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Nunuche dans la jungle verdoyante

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Prijgany

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Encore et encore avec sa machette elle frappait les lianes, les branches, tous les végétaux qui formaient un rempart naturel devant elle : une dinguerie, ce parcours de légionnaire. A bout de souffle elle était, mais le désir de progression l'emportait sur tout ; c'était son avenir, sa future célébrité qui était en jeu.

Deux indiens presque nus l'avaient conduit en pirogue, une méandre chassant une autre, jusqu'à cet endroit du fleuve le plus proche du lieu où elle devait se rendre. Elle avait surnommé celui qui se tenait à l'avant Sourire, puisqu'il riait tout le temps. Mais bientôt il fallut abandonner ce tranquille moyen de déplacement et poursuivre à pied, seule.
Le pilote lui avait recommandé de ne pas égarer sa boussole, que le lieu du tournage, une clairière, se trouvait à l'Est, toujours à l'Est, à deux heures de marche. Il lui avait remis un alcool fabrication locale, et des feuilles de coca, précisant que ces plantes lui seraient d'un précieux secours, puisqu'elles augmentaient la puissance physique.

Alors Pauline s'était mise en route en mâchant ces drôles de chewing-gums, flirtant avec les précipices dissimulés par les végétaux, franchissant de terribles dénivelés, évitant les mygales et ces gros crapauds bleutés nommés Dendrobates Azureus, scrutant parfois l'éventuel passage d'un jaguar, piétinant, écrasant des centaines de blattes et de véritables régiments de fourmis appelés "balle de fusil", tâchant d'éviter autant que possible le serpent Leptophis Aahaetulla qui avale en entier ses proies, et croisant une multitude d'Heliconia, ces belles plantes aux couleurs oranges et rouges.

Mais Pauline en avait dans le ventre, comme on dit ; encore et encore elle bataillait, décapitait, donnait du pied, suant à grosses gouttes au milieu d'une cohorte de sons : des oiseaux chanteurs, mais aussi des singes hurlants, sautant de branches en branches dans la canopée ; et ça ne manquait pas, les arbres, puisque 390 milliards étaient répertoriés dans cette région hostile, près de neuf fois la France, quand même...
Tous les dix pas il lui était nécessaire de soulever ses lunettes de soleil pour ôter la sueur lui voilant la vue. A un moment donné, elle scalpa un boa constrictor sans s'en apercevoir, et un peu plus tard elle chuta sur une souche, s'occasionnant un beau coquard ; "bêtise de conne", se dit-elle en se relevant promptement, tout en serrant les dents. "P'tite nénette, t'es pas une crevette !" S'emporta-t-elle.

Prés d'un ruisseau, elle prit le temps de se laver, déposa sa lampe frontale sur un rocher, puis sortit une cigarette non pas pour se détendre ou se donner un peu de courage, mais pour utiliser le bout rougeoyant de manière à brûler les sangsues qui s'en prenaient à ses mollets, à ses pieds. "J'y arriverai, bande de salopes !" Pauline pouvait crier, hurler, trépigner en ces lieux ; pour ça oui, qu'elle pouvait piaffer de rage, si elle en ressentait l'envie. Mais de ces humeurs, on finissait toujours pas s'en lasser. Encore heureux qu'il ne pleuve pas, soliloqua-t-elle en reprenant son souffle... quelle tête en l'air, j'ai même pas apporté un k-way.

A un moment donné, un bruit de feuilles que l'on piétine ou de feuillages qu'on écarte quand on veut passer de force, l'interpella. Alors elle se demanda s'il y avait des lions en Amazonie. Pour en être certaine, elle dégrafa son sac à dos et sorti un livre portant en titre "l'Amazonie de long en large". A la fin il y avait un lexique ; d'un index tremblotant, elle descendit jusqu'au chapitre concernant les gros animaux sauvages ; le lion était-il répertorié ? Non ; il n'y avait pas ce genre d'animaux ; alors c'était peut-être un tigre... non plus ; Assez perdu de temps ; et elle s'enfila une autre rasade d'alcool pour se donner un bon coup de fouet, s'essuya les lèvres du revers de la main telle une soûlographe, s'empiffra littéralement de nouvelles feuilles de coca, et reprit sa machette, près de ses baskets Puma ; "yeahhhh !' Hurla-t-elle, avant de se remettre à marcher.

Enfin, elle arriva à destination ; soulevant les dernières branches, apparue la clairière.
La clairière et son plateau de tournage.
Elle aperçut deux énormes caméras sur des rails, et d'imposants projecteurs fixés au sommet de tubes en métal plantés dans le sol, dont le diamètre lui fit penser à d'imposants mâts de bateau de compétition ; aussi des gens, des êtres humains : enfin !
Totalement exténuée, elle titubait, mais il lui restait encore quelques forces pour ne pas s'écrouler là, bêtement, devant l'équipe de tournage.
C'est le producteur du film, avec son chapeau modèle 317e section, qui l'a vit le premier :
- Ah ! te voilà toi ! C'est pas trop tôt !
- Je n'ai pas pu... arriver avant ! dit bêtement Pauline.
- Et dans quel état... t'as perdu la boussole en cours de route, ma parole ; bon, la robe de princesse est en bonne voie ; on ne peut pas tourner sans ça ! En attendant va manger un morceau ; là-bas la cantine.

Alors la future actrice, qui avait obtenu le rôle principal de ce long métrage devant s'intituler "Nunuche dans la jungle verdoyante" après un essai concluant à Bourg-en-Bresse, à une dizaine de kilomètres de Montracol, son patelin de six-cents âmes, ne distingua pas la cantine itinérante ; fourbue, hagarde, claudicante, elle se dirigea vers un groupe de personnes, baroudeurs et baroudeuses comme elle apparemment, assis sur des chaises placées en rond ; ils semblaient trouer le temps en lisant ; au centre il y avait une grosse boîte jaune : dessus il était écrit : Short Édition, des histoires pour tout le monde. Mais elle vit aussi des gros camions ; de véritables semi-remorques ; des camions ici-même ? Comment étaient-ils venus se perdre ici ? Juste à ce moment elle vit un éléphant lever sa trompe... Un éléphant en plein cœur de l’Amazonie ???... Elle piqua du nez ; seulement, était-elle toujours consciente avant ? Très vite, elle fit des rêves ; des rêves célestes totalement saugrenus, où des arcs-en-ciel s'entrecroisaient les uns dans les autres, des palais et leurs jardins luxuriants voyageaient à la queue leu-leu dans un ciel azuréen ; au-delà, des centaines de cerfs-volants chinois se dandinaient, comme désireux de plaire à l'air qui les faisait exister.

En fait, Pauline avait englouti en cours de route la bouteille d'alcool qu'on lui avait remis, et mâché des feuilles de coca plus qu'il n'en fallait.

A moins de trente mètres du lieu où elle s'était évanouie, l'indien Sourire et le pilote de la pirogue attendaient depuis un bon moment qu'elle flanche vraiment, abattue par le poison contenu dans l'alcool maison. Le poison à base de venin ne tuait pas ; il endormait simplement, et provoquait des rêves stupéfiants. Les deux indiens jugèrent bon d'intervenir ; ils se rapprochèrent pour la détrousser de son argent. De l'or il n'y comptait pas trop.

Pauline semblait faire du surplace dans une substance épaisse et collante, sorte de boue, quand les deux indiens la déposèrent à l'orée de la clairière, où une petite équipe de tournage s'affairaient.
Encore quelques minutes dans le vague et Pauline allait sûrement devenir la plus grande actrice du monde, du moins de cette partie de l'Amazonie... à condition que les deux indiens chargés de transporter les bobines du film arrivent à bon port... car elles se vendaient bien, les boîtes en fer blanc. Les tribus awas et les Siriono, près de la Bolivie, avaient déjà apprécié ; ils en avaient redemandés, car elles leur permettaient de conserver les feuilles de coca.

6 VOIX

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Granydu57 · il y a
Encore du Prijgany délirant, une bonne dose de sourires et de rires en lisant ce texte instructif et déjanté. Nunuche la Jolie, encore un épisode !!!
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Prijgany · il y a
Et pourquoi pas un autre : "nunuche, le retour dans la jungle : en montgolfière "
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Granydu57 · il y a
Une future histoire gonflée en quelque sorte et qui ne manquera pas d'air !!! Pas vrais Prijgany ???
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Yasmina Sénane · il y a
Maintenant je me sens moins nunuche ;-)))
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Prijgany · il y a
Texte trop vif à mon sens ; pas assez travaillé ; tant pis ; merci de ton passage Yasmina.
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Yasmina Sénane · il y a
Si tu as envie d'une petite friandise, passe chez moi ;-)
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Pascal Depresle · il y a
Très bon texte, belle chute; bref j'aime.
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Prijgany · il y a
Merci Artémiss, de l'Allier je pense.
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Pascal Depresle · il y a
Natif de l'Allier, bien entendu :-)
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Pascal Depresle · il y a
Sans contrepartie aucune, je vous invite à lire mon dernier TTC en compétition, merci par avance http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tropique
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Patrice PERRON · il y a
Demat Yves. Et bravo pour ce texte que je n'ai pas lâché. Rythme, humour, suspens et bonne écriture. Tu dépeins bien l'ambiance avec la dose de concentration d'irréel qui convient pour toi. Et la chute est ... stupéfiante dans tous les sens du terme. Bravo. C'est un bon moment de lecture. Y a t-il un autre texte avec la même star ? Nozvezh mat ha kenavo emberr. A te lire. Patrice.
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Prijgany · il y a
Merci de ton passage Patrice le bretonnant, et de ce commentaire sympa ; du coup je vais entreprendre des fouilles gigantesques dans mon bureau pour y trouver un autre texte d'une dimension au moins similaire ; bon week-end à toi ; kénavo. Allez hop je prends mon vélo pour aller manifester pour la catalogne libre.
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