Oblitération

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Lauréat
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La lecture m'est indispensable. Elle m’emporte, me fait rêver, rire, voyager.Au fil du temps, je me suis mise à me raconter des tas d'histoires dans la tête. Sans oser l'écrit. Aujourd'hui, je  [+]

Image de Automne 2017
L’homme s’approche de la pierre, il ajuste son gravelet et lève sa massette, il frappe les lettres une à une.
Je me souviens... Angelo... Il y a longtemps, il y a deux ans.

Angelo est devant la boutique du photographe. Il s’apprête à saisir pour l’éternité l’image d’un jeune homme de 20 ans partant pour la guerre.
Le courrier est arrivé il y a sept jours. Il est mobilisé. Le gouvernement ne l’a pas oublié. Pas plus qu’il n’avait oublié Fabrizio, Luciano, Natale et les autres. Quelques-uns ne rentreront plus, c’est déjà certain.
C’est la guerre. Celle qui n’intéresse que les Grands, ces élites dans leurs bureaux, mais ne tuent que les petits. Ils ont jugé, là-haut, que les hommes devaient se battre et les envoient, eux, les jeunes pousses, régler des problèmes qu’ils ne comprennent pas et dont ils se moquent bien.
Ils mourront puis, dans quelques décennies, les peuples seront à nouveau amis. Quelle connerie !

La paix lui allait si bien, à lui, Angelo.

Il est né dans un des hameaux d’alpage de Lombardie. Son enfance a été portée par les odeurs des bêtes, les chants d’oiseaux et les magnifiques levers de soleil sur la montagne en face. Qu’il aimait ces moments magiques, entre chien et loup, où l’astre solaire perce la nuit et peu à peu illumine les prairies et les forêts, apportant lumière et chaleur. Tous les jours il était tôt levé pour aider les adultes mais aussi pour jouer, libre comme l’air, et courir entre filles et garçons. Les chants des hommes au moment des fêtes, la polenta taragna, l’odeur des cafés d’après repas, les châtaignes crépitant dans les immenses poêles, il a enfoui tout ça en lui pour tenter de revenir.

Cette photographie, il va en offrir un exemplaire à une petite de la commune voisine. Elle vient d’arriver pour travailler dans une mercerie, au village d’en bas. Dieu, qu’elle lui plaît. Elle rit tout le temps, offre des sourires à tous, mais c’est pour lui, pour lui seul, qu’elle a des regards qui le renversent.

Il entre dans la boutique. Son uniforme est dans un sac. Il se change. La toile est raide, marron, pas agréable. Mais il paraît que c‘est chaud et solide. Et pas cher, à n’en pas douter. Bien suffisant pour de la viande à canon, quoi.
L’homme le fait avancer et lui demande de se tenir droit, le regard au loin. Au loin ! Il y a un mur devant lui. Mais il va tenter de voir au-delà, deviner les paysages qui l’attendent. Il n’a jamais quitté son coin de montagne.
Un grand flash et c’est terminé.

Il passe chercher ses photos en fin de journée. L’État ne lésine pas sur le nombre. Il va pouvoir en distribuer à toute sa famille. À défaut de revenir, ils auront un souvenir sur la cheminée. Il préférerait s’en occuper lui-même, à son retour, de la cheminée.

Le grand jour est là. Son paquetage est prêt. Sa mère pleure. Elle sait ce qui est arrivé au fils de son amie Teresa. Elle a empli son baluchon de fromage, de pommes, elle a même déniché du sucre. Son père se tient droit. Il ne pleurera pas. Angelo voit son regard et tout est dit. Il l’attendra lui aussi.

La petite mercière est là, en retrait. Elle n’ose approcher. Ils ne sont pas fiancés et n’ont échangé que des regards et quelques mots. Il prend son courage à deux mains. Il sort la dernière photo, celle qu’il garde pour elle. Il s’approche, la lui tend. Comme elle est jeune... et belle !
— C’est pour toi.
— Je la conserverai précieusement mais reviens. Nous la partagerons.
— Je reviendrai.
Voilà, tout est dit.
Il s’avance sur la route avec Michele, Gilberto, Adriano et trois autres gars du village voisin. Un véhicule bringuebalant, un vrai tape-cul, les attend pour les emmener.
Derrière eux l’amour, les familles, le village et son cocon.
Devant eux, la guerre, le désastre, le froid, la faim, la mort peut-être.

Dix-huit mois ont passé, à pourrir dans ces tranchées, à subir la blanche et froide neige, les fortes chaleurs, les journées où il pleut sans discontinuer, les nuits noires sans la moindre loupiote pour chasser l’angoisse, le bruit des armes, des bombes, l’odeur de la mort et les amis qui partent. En face, c’est la même chose.
Chaque jour Angelo s’est demandé pourquoi ils acceptaient. Mourir pour mourir... Mais l’espoir les pousse à obéir, à tirer sur des gens de leur âge qui ne sont pas leurs ennemis. Et puis, sa belle amie lui a fait écrire quelques mots simples. Angelo tient bon, pour elle !

Une nouvelle leur est parvenue un jour de 1918. Quelque part en Europe, un armistice doit être signé.
Angelo va rentrer, il n’ose pas le croire.
Tant que ces imbéciles de généraux ne leur diront pas de cesser les tirs, ils seront coincés là. À quoi sert pourtant de se battre encore si la guerre est gagnée... ou perdue, selon le camp dans lequel on se trouve.
La logique des militaires de carrière lui échappe mais leurs mines sournoises en disent long. L’humain a disparu au profit du néant.
Il y a encore des tirs chaque jour. Des bombes arrivent d’en face. Ils en envoient aussi, en retour. Des amis tombent encore.
Combien seront-ils vraiment à la fin ?
Angelo ne vit plus que pour cela... La fin, le retour.

Soudain, une explosion très proche. Il s’abrite. Les copains de la tranchée voisine hurlent. Visiblement, beaucoup ne rentreront pas. Il leur aurait suffi de quelques jours pour embrasser les leurs.
Angelo a peur, la liberté est si proche.
C’est pas vrai, ça continue. Mais qu’est-ce qui leur prend en face ? Leurs généraux sont pires que les nôtres. Ils semblent avoir décidé de ne ramener que des cercueils. Nom de D..., je viens d’être soufflé par l’explosion toute proche. Mes jambes sont bloquées sous l’effondrement de la moitié de la tranchée.

Il appelle. Plus un son, tout le monde est-il mort ou trop sonné pour répondre ?
Un dernier bruit, démentiel. Il sent le souffle. La terre lui entre dans la bouche. Il voit voler des corps. Ils lui retombent dessus. Une dernière pensée vers son village. Cette fois c’est fini, le trou noir.
Un grand flash et c’est terminé. Comme pour la photo. Il meurt !
Il sera sur la cheminée.

Au village, le conseil municipal s’est réuni. Le gouvernement a demandé de préparer très vite la liste des morts et des disparus. Il tient à honorer ses jeunes le plus vite possible. L’armistice remonte à quelques mois maintenant.
Il a fallu faire des listes, des vérifications, accueillir les familles, répondre aux pleurs, soulager. Mais quel soulagement ?
Sur cinquante jeunes partis, vingt sont morts et dix ont disparu. Alors le conseil a fait ce qui était demandé.

Puis est venu le grand moment du choix du monument.
C’est étrange comme ces choses-là peuvent prendre une ampleur ridicule face à la détresse des familles. Ou peut-être est-ce simplement un moyen de détourner le chagrin quelques instants... Les uns le voulaient simple et rectangulaire, d’autres préféraient une statue exprimant le désespoir, d’autres encore le souhaitaient martial.
La seule chose sur laquelle tous s’accordaient, c’était la croix ! Ah la croix !
A-t-on demandé réellement à Dieu ce qu’il attendait des hommes ? La guerre ? Difficile à croire tout de même.

La date retenue pour l’inauguration est un dimanche.
Selon les anciens, il fera beau et chaud. Il y aura de la lumière pour contrer la tristesse. Un bel hommage en perspective. Puis chacun repartira soigner ses plaies, tentera d’oublier et travaillera à nouveau, presque comme avant.

Le dimanche est arrivé. Le monument est caché sous un drap. Il est haut. On voit la forme de la croix. Les familles sont là.
Beaucoup de noir.
Chaque épouse, fille, ou sœur a perdu quelqu’un. Le deuil les a frappées. De très près ou d’à peine plus loin.
Le noir est leur avenir vestimentaire.

Le maire fait son discours. Très beau. Tout le monde pleure. Puis il dévoile le monument.
Une pyramide surmontée d’une croix, avec un soldat en relief, et les noms, les trente noms qui s’alignent les uns sous les autres avec les âges. De 18 à 24 ans. Pas plus. Une génération amputée de nombreux enfants qui ne naîtront jamais.
Angelo est sur la liste.
Mort quelques heures avant le cessez-le-feu. Pas de chance.

Soudain, les personnes à l’arrière remuent étrangement, se retournent. Certaines commencent à crier, à implorer le ciel, les larmes redoublent.
Le maire ne comprend pas. Il s’avance et voit un homme qui arrive au bout de la route.
La silhouette lui semble familière. Difficile d’être précis. L’homme boite, porte une barbe qui lui mange le visage.
Les femmes, elles, sont certaines. Elles se tournent vers d’autres qui se mettent à rire, à remercier le ciel et la Madone.
Le noir s’éloigne d’elles.
Elles vont à nouveau vivre en couleur.

Je m’approche du monument aux morts. C’est incroyable tous ces noms.
Je me suis réveillé il y a quelques mois dans un hôpital. Je n’avais plus de souvenir. Rien pour m’identifier. Je suis un miraculé, m’ont dit les médecins. Tout mon groupe est mort. Je suis le seul survivant. Enterré vivant sous mes camarades morts au combat.

J’ai pris la route dès que la mémoire m’est revenue. Je suis arrivé au village le jour de l’inauguration du monument aux morts. De loin, j’ai vu les femmes en noir, j’ai entendu les pleurs. Je voyais une jeune fille, en noir elle aussi, un peu à l’écart.
C’est son regard que j’ai croisé en premier et j’ai lu dans ses yeux l’incrédulité, la joie, la peur aussi.
Puis tous se sont retournés. J’ai vu ma mère, mon père, mes frères et sœurs et les sourires qui les ont transformés dans l’instant.
Oui, la vie reprenait ses couleurs !

Des mains me portaient jusqu’au monument.
J’ai levé les yeux sur les noms de mes amis et là, au milieu de tous apparaissait... le mien.
Angelo !
Mes jambes m’ont lâché.
J’étais donc bien mort, là-bas dans les tranchées !

Le conseil municipal a dû se réunir à nouveau. Pas question de laisser un vivant sur le monument aux morts. Ça fait désordre. Grande question, que faire de l’espace laissé libre ?
Rien. Un espace c’est tout.
La place de l’espoir !

Aujourd’hui, je suis devant le monument parmi les miens et ceux du village. Le marbrier est là. Je le regarde avec attention.
L’homme s’approche de la pierre, il ajuste son gravelet et lève sa massette, il frappe les lettres une à une.
Il polit la pierre, la frotte, la lisse, lui rend sa virginité.
Peu à peu, mon nom s’efface. Je disparais.

Moi, Angelo, je suis en vie !

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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏Le lien du vote*
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Adrien Neves · il y a
Un texte qui m'évoque Au-revoir là-haut, au dénouement beaucoup plus joyeux ! Angelo est finalement revenu, avec une écriture élégante.
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Jo Kummer · il y a
1562 j'aime encore bravo. Jo. aussi a vu une jeune fille en noir, il va lui donner la main.
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DEBA WANDJI · il y a
Juste splendide Lucie. J'adhère je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaries. Merci!

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Brandon Ngniaouo · il y a
Une belle plume. J'ai adoré votre style et utilisation des mots. Peut-être pourriez-vous vous m'apprendre ? Vous-avez ma modeste voix en tout cas, même comme elle arrive en retard .

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Wiame Diouane · il y a
Tooop👌👌
Je vous invite à déchiffrer https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

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Felix Culpa · il y a
Génial ! Intemporel ! Je vous invite à découvrir, si le coeur vous en dit :
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Long John Loodmer · il y a
Ton com sur le forum m'a rappelé ton existence et ce texte que j'avais lu sans voter, car à cette époque je faisais la grève. Je la fait tj pour les Éphémères et les nouvelles de plus de 4'. J'ai à nouveau vibré à cette lecture et les larmes aux yeux, j'ai eu une pensée pour le grand-père que je n'ai pas eu le temps de connaître. Merci
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Odile · il y a
C'est splendide ! Merci !!
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous. C'est l'histoire vraie de mon grand père
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BertoX · il y a
Ça rend ce texte encore plus beau!
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous
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Odile · il y a
On le sent !
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kim · il y a
Kim. Merci Madame. Puise-t-on effacer tous les noms sur les monuments aux morts ! Puisse-t-il ne plus y avoir de monuments aux morts ! Merci Madame.
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Louise Calvi · il y a
Oui, puisse-t-on ! Mais en prend-on le chemin ?

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