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Obsession

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Bruno Malivert

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Obsession

 

 

 

 

 

Je me souviens très bien de cet air-là et des paroles qui vont avec. Je ne l’ai jamais oublié. Je n’oublie jamais rien. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment faire taire cette voix qui me harcèle avec cette ritournelle qui s’incruste et me ronge pire qu’un acide ?

J’aimerais tellement hurler que cet air ne me dit rien, juste pour me leurrer et me donner l’illusion que ce n’est justement qu’une illusion.

Je gémis intérieurement à la pensée de l’inévitable à venir.

 

*

 

Mes lèvres sont trop sèches pour sortir le moindre son ; je gonfle et regonfle mes joues sans réussir à émettre autre chose qu’une série de vents. Soudain une vive douleur m’arrache une grimace. J’ai subitement la respiration coupée, chavire et m’écroule au sol.

Le malaise passé, je reprends peu à peu mon souffle. Je n’ose imaginer la tête que je dois avoir à cette minute. Une tête à ne pas mettre dehors, une tête à ne plus tromper son monde. Je me ressaisis en me fustigeant de me laisser aller à de si sombres pensées.

Est-ce la même personne que j’aperçois dans le miroir de mon trouble incessant ? Ce que j’y vois m’interpelle. Un rictus que je ne connais que trop grimace mon visage, je sens monter en moi mon irrépressible pulsion. Il n’y a rien qui ne puisse l’apaiser. À moins que...

– Chante ! Ou plutôt, siffle. Siffle, mon ami ! me susurre une petite voix. Va au gré de l’écho de cette musique qui assourdit tes tympans. 

Quel que soit le temps, qu’il vente, qu’il pleuve ou fasse soleil, lorsque les battements de mon cœur accélèrent et que ces voix frappent à coup de violentes migraines à la porte de ma pauvre cervelle, j’enfile mon pardessus hors de saison, visse mon feutre d’un autre âge et sors de ma bonbonnière nichée dans une arrière-cour de la rue Saint-Florentin.

J’ai juste le temps de me fondre dans la pénombre de la porte cochère à l’instant de sortir dans la rue. Une fois de plus, le trottoir opposé est monopolisé par la concierge de l’immeuble d’en face et de son aréopage d’habituelles pipelettes. Regarde-t-elle dans ma direction ? Hors de question de prendre le risque qu’elle me surprenne. Pourquoi servirais-je la soupe à cette créature qui a la prétention de chanter à la ronde que rien de ce qui se passe dans son quartier ne lui est étranger !

Combien de temps vais-je encore pouvoir supporter la torture infligée à mon crâne ? Siffler, siffler toujours ce même air. En fredonner les paroles. Peut-être alors y trouverai-je quelque soulagement en attendant que ces poules cancanières vaquent à leurs occupations matinales.

Enfin la voie est libre ! Je jette un œil à ma montre oignon – une folie dont j’ai fait réparer le cylindre à prix d’or après l’avoir récupérée lors de mes pérégrinations. Depuis, je ne m’en sépare plus : jour et nuit, et pire encore.

Il est tard, très tard ! Je fulmine, je vais rater mon rendez-vous... La sueur me perle au front. La douleur se fait plus vive, je relève le col de mon manteau et me mords les lèvres en prenant subitement conscience que je chante à haute voix au beau milieu de la rue. J’enfonce un petit peu plus mes mains dans mes poches, serre jusqu’à blanchir mes phalanges le manche en corne ouvragé du cran d’arrêt qui se trouve dans l’une d’elles. J’active le pas. Quitter au plus vite ce quartier. Filer, filer ventre à terre avant que l’on ne me remarque, si ce n’est déjà fait.

Je marche, marche les yeux brouillards comme dans un rêve. Je me surprends le nez devant la vitrine d’une boulangerie à détailler l’achalandage de confiseries qui jouxte l’étal de viennoiseries. Soudain, mon souffle s’emballe : je viens de les apercevoir dans le reflet de la vitrine. Elles sont deux et traversent le carrefour, juste dans mon dos. Bouche ouverte, j’halète comme un petit chien : tentative dérisoire de contenir le flot qui, je le sais, ne va tarder à me submerger. Je ferme les yeux une poignée de secondes. J’étouffe un cri : ce bref moment a suffi pour qu’elles disparaissent. Je pivote sur moi-même. J’ai envie – Dieu que n’en ai-je le pouvoir ? – de plonger mes doigts à l’intérieur de ma boîte crânienne pour en extirper les voix qui me cisaillent la cervelle. Courir, courir ; mais dans quelle direction ? Je prends la première rue qui s’offre à moi. Je ne les vois toujours pas, je me sens défaillir. Mais n’est-ce pas l’une d’entre elles que je devine droit devant ? La chance – faut-il l’appeler ainsi ? – est avec moi. Il y a plusieurs baraques foraines installées sur le bord du trottoir. Je sens déjà les odeurs de beignets frits, de gaufres et de barbes à papa.

Je n’en crois pas mes yeux. Elle est là, à seulement une quarantaine de mètres de moi, seule, le menton encore trop bas pour atteindre le comptoir aux délices. Ne pas se précipiter, ne pas faire s’envoler le papillon. Je m’approche en sifflotant. Je ne parviens pas à chasser cet air qui m’accompagne depuis si longtemps déjà. J’écarquille les yeux : elle tient sous son bras une petite poupée !

Je ne suis plus qu’à deux pas. Je peux presque toucher son petit sac à dos rose. Elle a senti ma présence, car elle se retourne brusquement. Un ange ! J’ai devant moi un ange. Et le démon a de si parfaits atours !

 

*

 

– Savez-vous où se trouve le nouveau ?

– Il est en salle 4, il auditionne l’hystérique. Elle est encore venue faire son cinéma. Alors comme on ne savait pas quel cadeau de bienvenue faire au bleu...

Gendron remercia le planton d’un dodelinement amusé de la tête avant d’aller rejoindre le reste de la bande qui écoutait, hilare derrière une porte translucide, le délire dont la simplette bien connue du quartier abreuvait Maréchal. Elle avait dû passer une bien mauvaise nuit, pour n’avoir d’autres ressources que d’aller une fois encore se réfugier à l’annexe du commissariat. Mais cette fois, ce n’étaient pas les visiteurs de l’au-delà qui lui avaient chatouillé les pieds pendant son sommeil, l’informa-t-on dans un chuchotement.

– Vous dites que les faits se sont produits sur le grand boulevard et que l’individu habite au 15 de la rue Saint-Florentin. Est-ce bien cela ? enregistrait consciencieusement Maréchal.

– Parfaitement, je l’ai vu ! Il se cachait sous le porche. Vous n’avez qu’à demander à la concierge d’en face. Elle bavardait sur le trottoir avec ses copines !

 

*

 

Il n’avait certes pas été dupe des sourires de connivence que s’étaient échangés ses collègues sur son passage. Sans ce je-ne-sais-quoi qui s’apparente à du flair ou bien à de l’instinct, il en aurait été quitte pour une tournée de sa poche, offerte de bon cœur ; mais un petit quelque chose l’avait empêché de balayer le récit de la femme d’un revers de main. Quitte à boire le calice jusqu’à la lie, autant aller renifler là-bas, avait songé Maréchal.

Ses pas l’avaient amené à l’adresse indiquée. Face au porche décrépi, il découvrit une cour à l’abandon aux pavés disjoints, quadrillée d’un liseré herbeux. Au fond, ce qui ressemblait fort à une ancienne remise pour charrettes à bras avait été aménagé en appartement par de probables Ténardier du temps d’avant. Deux petits rideaux vichy masquaient les carreaux de la porte d’entrée, unique ouverture visible sur l’extérieur. Il frappa à la vitre avec insistance jusqu’à ce qu’enfin on daigne lui ouvrir.

S’il s’attendait à trouver un homme, il en fut pour ses frais. Une femme sans âge au teint blafard se tenait devant lui. Il força le passage pour embrasser du regard l’unique pièce à tout faire qui composait le modeste logis. Là encore, il fut surpris : malgré leur exiguïté, les lieux étaient charmants, agencés avec goût. Un art tout féminin, songea-t-il. Il n’y avait décidément pas la moindre trace de présence d’un homme en ces lieux.

Il se serait sans doute contenté des réponses de la femme à ses quelques questions d’usage, s’il n’avait surpris un pardessus et un chapeau, ressemblant fort à ceux que lui avait décrits l’hystérique, mal dissimulés derrière un coffre dans un coin de la pièce.

– Vous avez là un coffre à jouets peu banal. Je peux y jeter un œil ? s’entendit-il dire sans s’expliquer comment cette question lui avait traversé l’esprit. Peut-être la jambe d’une poupée de chiffon dépassant du couvercle en avait-elle été la cause inconsciente ?

– Non ! 

Le cri lui fit froid dans le dos. Pourquoi la femme avait-elle changé de voix ? Pourquoi se mettait-elle à chantonner une rengaine d’un autre temps ?

Il ne le comprit que trop tard.

– Cette petite peste m’a pris ma poupée ! Je la déteste !

Maréchal eut juste le temps d’écarquiller les yeux sur le manche en corne du cran d’arrêt planté dans sa poitrine, tandis que le sang éclaboussait son blouson.

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Elena Hristova · il y a
Ah dieu, vous m'avez bien tenue en laisse tout au long du récit, tant pis, je me reposerai après la chute, (une fois que j'aurai retrouvé mes esprits)
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Virgo34 · il y a
Un polar à suspense bien construit.
J'ai plus de chance que vous : mon "Coup de Chaleur" est en finale. Je vous invite à aller le relire pour confirmer éventuellement votre soutien. Merci d'avance.

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Ginette Vijaya · il y a
Une nouvelle d'une noirceur digne d'un polar . L'écriture maintient le suspense et l'horreur .
Je vous invite à découvrir mon texte" Du formaldéhyde au ...." en lice pour le grand prix . Merci beaucoup .

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Keith Simmonds · il y a
Une découverte tardive pour cette histoire bien écrite, sombre et saisissante, Bruno !
Grâce à vos voix, “Sombraville” est en Finale ! Je vous invite à confirmer votre soutien
si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Danon · il y a
Je reconnais l'atmosphère "Bruno"
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Bruno Malivert · il y a
Encore un compliment: vous me comblez chère Emma !
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Emma A · il y a
C'est horrible et noir. Mais bien construit et efficace !
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Jean Calbrix · il y a
Un histoire bien noire fort bien écrite et menée. La psychologie du tueur est bien détaillé et la chute tombe, brutale ! Bravo, Bruno. Je clique sur j'aime.
Une nouvelle petite visite à ma pie en finale poésie ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5

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Bruno Malivert · il y a
A bientôt pour d'autres aventures littéraires.
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Fred Panassac · il y a
Un polar d'une habileté machiavélique ! Merci d'être passé me lire dans le concours :-)
Mon vote pour cette nouvelle noire.

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