pour me laisser passer. J’aperçus alors au bout du couloir une femme qui me fixait avec un regard noir, plein de mépris. C’était Pauline Albertini, la petite comptable si discrète qui était arrivée l’année dernière à peine diplômée. Je ne comprenais pas trop ce qu’elle faisait là debout, immobile, vêtue de son manteau vert. Et là, je fus comme foudroyé sur place. Une voix commençait à résonner dans ma tête. C’était la phrase qu’Anaïs avait prononcée la veille et que je n’avais pas écoutée. Mais que mon cerveau avait enregistrée : « Une femme qui sortait avec un dossier dans les mains et qui avait l’air très pressée. Je crois qu’elle ne m’a pas vu et moi je n’ai pas eu le temps de voir qui c’était. En fait j’ai juste remarqué qu’elle portait un manteau rouge, enfin je crois, parce que tu sais bien qu’avec mon daltonisme je ne suis jamais très sûre des couleurs... ».

2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Jean hubert
Jean hubert · il y a
Merci. L'intrigue est sympa.
·
Image de Nixxon
Nixxon · il y a
Merci Jean Hubert d'avoir pris le temps de lire mon texte.
·