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Jordi

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Maximus Sandor n’aimait pas tellement la compagnie. Débattre, que ce soit de la météo ou de philosophie contemporaine, ne l’importait pas. A croire qu’il ne s’intéressait pas vraiment à la condition humaine et aux grands problèmes existentiels de son époque. Il n’en était pas pour autant un jeune homme amer et désabusé. Bien au contraire, la nature le fascinait. Du moins c’est ce qui semblait transparaître de lui. Il aimait rester à contempler la nature pendant des heures, aller se perdre en forêt jusqu’à la nuit tombée, s’enfoncer dans les plaines verdoyantes au plus éloigné de la civilisation. Il devait parfois dormir seul dans les champs. Plus d’une fois, ses proches passèrent des nuits blanches à le chercher dans les bois par peur qu’il lui soit arrivé du mal. Mais au matin, après avoir prit le temps de contempler le soleil levant lui réchauffer les joues et sécher la rosée de ses cheveux, il rentrait sereinement, et on lui sautait au cou. Il lui arrivait d’apprécier certaines personnes malgré sa misanthropie, mais on ne pouvait pas devenir son ami. C’est justement parce qu’il était si difficile à cerner qu’il était si cher à ceux qui y parvenaient, comme si de réussir à susciter son intérêt fut un privilège qu’il fallait entretenir. À cette époque, Maximus avait vingt-huit ans. Il était d’aspect assez grand aux muscles secs. Ses cheveux bruns, courts et raides, se nuançaient au fil des saisons. Son aspect solitaire et détaché troublait. Son regard était lointain. Ses régulières explorations durant lesquelles il n’emportait presque rien, eurent pour conséquence de développer chez lui un sens de l’orientation absolument extraordinaire. C’est en passant le plus clair de son temps à observer la lente rotation de la terre et les positions des astres, l’inclinaison des jeunes pousses, la cime des arbres se courber aux vents iodés et aux puissants rayons chauds, les ombres, la lumière et les êtres, que Max avait finit par dompter une partie de la nature. Il était chez lui partout sur terre, car il parvenait à lire au travers des éléments. Cette particularité faisait de ce jeune garçon un être prodigieusement exceptionnel.

Un jour d’avril, un évènement changeât la vie du jeune Max. Un de ses oncles tomba par hasard sur un article de presse relatant d’une course spéciale dans la région voisine. Tout les quatre ans, un immense raid se tenait traditionnellement dans une forêt connue pour être l’une des plus denses et sauvages du continent. L’évènement était si réputé, qu’il avait conféré à la région une modeste renommée internationale, et attirait les plus aguerris de la discipline. Une fois de plus cette année là, des centaines de participants surentraînés avaient fait le déplacement, certains ayant traversé des continents pour pouvoir s’y rendre. À force de lourde insistance, les proches de Max purent le convaincre d’en être. C’est tout juste s'il avait vaguement conscience que ses compétences étaient hors normes.

Le parcours du raid était redéfini à chaque nouvelle édition, mais dans le meilleurs des cas, deux jours et demi étaient nécessaires aux plus expérimentés pour en venir à bout. Max Sand concourrait seul, alors que la totalité des autres participants étaient répartis en équipes. Comme à son habitude, lui n’avait presque rien emporté. Au top départ de la course, il se mit à marcher paisiblement, alors que tous les autres concurrents affublés de leurs immenses sacs à dos suréquipés, tentes, et grosses chaussures de randonnée, se précipitaient dans la forêt. Max était aux aguets du moindre détail, de chaque plante et chaque courbe du paysage. Il ne prêtait pas une once d’attention à l’engouement général du départ. Il ne regarda sa carte que deux fois durant l’épreuve. Il traversa la broussaille jusqu’aux différents postes sans courir. Max Sand termina le parcours avec plus de dix heures d’avance sur le record historique établi trente-deux ans auparavant.
Le jeune Sandor devint ainsi la légende de la région. Une photo de lui prise par un reporter sur place fit le tour du monde. On y voyait sa silhouette nette marcher sans équipement au départ de la course, isolée au milieu de la confusion générale d’un amas de corps flous indissociables. Suite à sa notoriété soudaine, il fut invité aux quatre coins du globe à l’occasion de grands raids et courses sauvages. Il gagnait en battant tous les records, et remportait de belles sommes. Il fut considéré par les professionnels de la discipline comme une légende vivante, et les très rares commentaires qu’il faisait sur ses courses étaient décryptés et étudiés dans l’espoir de percer son secret.

Le mode de vie que lui imposait sa célébrité s’éloignait de ses aspirations minimalistes et solitaires. Quelques années plus tard, fatigué, il annonça ce qui serait l’ultime épreuve de sa carrière. Il s’envolerait à bord d’un Transall affrété par l’armée sans avoir aucune idée de la destination. Au bout d’un nombre d’heures de vol indéterminé, il déciderait de sauter en parachute. Où qu’il puisse se trouver, tant que cela ne fut pas au dessus d’une mer ou d’un océan. Le but de l’expérience étant de réussir à rentrer chez lui, sans la moindre aide de quiconque, sans aucune ressource, équipé du strict minimum. « C’est un génie ! » dirent certains. En réalité, Maximus cherchait tout simplement un bon moyen de fuir. C’était un exil, maquillé en performance. Max Sand n’aimait toujours pas les gens, et peu à peu, il les méprisait. Parfois, il en venait à regretter amèrement d’avoir gagné ce raid des années plus tôt. Ce qu’il voulait, c’est être seul. Peut être même espérait-il ne jamais retrouver sa route cette fois-ci, et se retrouver en tête à tête avec forêts et montagnes pour l’éternité.

A bord, le pilote avait pour ordre de se tenir à l’écart des eaux et des pays hostiles. Afin d’assister Max, un troisième homme faisait office de steward à bord. Durant le vol, il venait régulièrement vérifier qu’il ne manquait de rien. Max trouvait cela désagréable, s’efforçant cependant de camoufler la pointe de stress qui se mettait lentement à croître en lui. Il scrutait paisiblement l’horizon par le hublot. L’avion se mêlait à une mer d’épais nuages roses et violacés, dans laquelle venait s’étouffer doucement les braises d’un soleil rouge foncé. Un spectacle lent et hypnotisant, empreint d’une nostalgie qui le berçait. Le ciel brûlait de ses dernières lueurs orangées lorsque Max s’endormit, emporté par des rêves d’épopées fantastiques. Il fut réveillé en douceur par son steward.
— Nous sommes prêt à descendre quand vous le désirerez Mr Sandor.
Il jeta un œil à l’extérieur. Le soleil avait disparu, mais le ciel était le même depuis qu’il s’était endormi. Il en déduit que le pilote avait du changer plusieurs fois de cap, et même peut-être fait radicalement demi-tour. C’était étrange. Deux minutes plus tard, l’homme revenait auprès de Max.
Il était pâle.
— Mr Sandor, nous traversons une zone légèrement perturbée, et nous volons depuis plus de onze heures. Je suis désolé d’avoir à vous imposer cela mais dès que nous serons sortis de la zone, il ne faudra plus tarder...
Par le hublot, tout était blanc. Ils étaient cernés par les nuages et il ne pouvait plus rien distinguer. Cependant le vol restait paisible et doux. Ils ne volaient pas en zone de turbulences.
— Je vais sauter maintenant.
— ... Maintenant ? Mais, pour le moment les conditions ne sont pas tout à fait propices à...
Max fila vers la porte du cockpit, l’ouvrit et s’adressa directement au pilote.
— Monsieur, c’est le moment !
Le pilote sérieusement focalisé sur son tableau de bord lui jeta un rapide coup d’œil anxieux par dessus l’épaule.
— C’est impossible Sandor, nous sommes en zone de turbulences.
Mais Max avait refermé la porte et commençait à se préparer en se dirigeant à l’arrière de la machine vers le sas. Lorsqu’il s’apprêta à sauter, le pilote accouru. Il avait les yeux écarquillés et se mit à crier pour se faire entendre à travers le brouhaha causé par l’ouverture :
— Attendez ! Maximus ! Les coordonnées de l’appareil ! Sans raisons... Elles...
— Ne vous préoccupez pas des coordonnées, c’est mon affaire dorénavant !
Max se laissa lentement tomber dans le vide laiteux. Agrippé à la carlingue, le pilote hurla :
— Sand ! je n’ai aucune idée d’où nous sommes !!
Trop tard. Max n’était à cet instant qu’un point noir désarticulé emporté dans un océan de brume épaisse.

Dans sa chute, il pria pour entrevoir un morceau de paysage. Il avait entendu la dernière phrase du pilote. Se trouvait-il au beau milieu du Pacifique ? La brume masquait tout. Il tourbillonnait dans le vide comme une feuille, sans savoir de quel côté se trouvait le ciel, la terre, le nord, le soleil... Tout était blanc. Dans la panique, il ouvrit instantanément son parachute. Il ne savait pas depuis combien de temps il tombait. La voile se déploya dans un battement brutal et rassurant. Il planait. C’était fait. Il ne s’écraserait pas. Max reprit ses esprits, haletant. Il continuait sa descente à l’aveugle. C’était incompréhensible. Ils se trouvaient finalement si haut que ça lors du saut ? L’espace d’un court instant il eut la sensation de planer dans le vide blanc pour toujours.
Après de longues minutes, il crut entrevoir de vagues formes noires à travers la brume. Puis, il pu reconnaître une forêt dense. Rassuré. il ne tomberait pas au beau milieu d’un océan inconnu. Il était encore très haut. Des arbres minuscules, aux cimes régulières. La brume se dissipait, le ciel se dégageait. Des forêts noires épaisses et des plaines vertes jusqu’à l’horizon. Pas la moindre maison ni le moindre signe de civilisation. Son vœux avait été exaucé. Atterrir loin de tout.

Il n’était maintenant plus qu’à une centaine de mètres du sol. Des arbres immenses et droits. Là, il reconnaissait des hêtres. Il n’eut pas trop de mal à franchir les branches fines et souples avec sa voile. Une fois au sol, ce fut un soulagement. L’odeur de la terre humide et des feuilles mortes l’apaisait. Étendu dans l’herbe, les yeux fermés, il resta immobile durant de longues minutes pour reprendre ses esprits. Son cœur battait encore fort. La forêt le calmait. Il devinait le murmure d’un petit ruisseau. Des notes lointaines ressemblaient à des chants d’oiseaux qu’il ne connaissait pas. Soudain, il sentit une présence. Il reconnut les petits pas feutrés d’un animal. Il ouvrit les yeux et releva la tête... Rien. Il resta attentif quelques minutes immobile, mais non. Pas le moindre écureuil, faon, ni renard. Il détacha et rangea soigneusement le parachute dans son sac. Maintenant, il avait tout le temps. Avant d’étudier avec plus de précision l’endroit dans lequel il venait d’être brutalement catapulté, Max se trouverait un coin tranquille pour s’aménager un abri et y passer la nuit. Le jeune homme savait instinctivement vers où aller. Il marchait paisiblement, observateur. Il devait être aux environs de huit-heures du matin. Le sol de la forêt était étonnement dégagé. Des pins, épicéas, chênes, et bon nombre de hêtres. Tous bizarrement longilignes et très hauts. Max pouvait sentir les rayons bas du matin commencer à lui chauffer la peau, et contempler le sol moucheté de petites touches de lumière vive. Il ne croisait aucun chemin. Rien ne semblait avoir été fait de la main de l’homme. Les arbres, anormalement semblables, n’étaient pas alignés, et trop nombreux pour avoir été plantés.
Le jeune homme marchait maintenant depuis deux bonnes heures, mais le paysage était exactement le même, comme s'il passait et repassait sans cesse au même endroit indéfiniment. Après un temps d’observation, il fut dérangé par une forme lointaine, situé à une centaine de mètres, qui détonait de ce paysage monotone. Quelque chose d’imposant se cachait au milieu des plantes. Intrigué, il s’en approchât lentement. Ce que vit Max le fit s’arrêter de penser. Face à sa petite silhouette, un énorme tronc cagneux et épais, cinq fois plus large que les autres autour, s’élevait à une dizaine de mètres pour éclater en des centaines de branches noueuses entremêlées à la manière de vieilles racines torturées, blanches et dures comme de la pierre. L’arbre fantastique donnait l’impression d’avoir poussé à l’envers. En haut, au milieu de ses branches difformes, s’élevait une petite cabane de bois vieilli. Max resta figé plusieurs minutes, sidéré face à ce spectacle à la fois majestueux et absurde. Son esprit tentait de comprendre. L’arbre était vieux de plusieurs millénaires. Ses branches trapues étaient comme mortes, mais expulsaient de larges feuilles sombres. La petite cabane cependant, était faite dans un bois différent. Après une bonne vingtaine de minutes, Max sorti de sa stupéfaction et se mit machinalement à escalader l’arbre monstre. Il n’eut pas de mal à accéder à la maisonnette qu’il abritait. Il bouillonnait de pensées. Qui avait bien pu construire ça, ici ? L’hôte de cette petite cabane devait être sacrément habile. Les rameaux avaient été parfaitement alignés pour construire les murs. C’était un travail méticuleux. Arrivé à l’intérieur, Max pu constater que l’endroit était entièrement vide. C’était étroit, mais solidement ancré dans l’arbre. Une petite fenêtre carrée découpée laissait percer un rayon de soleil brut. Le jeune homme remarqua alors un petit bol en étain dans un coin. Il s’en saisit. Un petit dépôt sec en tapissait le fond. Max trouva sur le sol quelque longs poils raides et bruns éparpillés.

Redescendu, Maximus resta assis. Jamais il n’avait croisé une telle étrangeté. Il finit par se résigner à continuer sa route, en se disant qu’il reviendrait.

En fin de matinée, Max trouva le cours d’eau. Situé au cœur une immense étendue d’herbe verte et jaune, au milieu de laquelle erraient parfois quelques vieux arbres. Il était assoiffé. L’eau limpide avait un goût exquis. Il en bu des litres et en remplit sa gourde avant d’aller s’allonger sous un arbre au beau milieu de la clairière. Bercé par le cours d’eau, les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres, la conscience relâchée... Il sentait peu à peu ses muscles se détendre. Fondre dans le sol. Le soleil caressait doucement ses paupières fermées, le baignant dans un vide chaud et orangé. Il se greffait à la forêt. En devenait un organe. Max aimait se laisser partir de la sorte depuis qu’il était enfant. Mais un bruit le sortit brusquement de son état. Un frottement doux, lointain. Les étranges pas feutrés qu’il avait entendu plus tôt. Il se redressait sur ses jambes. C’est ainsi qu’il trouva le chat.
Max fut désorienté à nouveau. Il ne s’attendait pas à tomber sur un chat, un chat domestique. Un chat à la robe brune, marbrée, qui le fixait sagement. Convaincu d’être à des jours de marche de toute civilisation, Sand en conclu rapidement que le pauvre animal perdu s’était mis à le suivre en espérant se faire adopter à nouveau. Attendri, Max se dirigea vers l’animal pour le caresser. Le chat se détourna lascivement, et partit s’enfoncer dans la forêt. Laissant Max seul. Tentant de le suivre, il l’aperçu au loin escalader le tronc d’un arbre et disparaître dans les cimes. Le jeune homme s’assit au milieu de la clairière. Il réalisa qu’il n’entendait aucun oiseau, aucun insecte. Il n’avait rencontré que ce chat cynique depuis son arrivée. À en croire que l’animal fut l’unique être vivant à habiter les lieux. Le roi, las et seul, de l’étrange forêt. Max se souvint alors de la cabane et fut soudain prit d’une sensation de malaise. Il n’était pas bien dans cet endroit insensé. Le temps s’était couvert et le ciel était blanc. Il fallait trouver un endroit plus accueillant pour passer la nuit.

Il se mit alors à marcher droit devant lui. Il n’analysait plus rien. Pour la première fois, Max eut la sensation d’être perdu. C’est alors que le paysage se mit à changer au fil de la route. La forêt droite et monotone du début n’était plus là. L’atmosphère était bien plus sauvage : des arbres tordus, des troncs énormes. Des plantes broussailleuses aussi grandes que lui, des insectes. Le jour tombait lentement. Des lianes pendaient d’arbres aux cimes infinies. Max avait peur. Ces immenses plantes, Max ne les connaissait pas. Il ne les avait jamais rencontrées, ni étudiées. Rien ne collait. Les chants d’oiseaux qu’il entendait étaient d’un autre monde. Tout paraissait gigantesque. Plus la nuit tombait, plus il se sentait chétif et minuscule. L’environnement qui se métamorphosait était à la fois fascinant et cauchemardesque. Sand s’arrêta un temps. Figé face à ce spectacle grouillant. Lorsqu’il voulu reprendre sa route, il réalisa qu’il avait oublié dans quel sens il marchait. C’est alors qu’il cru distinguer au loin, dans la pénombre, la démarche lente et lascive du chat. Dans un espoir absurde, il se mit à se précipiter vers ce qu’il pensait être l’animal. Plus il courait, plus il laissait la peur s’emparer de lui. Le paysage s’assombrissait au fil de sa course. Des choses étranges lui frôlaient les jambes, des choses vivantes. On le chassait. Des bruits stridents, graves, organiques, sortaient des troncs, du sol, des cimes. Des râles lointains. Max courrait les yeux fermés, le cœur battant, haletant. Dans un cri d’effroi, il trébucha sur ce qui ressemblait à une racine visqueuse et molle. Une fois à terre, le silence. 

À son réveil, il mit un temps avant de se souvenir où il se trouvait, et de ce qu’il avait vécu. Il pu se redresser. Il se trouvait sur un immense rocher plat. Derrière lui, la forêt dense. Face à lui, une vaste plaine dégagée avec une rivière en contre bas. Durant une bonne heure, il longea la rivière tête baissée, ressassant ce qu’il s’était passé la veille, depuis la mystérieuse discussion dans le cockpit de l’avion entre le pilote et le steward jusqu’à sa chute. Il fallait comprendre. Il ne pouvait s’être perdu, pas lui. C’est alors qu’il vit la chose la plus rassurante qu’il eut rencontré jusqu’à présent dans son périple : une maison. À une centaine de mètres de l’autre côté du cours d’eau, une belle petite habitation, avec un toit de tuiles rouges et des volets bleus. Dans un soupir de soulagement, Max se jeta dans l’eau et traversa la rivière, jusqu’à la maison. Il en distingua une similaire, tout près. Encore d’autres. C’était un village. Max était de retour à la civilisation. Il se mit à arpenter les alentours, reprenant ses esprits. Ces maisons étaient semblables. Elles étaient en parfait état, et les jardins de certaines étaient bien garnis. Toutes construites au milieu de l’herbe. Aucune route goudronnée, ni même de réel chemin de terre modelé par les piétinements des hommes. Comme si elles eurent été délicatement posées ici. Cet endroit sorti tout droit d’un conte, éclairé d’un soleil ocre matinal, dégageait un onirisme envoutant. Il fit assez rapidement le tour de ce petit village qui ne devait pas comporter plus d’une trentaine d’habitations, et s’assit sur un banc en bois visiblement neuf, face à l’une des maisons, non loin du cours d’eau. Max n’avait croisé ni entendu personne. Il devait être maintenant aux alentours de dix heures. Pourtant, des fenêtres étaient ouvertes. Si aucun curieux ne se décidait à sortir, Max allait être contraint d’aller se présenter aux habitants de l’une de ces maisons. Ce qu’il haïssait faire par dessus tout. Avoir à se justifier, demander, raconter... Mais personne ne sortait. Les gens l’avaient-il vu arriver ? Il n’avait rien avalé depuis la veille. C’est la faim qui lui donna la force de se lancer à la rencontre de ces mystérieux habitants.
Max se dirigea vers la petite maison située face à lui. Il frappa poliment contre un carreau de la porte en bois bleu. Cela sentait terriblement bon. Le dîner était servit. Mais pas de réponse. Aucun bruit. Max frappa à nouveau. Silence. Une crampe d’estomac. Il poussa brusquement la poignée. A son grand étonnement, elle n’était pas verrouillée. Personne. Max décida alors d’entrer franchement dans la pièce. Tout était joliment disposé. Il était dans une salle a manger au mobilier un peu désuet. La table au centre de la pièce était saturée de nourriture. De la cuisine grasse et colorée était amoncelé en quantité dans de la précieuse vaisselle blanche. Une volaille géante et dorée trônait au milieu de la table. Autour s’entassaient toutes sortes de sauces, de plantes, de fruits, de plats fumants et parfaitement présentés.
Il y a quelqu’un ? S’il vous plait ! répondez ! s’écria Max.
Aucune réponse. On pouvait seulement entendre le cours d’eau qui courait dehors. On ne parlait peut-être pas la même langue que lui ici. Il criait. Et personne pour s’en rendre compte.
Dans un mélange de colère et d’incompréhension, Max laissa alors la faim l’emporter sur le savoir vivre, et se mit à fouiller dans la cuisine frénétiquement à la recherche d’une fourchette et d’un couteau aiguisé. Les meubles contenaient des assiettes, des épices, des verres... L’endroit était simple et rustique. Tout était en bois et en petits carreaux, peints et vernis. Il vidait les placards. De vieilles cartes postales étaient accrochées aux murs, représentant des scènes de nature déserte, des lacs, des arbres. Un tiroir contenait les couverts. Max s’en saisit et se jeta sur le festin gargantuesque. C’était extraordinaire. Il n’avait probablement jamais mangé quelque chose d’aussi merveilleux. Il se gava de tout. Jusqu’à épuisement. Puis resta quelque minutes assis là, repu, sonné. Toujours aucun son. Toujours personne.

Sand laissa tout sur place, en désordre sale, les meubles tachés de gras. Il s’essuya dans les beaux rideaux blancs immaculés et sorti marcher, se dirigeant vers le ruisseau. Il se posait mille questions, tentait désespérément de se situer, de communiquer avec ce qui l’entourait. C’était comme si la fantastique boussole qui le guidait depuis tout ce temps s’était déréglée ici. Il laissa ses affaires au bord du ruisseau limpide, et glissa lentement dans l’eau transparente et étrangement tiède. Il se laissa flotter, allongé, peu à peu envouté par ses pensées et la température relaxante de l’eau. Lorsqu’il reprit ses esprits, il avait dérivé et distinguait à peine le village au loin. Max remonta sans difficulté le faible courant jusqu’au niveau de ses affaires, en profita pour se frotter à l’aide de mousse et d’un galet qu’il trouva sur la rive. Alors qu’il séchait, il pu distinguer au loin près d’une maison des formes colorés qui s’agitaient. Pensant qu’il pourrait enfin s’agir d’habitants du coin, Max s’empressa de se rhabiller en vitesse. En se rapprochant, il réalisa très rapidement son erreur et pu distinguer après quelques mètres qu’il ne s’agissait que de vêtements, étendus sur une corde à linge. Une robe blanche une chemise rouge et un grand drap blanc encore humides. Quelqu’un avait dû les étendre ici dans la matinée. Max se rendit alors dans la maison qui logiquement devait en abriter les propriétaires. Il n’hésita pas à entrer directement. Personne à nouveau, évidemment. A quelques différences près, la disposition de l’intérieur paraissait semblable à la première maison qu’il avait visité. Sans s’attarder, à la fois excédé et désespéré, il traversa la salle, monta à l’étage et ouvrit avec hargne la première porte qu’il rencontra, tombant sur une petite chambre. Sans réfléchir il tira violemment le joli drap délicatement disposé sur le lit, et jeta les oreillers blancs qui semblaient neufs à travers la pièce. Il ouvrit dans un claquement la fenêtre carrée qui éclairait la pièce, part laquelle il se pencha pour s’écrier :
« Arrêtez !! Qu’est-ce que c’est que cette blague ?!! Arrêtez de vous foutre de moi !! Sortez !! Répondez moi !! »
Le murmure de la rivière. Après s’être époumoné en vain, il fut pris d’un puissant vertige et s’écroula sur le lit. Maximus ne criait jamais. Il respirait fort, la rage au ventre. Impuissant, inexistant. Seul.


Le jeune homme reprit ses esprits. La lumière avait légèrement baissé. La matinée s’était écoulée beaucoup plus vite que ce qu’il avait tenté d’estimer. Déjà le soleil baissait et indiquait la fin d’après midi. Sand sorti de la maison. Il longea de manière hasardeuse ce qui ressemblait à un sentier. Il se laissait aller, résigné. Plus rien a contrôler, car plus rien de contrôlable. Le sentier aboutit sur une petite colline verte qui surplombait l’étrange village fantôme édulcoré. L’herbe verte et grasse venait d’y être tondue. Max s’assit et contempla le spectacle fabuleux de la tombée du jour de son point de vue. D’ici, il pouvait voir toutes les maisons, et la rivière qui allait se perdre au loin. Il voyait aussi la dense forêt d’où il était arrivé la veille. Ce paysage dégageait quelque chose de paisible. Comme si tout était figé depuis des millions d’années, que toutes ces choses cohabitaient depuis toujours. Le village faisait partie intégrante des éléments. Il rayonnait de couleurs douces et chaudes à la lumière rasante de fin de journée. Son aura dégageait quelque chose d’irréel, comme sorti d’un vieux rêve mélancolique. Max s’endormit, bercé par la lumière apaisante et le calme serein.

Le lendemain, après un long bain tiède dans le ruisseau, il se rendit dans la maison au festin géant de la veille. Lorsqu’il ouvrit la porte, il fut prit d’un frisson. Le même plat, reproduit à l’exactitude, était posé au même endroit. Il était chaud et fumant. Tout avait été méticuleusement nettoyé. Il se mit alors à déguster le plat, seul à nouveau. Le goût était parfaitement le même, mais la saveur de ce repas fut différente. Il mangeait le regard dans le vide, pensif. Qui avait préparé ce chef d’œuvre ? Était-ce exprès pour lui ? Il aurait voulu rencontrer la personne capable de cuisiner de la sorte.
Les jours qui suivirent furent sans nouvelle surprise. Le rituel mystérieux du diner se produisait quotidiennement. Un jour, Max décida de rester assit toute la journée à table en espérant tomber sur la personne responsable de cette routine incompréhensible. Rien. Il ne mangea pas ce jour là. Les trois jours suivants, non plus. Max se retrouva complètement affamé. Il avait entendu toute sorte de bêtes la nuit où il traversa la forêt, mais en plus d’être trop faible physiquement pour chasser, il se retrouvait pétrifié rien qu’à l’idée de retourner s’enfoncer dans les ténèbres grouillantes. Pourtant, Maximus était un homme dont le courage était sans égal. Mais cette forêt lui glaçait le sang. Il reparti se coucher résigné dans une maison voisine. Le lendemain, le plat fumant à l’odeur merveilleuse était revenu. Il l’englouti sans le savourer. La même sorte de phénomène inexplicable se produisait lorsqu’il retournait dormir le soir dans le même lit. Les draps sentaient bon et le lit avait été soigneusement bordé. Parfois, le même linge humide était étendu à la corde. Lorsqu’il emportait une chemise, elle n’était pas remplacée sur la corde les jours suivants.

Le même rituel perdurait depuis plus de trois semaines. Il eût prit conscience que rien ne changerait jamais. Depuis tout ce temps qu’il était dans l’attente d’un signe, d’une présence, rien ni personne ne venait perturber ce quotidien insensé qui lui était imposé. Il était prisonnier de l’éternité ici. Même ce maudit chat aurait été le bienvenu. Il aurait pu peut-être s’en occuper. Partager le diner géant avec lui. Passer ses jours ainsi ne rimait à rien, c’était de l’attente. Il aurait pu partir à nouveau et quitter cet endroit. Mais pour aller où ? Et vers où ? Retourner à la civilisation, qu’il méprisait tant ? Ici, il était seul. N’était-ce pas ce qu’il cherchait ? Ce jour là, le jeune homme parcouru toutes les pièces de toutes les maisons du village, força toutes les portes fermées et fouilla chaque recoins de chaque étagère et placard. Il envoyait tout au sol, désabusé. Après avoir passé la demie journée à mettre tout sans dessus dessous, Max découvrit une habitation qu’il n’avait pas vu le premier jour. Elle était plus petite, plus vieille. Cachée derrière deux autres maisons plus imposantes, dans un renfoncement qui formait une petite impasse. Lorsqu’il ouvrit sa vieille porte en bois abimée, il ne fut pas surpris de ce qu’il y trouva à l’intérieur. Rien de nouveau. A vrai dire presque rien du tout. Seulement une table avec une chaise usée au milieu de l’étroite pièce éclairée par la lumière du jour, perçant par une lucarne au dessus de la porte d’entrée. Le sol était de pierre, inégal. Cet endroit était différent des autres habitations. Il émanait une âme, comme s'il avait été habité il y a longtemps, connu des époques, des vies différentes. Le sol, les murs, étaient éprouvés par le temps et les gens. C’était le seul et unique endroit sur lequel le temps avait enfin réussi à trouver une prise, altéré les objets, déposé de la poussière épaisse dans les recoins. La chaise et la table de bois avaient servi pendant des longues années à en croire les traces et les entailles. Max resta un instant sur le pas de la porte. Puis s’assit. Il ressentait quelque chose de rassurant ici. Il fut parcouru de la sensation d’être chez quelqu’un. Une personne avait habité là, longtemps. Peut-être plusieurs descendances. En fermant les yeux, il imaginait. Il pouvait entendre la rumeur enjouée d’un marché un peu plus loin, le son d’un clocher, des enfants jouer.
Il ouvrit les yeux. Silence froid. Sombre. C’est alors qu’il remarqua un morceau de papier posé sur la table. Il était jauni et semblait extrêmement vieux. Il avait visiblement été arraché sans soin d’un carnet. Il y était écrit un mot à l’encre noire, d’une belle écriture romantique et appliquée. On pouvait y lire :
« Que rêver de mieux, n’est-ce pas ? »

Max mit du temps à lire le mot, et à prendre conscience qu’il avait un sens. Avec le morceau de papier en main, il se mit à sangloter au milieu de la pièce. Ses pleurs raisonnaient dans la pièce vide.

Les gens, mêmes les niais, les moches, les détestables, les bêtes, les méchants, tous lui manquaient. Cerné par les ténèbres de la forêt cauchemardesque, coincé au milieu de nulle part pour l’éternité. Ici, l’inébranlable Maximus Sandor n’était plus personne.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Kiki · il y a
Un personnage sympathique que j'ai apprécié.
Je découvre seulement votre nouvelle aujourd'hui car je pousse les portes de ce site et découvre des textes tous les jours tout aussi magnifiques les uns que les autres. Jordi trop tard malheureusement pour voter. Mais franchement BRAVO
Je vous invite si vous avez l'occasion à aller lire le poème les cuves de Sassenage et vous guiderais dans les entrailles de cette cavité. Merci d'avance et au plaisir de vous lire prochainement.

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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle bien écrite, bien menée, qui commence par l'étude du comportement d'un misanthrope et qui nous achemine lentement mais sûrement dans une ambiance fantastique. Bravo, Jordi, pour ce conte philosophique dont on tire l'enseignement suivant : on peut vivre à l'écart des autres du moment que l'on sait qu'ils sont là et qu'on les entend vivre, mais si cette présence vient à disparaître, on sombre dans la folie ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur me triste sort d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Geny Montel · il y a
Après la gloire, la solitude... Une nouvelle cauchemardesque !
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Jarrié · il y a
Du plaisir à parcourir vos lignes. Bonne chance.
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Zouzou · il y a
...J'aime quand le mystère s'installe et vous pénètre ! Mes voix
Si vous aimez , mon TTC en finale Valentin et quelques haïkus Printemps , merci

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Yasmina Sénane · il y a
Un récit qui interroge ! Des qualités d'écriture ! Bravo !
"Entre les persiennes" en finale de la Saint-Valentin vous séduira-t-il ?

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Serge · il y a
Toutes mes voix pour ce récit où tout comme Max, nous avons du mal à intégrer cette évidence :
''Sans échanges pas de vie possible''.
C'est très bien rendu ici, puisque notre malaise ne prend fin... qu'à la dernière ligne.

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Claire Arnaud · il y a
Très bien écrit .. j'ai vraiment beaucoup aimé et vous ai lu d'une traite sans m'ennuyer une seule seconde .. tout simplement bravo !!
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Marie Claire Suarez · il y a
Seul au monde dans un espace fantasmagorique. Texte flippant et profond. Meme le plus endurci des solitaires ne peut vivre coupé de ses semblables au risque de sombrer dans la folie.
Mes votes max

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Chantane · il y a
un agréable moment de lecture, belle plume,j'adore votre personnage
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