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Ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux...

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Gérard Aigle

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"Ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux..."

St John Perse

Le chemin passe, au tout début, par des biens de section de Pomeil. Un terrain vague encombré de dépôts de gravier et de pylônes électriques qui attendent le déblocage des crédits de l'électrification des campagnes. Ne pas se tromper à la première patte d'oie. Si l'on prend à gauche, on ne tarde pas à comprendre que le chemin ne s' élèvera pas et on finira par rejoindre , en suivant un talweg étroit, le lieu-dit Fressanges qui a été très tôt intégré à la ville, par un chemin qui porte ce même nom.
Nous prenons à droite, entre des bordures élevées et épaisses de "balais". C'est le nom qu'on donne ici aux genets . Ils se couvrent au printemps de fleurs jaunes à l'odeur acre et entêtante .
On progresse sur un chemin assez large en terre naturelle. Il est par endroit raviné et le sol se couvre alors de sable détritique grossier. Nous pouvons encore marcher tous les 4 de front .
La forêt interrompt brusquement l'ascension aisée. Il faut escalader un ancien mur de clôture aux pierres sèches éboulées et suivre ensuite une sente tracée par les hommes et les animaux . Elle monte assez rapidement dans des odeurs fraîches d'humus, entre les hêtres "couleur de faines " et les taillis de châtaigniers . Le chemin tangente parfois la forêt et donne alors, au travers des champs qui la bordent, une perspective sur les autres puys et les premières maisons de la ville. Au bout de 20 minutes , on atteint d'anciennes zones découvertes qui ont dû servir il y a longtemps de pacages . Il faut les traverser en évitant, ici et là, les marécages formés par quelques sources . Au dessus de ces herbages, on retrouve des étendues de "balais" qui sont habitués au vent d'hiver et à la sécheresse des étés continentaux . Il n'y a plus de chemin tracé , il faut se diriger vers le sommet en écartant devant soi les épaisses touffes vertes plus hautes que nous qui cinglent nos visages et nos jambes nues.
On débouche enfin, un peu essoufflés, sur une table : le sommet du Gaudy. Il ne reste plus qu'une herbe rase et dense trouée par un chaos rocheux qu'on rencontre souvent ici sur les sommets des "puys": le vent des hauteurs nous fait pâmer , les épinettes griffent les genoux. C'est enivrant et la vue dominante est une récompense chaque fois renouvelée. Nous respectons le silence minéral, un silence habité des souffles froids qui ne sont rien d'autre que la respiration primitive de la terre creusoise , dure et sauvage .

C'est là qu'il vit. Tantôt à l'abri de la forêt où il s'est construit une cabane de planches, de tôles et de branchages, tantôt sur ce plateau dénudé où il reste immobile, comme pétrifié, à regarder le ciel et les quatre horizons. Il semble communier avec les éléments, assis dans les pierres géantes du chaos granitique.
*
Les parents disent, l'air grave et entendu, qu'il ne faut pas aller sur le Gaudy. Un fou habite dans les bois. Un drôle de type que tout le monde connaît, sans vraiment le connaître... On raconte qu'il a été interné quelques temps, là-bas à St Vaury. A la demande, paraît-il, de sa sœur Camille qui a une petite fille. Mais si , vous savez bien, la grosse Camille, celle du poste à essence de la route de Clermont.
On sait peut-être mais on ne veut pas en parler...
En ville, au marché, on " cause" parfois de lui. Il serait, selon certaines, peut être dangereux, on n' aimerait pas le croiser au coin d'un bois, on ne sait même pas de quoi il vit...pensez donc! Seul , là haut...
*
Nous, nous faisons souvent tout ce chemin, jusqu'au sommet du puy pour le voir. Fafa..
Nous, nous n'avons pas peur. Il s'accommode de notre présence dans ce monde de solitude et de souffles qui semble lui appartenir . Nous, nous lui disons bonjour de loin, dés qu'on l'aperçoit, et il nous fait un signe de la main . Il a l'air content de nous voir . Il nous prépare parfois, sur un rocher abrité , quelques pommes sauvages, des mûres qu'il a cueillies ou à l'automne, des châtaignes qu'il a fait griller sur un feu de racines. Comme pour nous apprivoiser. Et nous l'apprivoisons aussi .
Son regard est étrangement perdu, le visage disparaît sous une barbe bouclée, emmêlée, jamais plus taillée. Nous, nous le trouvons beau. Il sent très fort , un peu comme les vaches de la ferme du gros Marcel où nous allons chercher le lait. Une odeur de paille humide d'étable , de fumée de bois, de corps et de vêtements mal entretenus. Une odeur animale puissante.
*
Nous lui avons apporté aujourd'hui une couverture volée à Fantomas, la grand mère de Michel, et du gros pain frais que nous avons acheté chez Diksik , avant de monter. L'hiver n'est pas loin .
A l'horizon, vers le nord ouest scintillent les monts d'Auvergne déjà calottés de neige . Avec son bâton, il nous les montre et nomme les sommets. On écoute avec respect cette voix avare de mots. Merveilleux cours de géographie sensible...il a préparé du feu à l'intérieur du chaos de roches et les volutes sont aussitôt dispersées par le vent des hauteurs . Nous nous serrons près des flammes.
Il se tait, comme le plus souvent, en regardant le feu. Nous mangeons les châtaignes et buvons de l'eau glacée. Qu'y a-t-il à dire sur la lande de ce sommet ? Ici on écoute la terre . On écoute avec lui. Il y a tant de bruits enveloppés de vent et de force sauvage à écouter .
Il parle parfois "d'en bas", de choses et d'événements que nous ne connaissons pas . Enhardis, nous le questionnons .
- Comment fais-tu, Fafa, pour vivre ici? Et pourquoi vis- tu ici tout seul?
Il lâche quelques bribes. Sa sœur Camille lui apporte deux fois par semaine un panier. Elle tient la pompe à essence en face du marchand de charbon...
- On la tenait tous les deux avant...Avec son mari et la petite fille. Elle laisse ça à la cabane . Je ne la vois pas souvent . C'est mieux. C'est mieux comme ça...Jamais elle ne monte ici."
*
Pendant tout l'hiver, nous, nous sommes montés chaque jeudi. Personne ne sait ce que nous faisons et où nous sommes passés . Il nous a taillé des bâtons qui sont devenus nos objets précieux. Des bâtons pour taper les ballets et les feuilles mortes à cause des vipères qui, dés la fin du printemps , envahiront les rocailles chauffées par le soleil.
Il nous a montré sa source comme on confie un secret...
*
Le dernier jeudi de février la neige est encore là, nous grimpons dans le nuage de buée de notre respiration. Nous avons hâte de gagner les rochers au cœur desquels il y aura le feu allumé par Fafa. Nous débouchons de la forêt et nous nous arrêtons net. Il dévale la pente face à nous en criant et en agitant ses bras et ses poings de façon menaçante.
- Partez , allez vous en, partez! je ne veux plus vous voir!
Il crie et pleure en même temps.
Nous essayons quand même de savoir ce qui se passe .
Il consent enfin à se calmer un peu et à expliquer pourquoi il ne veut plus de nous. La grosse Camille lui a dit qu'en bas des chasseurs racontaient qu'ils l'avaient vu, qu' on savait, c'était sûr, que des enfants venaient le rencontrer . Que c'était mal et que s'il continuait à parler avec nous , Les gendarmes viendraient, qu'on l'enfermerait à nouveau à St Vaury .
Il ne veut pas retourner à St Vaury . Non! il ne veut plus et tout ce qui s'est passé avant il l'a oublié ici....Ici il est bien :
- Partez ! Laissez moi tranquille! éclate-t-il de nouveau!
Il fait semblant une fois encore de se mettre en colère et nous chasse avec des pierres. Il nous fait peur.
*
Nous sommes partis en courant, sans comprendre . Nous ne sommes pas remontés de l'hiver et le printemps est arrivé. Quand le car urbain du père Pacaud passe au pied du Gaudy pour aller et revenir de la ville où se trouve l'école , le visage collé à la vitre , nous avons une pensée chaque fois pour Fafa...
Mardi soir, l'épicier ambulant dans son tube Citroën, Woetz, s'est arrêté dans la rue du village. C'est le moment où on se retrouve pour glaner auprès des mères et des grand mères quelques friandises. Il plaisante avec les femmes, jeunes ou vieilles . Drôle de type. Des plaisanteries que nous ne comprenons pas et qui font glousser les clientes. Il donne des nouvelles de la ville.
Ce matin les gendarmes ont ramené un corps du Gaudy . Mort depuis plusieurs semaines, à moitié bouffé par les renards et les chiens errants . On dit que c'est sans doute Fafa...
- Pas beau à voir . Mais il était pas beau avant.. -éclat de rire- On ne saura jamais si c'est lui qui.... "
La suite se perd dans le bruit de la balance et du papier froissé.
Les femmes prennent un air de circonstance, de fatalité grave. Que voulez-vous . La vie,la mort...on rentre les enfants, c'est l'heure du repas...Pincement au cœur .
Cet après-midi nous sommes allés à pied en ville, à travers champs. Nous sommes passés devant la station essence de la route de Clermont . La grosse Camille sert les clients avec le sourire, comme d'habitude , la petite fille joue sur sa balançoire à côté du bureau, le mari répare une voiture capot levé. Bruits d'outils métalliques froids. Bruits de la vie ordinaire en province. Bruits de l'oubli qui déjà tombe sur l'existence de Fafa.
Et puis, et puis...là haut, le silence minéral du chaos de granit où , pour nous, son âme erre à jamais dans ce décor étrange et muet : la terre creusoise .


"Ô, gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux..."....




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Lili Caudéran · il y a
Quelle belle écriture... Au service d'un texte poignant .
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Cajocle · il y a
C'était Monsieur Mazalaigue ? Un ermite que j'ai connu dans mon enfance. Nous allions, avec ma nourrice, lui rendre visite et lui apporter de la nourriture. Il y aurait donc eu deux sauvageons à la même époque ou la Creuse est si petite que ça ?

ps : je vais être chiante 2 secondes, je peux ? 2 "m" à Pommeil et moi j'écris les balais, comme des balais, mais c'est très personnel.

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Gérard Aigle · il y a
Tu as raison pour l'orth. Je n'avais pas fait le rapprochement avec l'outil . Correction faite!...quant à Pomeil j'ai trouvé l'orth sur les actes des biens de sections. Mais ça date ....
Je ne connais pas le nom de cet homme , ce dont je me souviens c'est qu'on l'appelait Fafa et je ne sais pas pourquoi.

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Cajocle · il y a
Je n'arrive pas à me souvenir de son prénom. Qui détient cette mémoire et est encore vivant pour me renseigner...?
Pom(m)eil a du s'écrire comme ça. Les noms changent et évoluent.
Je t'embrasse pour la nuit.

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SakimaRomane · il y a
C'est infiniment triste mais magnifiquement écrit :)
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Gérard Aigle · il y a
Et j'ajoute : refusé par le comité de lecture. Sans doute à cause de la tristesse ...merci pour votre lecture.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Désolant destin !
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Gérard Aigle · il y a
Merci pour votre lecture...
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Joëlle Brethes · il y a
Pauvre Fafa victime des commérages... A peine sa vie est elle éclairée par un semblant d'amitié qu'il est obligé de retourner à la solitude et au désespoir qui ont finalement raison de lui. C'est bien triste !
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Gérard Aigle · il y a
Merci à vous de vous être attardée ....
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