16
min

Ô et Ï le pleur des sakuras

Image de Maxime Bolasell

Maxime Bolasell

16 lectures

2

Quand ils se rencontrèrent, les futurs amants étaient tous deux au faîte de leur gloire. Ï était danseuse de ballet. D’origine polonaise, elle avait quitté très jeune son pays, pour n’y revenir qu’épisodiquement, rendre visite à sa famille et ses amis d’enfance. Elle passait le plus clair de son temps dans des capitales qu’elle ne visitait jamais, sous la houlette de chorégraphes capricieux. Elle bondissait d’un bout du monde à l’autre, d’hôtel en avion, de salons de coiffure en réceptions sans champagne (elle le déplorait mais ne pouvait pas se le permettre). Au moment de leur rencontre, elle se trouvait au Japon pour une série de représentations.
Ô était sumotori. Un sumotori comme on n’en revit jamais après lui (pour ce qui est du passé, on n’est jamais sûr de rien, on ne sait jamais ce qu’il nous réserve). Il écrasa cette discipline que d’aucuns apparentent à un art pendant les trois années que dura sa carrière. Trois ans, cela peut paraître court, mais, et cela est proprement stupéfiant pour qui connaît un tant soit peu le sumo, durant ce laps de temps, Ô remporta tous les tournois auxquels il participa. Fait encore plus extraordinaire, pendant ces trois années, il ne perdit aucun combat.
Amoureux des arts, même s’il reconnaissait « n’y connaître rien », Ô se rendit à la première du ballet dont Ï était la vedette. Etant donné son rang et le rayonnement considérable dont il jouissait au Japon, on plaça Ô au premier rang, bien en face de la scène, sur deux sièges couleur lie de vin. Sa stature imposante gêna considérablement les spectateurs situés au deuxième rang, mais, ils ne se plaignirent pas. Les notables étaient trop heureux de pouvoir raconter que Ô leur avait bouché la vue pendant le spectacle.
Pour le champion, cette soirée eut l’effet d’une révélation. La grâce déployée par la filiforme Ï l’émut aux larmes. Elle semblait tourbillonner sans effort, comme soufflée par Apollon lui-même, et lorsqu’il la voyait se poser après avoir longuement voleté au-dessus de la scène, il craignait à chaque « atterrissage » pour ses délicates chevilles. Sa peau d’une blancheur extrême semblait traversée par la lumière des projecteurs si bien qu’elle donnait l’illusion d’irradier une aura lunaire, sublime, presque irréelle.
J’ai beau faire un effort sur moi-même, je ne parviens pas à me rappeler le nom de ce ballet. La mémoire me joue des tours, mais soyons justes, du fait mon inconséquence, certains mauvais souvenirs me sont épargnés.
Ô ne s’y connaissait si l’on peut dire ni en femme ni en ballet, et bien que le directeur du théâtre l’invitât à le faire, il n’osa pas féliciter la jeune Ï à la fin du spectacle. Il lui fit livrer des roses, banalement, et sur la petite carte, il fit inscrire en anglais une simple phrase passe-partout.
De son côté, Ï, intriguée par la masse informe qui se trouvait au premier rang et qu’elle n’avait pu voir distinctement du fait des éclairages devant la scène, interrogea le directeur du théâtre. Se pouvait-il qu’il se soit agi d’un être humain ? Elle n’osait y croire. Le directeur lui expliqua non sans fierté qui était le colosse au premier rang, car sa venue « chez lui » représentait un honneur insigne. Ï ignorait tout du sumo, elle avait seulement vu quelques images de ces étranges géants dans des magazines, ou furtivement à la télévision, et s’étonna qu’on considérât ces combattants étranges comme des demi-dieux. Ingénue, elle s’amusa de tout ce que lui apprit le directeur du théâtre ce soir-là. Celui-ci, fier de ces pratiques ancestrales, conclut son exposé sur l’art du sumo en informant Ï qu’un tournoi avait lieu quelques jours après au Kokugikan de Tokyo.
Ï était une grande artiste, mais le milieu de la danse demeure confidentiel. Elle n’eut pas droit à une place privilégiée pour assister au tournoi d’automne. Elle s’installa sur un demi-siège en plastique gris dans les hauteurs des gradins, qu’elle dut même partager avec un enfant après les premiers combats. A l’arrivée de Ô pour son premier affrontement, une clameur s’éleva de la salle. C’était donc lui l’immense champion, lui dont elle avait discerné l’impensable carrure dans la pénombre du théâtre, pour ainsi dire « à ses pieds ».
L’amour a bien des mystères
On voit des biches qui remplacent leur beau cerf par des sangliers...
Ï partagea aussitôt l’enthousiasme des groupies les plus échevelées. Elle trépignait naturellement avec plus de grâce, puisque que tout chez elle n’était que raffinement et élégance, néanmoins les cris qu’elle poussait à chaque victoire de Ô ne semblait pas le fait d’une étoile de son rang.
Enhardie par les compliments que lui avait faits le directeur du théâtre et par le bouquet de fleurs envoyé par Ô, elle n’hésita pas à lui rendre visite le soir de la première journée de l’Aki basho (littéralement tournoi d’automne, il est toujours agréable de prononcer ou d’écrire ces noms japonais, avec, avouons-le un zeste de snobisme) à son hôtel. Ils se parlèrent peu, en anglais, et s’aimèrent beaucoup. Ils firent l’amour le premier soir. Ï fut ravie d’escalader cette montagne caramel. Assise sur lui comme sur un camion-citerne, elle faisait cliqueter avec le haut de sa tête les verreries du lustre qui éclairait la chambre, si bien qu’elle apparut à Ô nimbée d’une aura lumineuse, solaire cette fois, ses cheveux dégoulinant d’or électrique. Ô, qui n’avait connu que des filles faciles qu’il payait grassement (ce qui est la moindre des choses pour un sumo) caressa donc les cheveux d’une femme pour la première fois cette nuit-là. Pour la première fois, il donna et surtout, reçut des baisers. A chaque fois que le « petit oiseau chétif » posait sa bouche minuscule sur sa peau, il en sentait chaque parcelle s’éclairer et prendre vie. Jusque-là, Ô avait appréhendé son corps comme une armure redoutable, capable de tout endurer. Tout à coup, sous les assauts graciles de la langue d’Ï, cette cuirasse se fissurait en de multiples endroits, et laissait passer à nouveau (car la mère de Ô, comme presque toutes les mères, l’avait chéri) les caresses et l’amour. Ce fut comme le pré brûlé qui retrouve l’ondée, l’aveugle qui retrouve la vue, ou la gigolette sa boucle d’oreille.
Ô gagna le tournoi d’automne sans s’incliner une fois (zensho-yusho). Le couple, qui s’afficha dès le premier jour en public, faisait jaser au point que l’énième victoire de Ô passa complètement inaperçue. Pour la grande masse des gens, cette histoire avait quelque chose de monstrueux. Cependant, personne n’osait explicitement évoquer le pourquoi de la gêne. On évoquait Ï et Ô, on soupirait, et dans l’espace de ce soupir, corroboré par un geste vague de la main, tout le monde comprenait tacitement de quoi il retournait. On était déjà entré dans l’ère du politiquement correct, et il eût été déplacé, de remettre en cause le mythe de « la belle et la bête ». Un sumotori pouvait avoir une vie sexuelle, à condition qu’on n’en parlât pas. Au moins devait-il éviter de choisir pour compagne une « flûte à champagne ». Certains même, à qui cette union paraissait par trop saugrenue, voire contre-nature, pensaient qu’il s’agissait d’un coup publicitaire, une campagne souterraine visant à conquérir tel ou tel marché. Enfin, une minorité s’émouvait exagérément de cette rencontre, et trouvait l’idylle « magnifique » « irréelle ». Dans tous les cas, cet événement marqua considérablement les consciences.
Ï et Ô n’avaient que faire de ce qui se disait autour d’eux et filaient le parfait amour. Le champion accompagnait son « petit oiseau chétif » partout dans le monde, et ne rentrait au Japon que pour les six tournois annuels. Il s’entraînait de moins en moins mais paraissait de plus en plus fort. Les attouchements prodigués par Ï agissaient comme un baume magique, et plus elle se montrait douce, plus il se sentait invulnérable. Il suivait Ï partout où cela était possible. Pudique, il restait en retrait loin derrière elle, et les quelques personnes qui ne savaient rien de leur couple devaient penser qu’il s’agissait de son garde du corps. L’anglais d’Ô était rudimentaire. Dans les réceptions, au restaurant, ils échangeaient peu. Cela ne le gênait pas. Il passait son temps dans la contemplation de sa compagne, dont il admirait l’élocution et la voix haut perchée. Elle recevait les honneurs avec une surprise sans cesse renouvelée et faisait montre pour chaque admirateur d’une infinie patience. Que son amant restât muet la plupart du temps ne lui posait non plus aucun problème. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, c’était pour lui faire un compliment, la plupart du temps traduit littéralement du japonais, ce qui conférait à ses rares interventions une poésie raffinée et étrange.
Jusque-là, Ô avait toujours eu horreur de prendre l’avion, effectuant parfois de longues distance en limousine qui n’en finissent pas, d’un bout à l’autre du Japon. Pour Ï, là aussi, le colosse avait consenti des sacrifices. Un jour qu’elle l’interrogeait sur sa phobie, il lui avait expliqué que cette angoisse ne l’avait pas quitté, mais qu’il était joyeux à l’idée de mourir à ses côtés s’il le fallait. Puis, avec un tendre sourire il avait ajouté « légère comme tu es, tu sauras bien te poser sans heurt, en agitant tes bras comme une libellule ». Est-ce pour ne pas l’alourdir le cas échéant, jamais Ô n’offrit à Ï aucun bracelet ni aucune bague.
Au bout d’une année de victoires et de récitals splendides, les observateurs les plus suspicieux durent se rendre à l’évidence : Ô et Ï s’aimaient. Jamais on ne les vit se disputer, ou seulement s’adresser des regards indifférents. Les paparazzis, l’infâme engeance, qui se frottèrent les mains lors de la parution des premiers clichés, subodorant avec ce couple insolite une manne inespérée, ne parvinrent jamais à suggérer, dans l’ambiguïté d’une photo prise sur le vif, une brouille possible entre les deux amants. Pourtant, une question demeurait sur toutes les lèvres : comment cela se passait-il dans l’intimité ? Faisaient-ils l’amour, et si oui, comment ? Dans les premiers temps, Ï et Ô vécurent une passion nous l’avons dit sans égale. Leurs corps si différents s’harmonisaient parfaitement, et ni Ï ni Ô n’auraient voulu changer quoi que ce soit à cet équilibre. Sitôt que Ï chevauchait son partenaire, elle éprouvait un plaisir immense. A peine s’immisçait-il en elle, rassuré par la prudente main de la danseuse qui le guidait, elle sentait la vague de l’orgasme monter en elle. La vague grossissait doucement lors des premiers mouvements délicats de son bassin, mouvements durant lesquels elle se moulait en quelque sorte sur son compagnon, puis très vite, une fois l’osmose effectuée. Elle percevait alors en elle une sorte de grondement stupéfiant, inextinguible, qui la secouait de spasmes délicieux. Lui, allongé sur le dos, la regardait, tout là-haut, surmontée de son chignon blond impeccable, comme une pomme d’or. Il rythmait son plaisir sur les infimes soupirs de la danseuse, sur la crispation presque indolore de ses petits ongles peints dans sa peau élastique. Presque toujours, ils jouissaient ensemble, après quelques secondes seulement. Elle s’échouait alors sur lui, comme sur un radeau de pain d’épice, bercée par les mouvements de sa poitrine gigantesque, sur la mer étale du désir assouvi.
Mais, mais il y a toujours un mais... un jour, Ï surprit un technicien et une amie danseuse dans un théâtre où elle devait se produire. Elle avait oublié une babiole dans sa loge, et retournait donc chercher ses effets, quand, elle entendit des bruits étranges venant du plateau. Sur la scène, un couple faisait l’amour, à même le sol. Par souci de mettre en scène leurs ébats, ou par hasard ? un spot blanc était dirigé sur les corps mélangés, le reste du décor étant plongé dans l’obscurité. Les fesses blanches du technicien remuaient, avec de part et d’autre, les fines jambes de la danseuse repliées dans les airs, qui s’ébattaient de manière désordonnées, comme des accents circonflexes cotonneux. L’homme, qui avait gardé ses chaussures et son pantalon, descendu sur ses chevilles comme un bandonéon de toile, se démenait violemment sur sa compagne. Hypnotisée par ce qui se passait devant elle, Ï ne bougeait plus. A un moment, un bras de la jeune femme s’échappa de la masse imposante que représentait l’homme au dessus d’elle, et tomba violemment sur le parquet. « On dirait le bras d’une morte » songea Ï. Effectivement, même les râles de la danseuse devenaient suspects. Soudain, le corps de l’homme se raidit, puis retomba doucement, comme une montgolfière qui se dégonfle.
Rentrée à l’hôtel, Ï, encore émoustillée par ce à quoi elle venait d’assister, demanda à Ô de lui faire l’amour. Mais, alors que le sumotori commençait à se diriger vers la chambre (ils logeaient dans une somptueuse suite) pour se déshabiller, Ï lui dit « Non, pas là-bas, prends-moi ici, sur le sol, je te veux sur moi ! ». Ô fut surpris et expliqua posément à Ï qu’il ne pouvait accéder à sa demande, pour autant qu’il l’adorât. Ils pouvaient à la limite « faire ça » sur le sol (l’épaisse moquette de cashmere paraissait confortable), mais jamais il ne pourrait venir sur elle, il était bien trop gros. A coup sûr, il l’écraserait. Elle spécialement, si menue et délicate.
Les jours suivants, Ï réitéra sa demande. Ô avait beau lui expliquer que cela était physiquement impossible, l’artiste soudain devenait capricieuse : « tu ne m’aimes pas ! » disait-elle. Ô alors, se mettait à genoux devant elle, et lui répétait que le risque était trop grand, qu’il ne voulait pas lui faire de mal, il lui parlait du passé, ce qui ne faisait qu’accroître l’irritation de Ï. Que lui reprochait-elle au fond ? Elle aimait sa force par-dessus tout. Elle était si fière de son amant. Elle aurait souhaité qu’il exprimât sa violence dans les moments les plus intimes. Lui qui repoussait les géants comme des fétus, elle aurait voulu qu’il soit moins précautionneux quand il la tenait dans ses bras. Qu’il exprime la vigueur insoupçonnée de son être. Mais l’alcôve n’est pas le dojo...
Pauvre Ô ! Il savait lui, que la componction dont il faisait preuve, l’extrême minutie de ses gestes, quand il s’agissait d’embrasser ou d’enlacer Ï, était non seulement nécessaire, mais aussi la condition sine qua non de survie de son « petit oiseau chétif ».
Ils eurent encore de bons moments. Après les premiers jours où cette lubie tarauda Ï, période pendant laquelle elle se montra particulièrement acariâtre, la danseuse redevint, en apparence, « comme avant ». Les amants affichaient ensemble la même entente. Même si cet épisode l’avait affecté, Ô pensait qu’il n’était question que d’une crise passagère. Certain d’avoir agi comme il le fallait, il envisageait l’avenir avec confiance. Pourtant, suivant le cours naturel des passions humaines, la situation se délitait, et Ï arborait un sourire de façade.
Ils retournèrent au Japon à l’occasion du tournoi de printemps d’Osaka (Haru Basho). Ils logeaient dans la maison des parents d’Ô décédés, située à quelques kilomètres de la ville. Depuis quelques semaines déjà, Ï refusait de se donner à Ô. Elle prétextait des douleurs diverses, ou évoquait la fatigue occasionnée par sa série de représentations en Indonésie durant laquelle il avait fallu sans cesse prendre l’avion. A la veille du premier jour du tournoi, Ô se montra insistant. Il voulait que son « oiseau chétif » le prépare à sa manière à affronter ses adversaires. Les caresses de Ï constituaient désormais son seul conditionnement physique. Après avoir fait l’amour avec Ï, Ô se sentait invincible. Mais, il y a toujours un mais, Ï ne voulut pas se soumettre au désir du champion, à moins lui expliqua-t-elle qu’il vînt sur elle, qu’il lui fit l’amour « comme tout le monde ». Ô était abasourdi.
Le lendemain, en se rendant au gymnase où se déroulait le tournoi, Ô avait l’air absent. Sur la banquette de la limousine, quelques centimètres seulement le séparaient de sa compagne, mais il se sentait abandonné, plus seul qu’il ne l’avait jamais été. Il s’émut, en longeant un parc où jouaient des enfants, à la vue des cerisiers fleuris. « Tiens » songea-t-il « le printemps vient tôt cette année ». Pour son premier combat il devait affronter un sumotori expérimenté, mais dont il devait se défaire facilement. Cette rencontre n’était qu’une simple formalité pour le Yokozuna (Ô faisait, cela va de soi, partie de ces dieux du sumo nommés à vie).
Tous les observateurs furent donc extrêmement surpris de voir la tournure que prirent les événements. A l’appel du Yobidashi, Ô parut absent. C’était comme s’il cherchait des yeux quelqu’un dans le public. De combat, il n’y en eut pas vraiment. Ô se rua sur son adversaire qui l’évita simplement, sans faire montre d’un réflexe hors du commun. Ô s’écroula lamentablement hors des limites du dojo, quelques mètres plus bas, sur la foule qui s’ouvrait devant lui. Il s’enquit de savoir s’il n’avait blessé personne dans sa chute, pendant qu’une immense rumeur gagnait le gymnase. Ô avait perdu, pour la première fois depuis trois ans ! On repassa à plusieurs reprises sa défaite ridicule au ralenti sur l’écran géant au milieu de l’enceinte. Le public la détaillait, incrédule, qui du doigt, pour mieux expliquer tel mauvais positionnement du champion, qui, en mimant l’esquive de son adversaire déjà auréolé de gloire.
Quand elle vit Ô pantelant, au milieu des fauteuils brisés, demandant pardon comme un enfant pour la gêne occasionnée, Ï comprit qu’il avait perdu à cause d’elle.
Ô regagna la maison familiale sans suivre la suite du tournoi. Il déclara forfait, et, prétextant une blessure imaginaire, parvint à se soustraire à la conférence de presse d’après match. Dans la limousine silencieuse, Ï était incapable de trouver les mots pour rassurer Ô. Les quelques centimètres qui les séparaient paraissaient un immense désert se suie noire. Ô, le regard vide, s’attarda à nouveau sur les cerisiers en fleurs. Les cris des enfants parvenaient à peine à ses oreilles, atténués par les doubles vitrages fumés de l’automobile et par la circulation. Son corps lui pesait atrocement. L’enfance insouciante qu’il n’avait pas eue lui manqua pour la première fois. Son orgueil surtout le faisait souffrir. Il revivait son combat qui n’avait duré que deux ou trois secondes (ce qui, en soi, n’a rien d’exceptionnel pour un combat de sumo). Que s’était-il passé ? C’est à peine s’il se souvenait de son adversaire. Le profond respect qu’il avait pour ces traditions séculaires l’empêchait de nourrir la moindre rancœur contre lui. C’est aussi à ses défaites qu’on reconnaît un champion. Mais Ô se découvrait une vanité sans limite. Lui n’était pas seulement un champion, mais Le champion. Il ne pouvait pas perdre. Il était invincible. Etonnamment, alors qu’il venait de s’incliner pour la première fois, rien ne lui semblait impossible. Il se sentait capable de déplacer des montagnes, car, insidieusement, la rage le gagnait.
Dans la demeure silencieuse, les amants se retrouvèrent enfin seuls. Ï, hésitante, vint se serrer à Ô. Debout, elle avait la tête contre son cœur. Lui surplombait leur câlin, scrutant d’un œil morne l’horizon incertain, comme si une nouvelle défaite était à craindre.
« Tout cela n’est pas grave » lui souffla-t-elle sur le cœur « je t’aime... et puis il y aura d’autres combats... ». A l’évocation de cette éventualité, une colère immense envahit Ô. Dans le même temps, un étrange désir le gagna. Il souleva Ï avec une violence inédite, et l’embrassa goulûment. Avant d’être happée, Ï rit, surprise de se voir traitée de la sorte. Elle se dit sans doute que son amant relativisait sa défaite. Elle admira sa sagesse et répondit (dans la mesure de ses moyens) à l’enthousiasme des baisers de Ô. Ses mains graciles plongèrent dans l’épaisse chevelure ointe du champion et parvinrent à perturber le savant agencement en forme de feuille de ginkgo.
Ô serra Ï qui ne touchait plus le sol de plus en plus fort et fut étonné de la résistance de son petit corps. Ce traitement semblait lui plaire. Elle laissait échapper des soupirs sans équivoque, et quelques cris suraigus qui excitaient Ô encore davantage. Ô bascula sa minuscule amoureuse sur la large table basse sur laquelle sa mère servait autrefois le thé. Ses vêtements étaient déchirés. A son tour, Ô se dévêtit. Sa parure compliquée tomba rapidement. Les yeux exorbités par la passion dévorante qui le traversait, Ô paraissait encore plus gigantesque. Ï, émoustillée par les baisers brûlants qui couraient encore sur son corps, ne savait pas à quoi s’attendre. Elle affichait un sourire jamais vu par Ô. « Et bien, puisque c’est ce que tu veux » éructa-t-il. Pour la pénétrer, il ne suffisait pas à Ô de s’allonger sur Ï. Son ventre précédait de loin son érection et empêchait tout coït. Si tant est qu’elle ait été présente jusque-là, la poésie doit se retirer un instant du récit afin que les « choses » demeurent claires. Ô se plaça donc à genoux devant la table basse et fit venir à lui Ï, glissant sur le dos, en la tirant par les jambes comme on invite un camion à reculer dans la rue « ça passe, allez-y ! ».
Pour la première fois, Ï voyait Ô au-dessus d’elle. Sans pressentir un quelconque danger, elle souriait de manière perverse, songeant sans doute « j’ai toujours eu ce que je voulais ! ». Oubliée la défaite, le tournoi de printemps, oubliées les dernières semaines durant lesquelles, elle le reconnaissait à présent, elle s’était montrée injuste envers son amant. Pendant que celui-ci préparait, sans ménagement, la délicatesse l’ayant abandonné, à l’aide de ses gros doigts boudinés, l’orifice humide, Ï envisagea un avenir radieux. Quand il entra en elle, d’un seul coup, son regard noir fiché dans le sien, Ï poussa un cri qu’on aurait pu prendre pour un cri de détresse. Elle se sentait connectée à Ô avec toutes les parties de son corps à la fois. Le plaisir ne restait pas concentré dans une région spécifique, mais irradiait en quelque sorte jusqu’aux bouts de ses orteils, dans le creux de ses bras, derrière ses genoux, dans son cou qui se tendait irrésistiblement, et même dans ses cheveux ! Dans « l’éternité de cette seconde », Ô lui aussi jubilait. Au diable le sumo, son invincibilité, son statut de demi-dieu ! Pour la première fois lui semblait-il, sa puissance pouvait s’exprimer sans limite. Une énergie insoupçonnée dormait en lui depuis si longtemps ! Le sang battait à ses tempes un tempo maléfique, il le sentait peu à peu affluer partout dans son corps de géant, comme si cette étreinte avait libéré d’un seul coup tous les barrages de son âme. Il remuait à peine, pourtant Ï était secouée de spasmes rapprochés. Son petit corps tressautait sur le bois comme un doigt envoyant un signal de SOS en morse.
Alors le lutteur sentit tout ce bonheur confluer vers un point précis. Au moment où son désir s’échappa de lui, son corps s’abattit comme un pont-levis sur la petite Ï déjà absente à elle-même. Eut-elle le temps de comprendre que sa fin était proche quand Ô, les yeux clos, tomba sur elle comme une masse sans vie ? Certains peuvent trouver cette mort romantique, d’autres trouveront cela bien triste... dans tous les cas « elle n’a pas eu le temps de souffrir » comme on dit, écrasée comme elle le fut par le géant.
Combien de temps Ô demeura-t-il sur elle, épuisé de plaisir, de rage, et d’amour ? Quand il se releva, le petit corps de la danseuse épousait parfaitement les formes de la table basse. Ï était comme imprimée sur le bois. On lisait un sourire étrange sur son visage. Le sourire de quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas. Ses bras et ses jambes tombaient impeccablement si l’on peut dire aux quatre coins de la table, avec une symétrie qu’on aurait jurée calculée. Ses seins et son ventre avaient pris des proportions incroyables, mais le tout ne dégageait pas une impression de monstruosité. Au contraire, pour l’évoquer, on aurait parlé de l’œuvre d’un peintre inspiré, libéré des formes consensuelles du corps. Tout devenait plein et rond, joyeux infiniment. En regardant avec attention « le tableau », on pouvait discerner sur la peau d’opaline quelques lignes bleutées, comme les étoffes des rois sont parcourues de fils d’or. Ses joues, bien rondes, comme coloriées, où tout le sang semblait s’être concentré, égayaient l’ensemble, comme les premiers fruits du printemps.
Quelques jours plus tard, deux policiers se rendirent chez Ô. Après sa défaite historique, et compte tenu de la notoriété immense dont il jouissait au Japon, interroger Ô au sujet de la disparition d’une danseuse, paraissait une tâche incongrue. Néanmoins, il s’agissait d’un être humain, et l’on ne peut admettre que des gens s’évaporent dans la nature ; en outre, cette danseuse n’était pas une inconnue, puisqu’elle avait été la compagne de Ô. Qui sait si elle n’était pas partie à la suite de sa défaite ? Les femmes sont parfois si étranges... dans cette hypothèse, poser des questions à Ô s’avèrerait d’autant plus délicat « ce serait comme si on remuait deux couteaux dans la même plaie » avait confié à son collègue l’officier supérieur en roulant en direction de la maison de Ô.
Le champion les reçut avec une gentillesse que les deux policiers, s’ils n’avaient pas été aussi impressionnés, auraient pu trouver suspecte. Le demi-dieu se proposa de leur faire lui-même du thé. Gênés à l’extrême, les deux fonctionnaires restèrent à la porte, se contentant de demander, sur le ton le plus badin possible, si Ô n’avait pas vu la danseuse polonaise dénommée Ï durant les derniers jours. Ô se contenta de baisser les yeux et fit non avec la tête, laissant échapper un soupir las qui aurait pu souffler une centaine de bougies. Les policiers ne notèrent rien sur leur calepin. Le moins gradé des deux, devant la tristesse du champion eut la pudeur de ne pas lui demander de signer la photo qu’il avait dans la main. Tant pis pour l’autographe ! L’affaire fut bouclée avant d’avoir été entamée. « Ils n’ont qu’à la chercher chez elle en Pologne... » suggéra l’officier supérieur sur le chemin du retour.
Pendant un an, on n’entendit plus parler de Ô. Après sa défaite, il abandonna la compétition. Il ne commenta pas les tournois pour la télévision comme cela arrive parfois. Il n’entraîna pas non plus de nouveaux champions. Bien sûr, il constituait toujours la référence ultime dans cette discipline que d’aucuns assimilent à un art. Durant tout ce temps, Ô ne quitta pas la demeure de ses parents. Pendant ces douze mois, il ne fit pas un repas, vivant en quelque sorte sur ses réserves. Lorsque, dans les première semaines, la faim, autrefois sa meilleure amie, le taraudait, il venait s’installer devant la table basse, où la vue de Ï, figée à jamais dans sa pose extatique suffisait à lui couper l’appétit. Peu à peu, la faim cessa de le tourmenter. Le jeûne libérait son esprit et effaça peu à peu la culpabilité. Il ne songeait plus à se rendre à la police comme dans les premiers temps, comme ce jour où deux policiers étaient venus l’interroger. Ce jour-là, il faillit tout avouer, leur montrer la table, Ï... finalement, ils étaient repartis sans coupable. Le temps qu’il ne passait pas devant sa danseuse morte, Ô le passait, errant dans la maison familiale, comme un fantôme. De fait, c’est exactement ce qu’il devenait. De jour en jour, ses pas se faisaient plus légers sous l’effet de son régime radical, son teint devenait plus blanchâtre. Il hantait les pièces l’une après l’autre, devisant dans son délire, avec son père, sa mère, ou son grand père qu’il avait adoré enfant.
Arriva le moment du tournoi de printemps à Osaka. Les cerisiers, comme l’année précédente, fleurissaient de bonne heure. « C’est la planète qui se réchauffe » se dit Ô dans un éclair de lucidité, accoudé à la fenêtre de sa chambre d’enfant, savourant le soleil sur sa peau presque transparente. Désormais le demi-dieu avançait à grand-peine dans les pièces vides. Depuis des mois, son corps le martyrisait. Autrefois, sa carapace de muscle et de graisse le protégeait. Aujourd’hui, il ressentait tous les chocs encaissés dans le passé. C’était comme si la douleur avait attendu son heure pour mieux le meurtrir.
Dans le parc qui menait à la maison, Ô aperçut trois énormes silhouettes qui se rendaient chez lui. Il reconnut aussitôt l’étrange démarche des sumotoris. Précédant légèrement les deux autres, parmi lesquels le lutteur qui avait vaincu Ô l’année précédente, notre héros reconnut son meilleur ami, qu’il connaissait depuis l’enfance. Dans ce milieu, on parle peu. La démarche des visiteurs était évidente : une année s’était écoulée. Même pour un champion de son acabit, la défaite devait être « digérée ». S’entêter à rester seul serait désormais considéré comme une marque de vanité.

*** Pour ceux qui désirent lire la suite de la nouvelle me contacter sur mon FB Maxime Bolasell ***

Thèmes

Image de Nouvelles
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,